Al-Husseini, le leader palestinien tabou
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Parmi les drames qu'a vécus et que continue de vivre le peuple palestinien, il en est un que l'on connaît peu en Europe : son premier leader d'envergure, le mufti de Jérusalem Amine al-Husseini (1895-1974), porta un coup terrible à sa cause en jouant, pendant la Seconde Guerre mondiale, la carte nazie. Né en 1895 à Jérusalem, Amine al-Husseini, est le troisième fils du mufti de la Ville sainte. Véritable Capulets et Montaigus palestiniens, les Husseini et leurs rivaux, les Nachachibi, constituent les deux puissants clans. A la mort du père en 1908, l'aîné Kamel lui succède, prenant en main l'éducation de ses frères et soeurs, dont Amine qui est envoyé au Caire où il va suivre les enseignements de l'université Al-Azhar, et se lier à d'autres jeunes gens venus de tous les pays musulmans.
En 1913, comme tout bon fidèle, Amine effectue le pèlerinage de La Mecque. Mobilisé à Istanbul en tans qu'officier de l'armée turque, il se forge une vision nationaliste et panislamiste d'un Proche-Orient. Il regagne Jérusalem le 26 février 1917. Devant l'afflux d'immigrants juifs, il appelle à les chasser en avril 1920, tandis que des émeutes secouent la Ville sainte. Premiers démêlés avec les Britanniques qui tentent de l'arrêter. Sa popularité grandit. Les Britanniques s'en rendent compte. Le 8 mai 1921, ils avalisent la nomination d'Amine comme mufti de Jérusalem à la place de son frère Kamel, décédé. Le nouveau promu développe l'enseignement religieux, accroît le pouvoir du Conseil musulman suprême qu'il préside, restaure les mosquées. En août 1929, des rixes opposent juifs et musulmans de Jérusalem à propos du mur des Lamentations. Les troubles s'étendent à Tel-Aviv, Haïfa et Jaffa, des kibboutz sont attaqués. Entre 1930 et 1935, le contentieux grossit entre les Husseini et les Nachachibi, modérés envers les juifs et alliés du roi Abdallah de Transjordanie. Des contacts se nouent entre des parents du mufti et l'ambassade d'une Allemagne bientôt nazifiée.
A partir d'avril 1936, Amine prend la tête du Haut Comité arabe qui tente de coordonner les Palestiniens lancés dans une grève générale, puis dans des affrontements armés avec les juifs et les Anglais. Menacé d'arrestation, Al-Husseini quitte clandestinement Jérusalem en octobre 1937 pour le Liban. Deux ans après, il est à Bagdad, où l'agitation nationaliste est très vive. En 1941, elle débouche sur un coup de force militaire antianglais et pro-allemand dont Al-Husseini sera l'un des instigateurs. C'est cependant un échec qui l'oblige à nouveau à prendre la fuite pour Téhéran, puis pour Rome où il parvient le 24 octobre, bien décidé à jouer la carte de l'Axe. Le 6 novembre, le voici à Berlin. Le 28, il y rencontre Hitler, lequel s'extasie devant ses yeux bleus, preuve selon lui de son « aryanité ». Le mufti propose de lever une légion arabe qui lutterait aux côtés des Allemands, et demande au Führer de soutenir son projet de constitution d'une Grande Syrie. « C'est seulement si nous gagnons la guerre que l'heure de la libération sera aussi celle de la réponse aux aspirations arabes », réplique le dictateur. En janvier 1942, Al-Husseini reçoit tout de même une lettre de Ribbentrop, le ministre des Affaires étrangères du Reich, soutenant l'indépendance arabe. Pareillement encouragé par le comte Ciano, chef de la diplomatie de Mussolini, le mufti lance des appels à la guerre antibritannique. En novembre 1942, toujours à Berlin, il se fait fort de recruter 500 000 hommes parmi les musulmans du Maghreb - sans le moindre résultat. En revanche, chez leurs coreligionnaires de Bosnie, d'Albanie et de Croatie, il lève la 13e Waffen-Gebirsdivision der SS Handschar, la 21e Waffen-Gebirsdivision der SS Skandenberg et la 23e Grenadier-Division der SS Kama.
Le 7 mai 1945, Al-Husseini quitte le IIIe Reich en ruines. Réfugié en Suisse, il obtient le droit de résider officieusement en France. Un an plus tard, il quitte Rambouillet pour s'installer au Caire et y reprendre en main le Haut Comité arabe. Le 6 octobre 1947, le mufti propose en vain à la toute jeune Ligue arabe, où la Grande-Bretagne est influente, de former un gouvernement palestinien dont il serait le chef. Nouvelle tentative le 22 septembre 1948, quand le Haut Comité arabe réuni à Gaza proclame une République palestinienne dont lui, Amine al-Husseini, est le président : une pierre dans le jardin d'Abdallah de Transjordanie. Ce dernier est assassiné le 20 juillet 1951 à Jérusalem sous les yeux de son petit-fils, le futur roi Hussein. L'enquête remonte au clan Husseini, et à Amine lui-même, hors d'atteinte dans son exil cairote.
C'est lui qui, en avril 1955, dirige la délégation palestinienne à la conférence de Bandoung qui marque l'émergence du tiers-monde. En août 1959, brouillé avec le président égyptien Nasser, le mufti part pour Beyrouth. Mais son étoile décline. En janvier 1964, la Ligue arabe lance l'Organisation de libération de la Palestine, concurrent direct de son Haut Comité arabe. OLP dont Yasser Arafat, le chef du Fatah, prend la présidence le 4 février 1969. En principe, le mufti devrait se réjouir de l'élection d'un membre de son clan - par son père et sa mère, Arafat est un Husseini. Mais ce parent, éloigné, appartient à une autre génération. S'il respecte son prédécesseur, Arafat entend mener sa propre politique. Amine al-Husseini a revu Jérusalem une dernière fois en mars 1967, peu avant la conquête de la Vieille Ville par les Israéliens lors de la guerre des Six Jours. Il meurt au Liban le 4 juillet 1974.
Trajectoire pour le moins compromettante qu'un voile pudique recouvre le plus souvent... Et de fait, rouvrir le dossier Husseini, c'est rouvrir une plaie mal refermée. Nous ne sommes pas responsables de l'extermination des juifs par Hitler ; le problème concerne les Européens, disent les Palestiniens. C'est parfaitement exact. Les Israéliens, ajoutent-ils, se servent d'Amine al-Husseini pour nous discréditer. Ça aussi, c'est incontestable. Mais quel meilleur moyen pour aller de l'avant que de tirer au clair cet épisode, sans tabou ? Les historiens palestiniens n'en ont pas les moyens matériels objectera-t-on. C'est exact, mais ces moyens, l'Europe pourrait leur donner. Qui fait progresser la cause de la vérité historique ne fait-il pas progresser celle de la paix ?