Mikio Naruse, la saveur du thé vert
[ 31/10/06 ]
Un homme, une femme, une plage. Si elle ne portait pas un kimono, on pourrait être chez Lelouch, Godard ou Sidney Pollack. Cependant, un tempo unique fait battre l'image. Nous sommes devant l'immense film de Mikio Naruse : « Nuages d'été » (1958). En salle, à la Maison du Japon à Paris et en DVD, on redécouvre le plus discret des maîtres japonais.
Mikio Naruse (1905-1969) est avec Ozu et Mizogushi l'autre grand cinéaste de l'âge classique. Entré à la Shochiku comme accessoiriste en 1920, il y réalise son premier film en 1930. Cependant, Shiro Kido, nabab du studio, n'a jamais compris le prestige dont Naruse a joui par la suite. Il lui reproche son « rythme monotone » sans y déceler la caractéristique d'un style qui s'épanouira au sein de la maison rivale, la Tôho, après la guerre. Naruse s'y impose comme un artiste du genre « gendaigeki », description réaliste de la vie contemporaine. Ses films parlent du Japon des années 1950-1960. Autour des promeneurs se déroule un monde changeant perpétuellement, comme la forme des nuages (un thème récurrent) : fumées d'échoppes et de blanchisseries, marchands ambulants, femmes en kimono, étudiantes vêtues à l'occidentale ou aux bras de GI's... Avec presque rien, deux silhouettes côte à côte, Naruse décrit le tourbillon qui souffle sur le Japon : l'émancipation des femmes, la fin du monde agricole et le début de l'industrie, l'éclatement des familles... Il parle de geishas, d'artistes sans le sou ou d'employés de banques. L'art de Naruse n'a rien de figé. Kurosawa, son assistant en 1937 le décrit comme « un fleuve avec une surface paisible, dissimulant dans ses profondeurs des courants presque furieux ». Dans ses 89 films, Naruse évoque les grands sentiments par des gestes simples. A la fin de « Nuages flottants » (1955), un homme regarde le corps sans vie de la femme qu'il a tant aimée. Il ouvre son sac à main et lui met distraitement un peu de rouge sur les lèvres. Ce souci d'économie touche, selon le cinéaste, à l'essence même de l'art japonais et de son peuple. « Nos efforts esthétiques, disait-il, reflètent notre pauvreté. Des goûts simples, tel que celui du riz au thé vert, sont considérés comme authentiquement japonais et puisque les gens sont ainsi, un créateur de film doit se résigner aux limitations de cette manière de vivre. » La saveur légère du cinéma de Mikio Naruse.
