Le juif, les gentils et l'universel

Publié le par david castel

Edgar Morin, accusé d’antisémitisme en 2002, revient, à travers un brillant essai, sur son procès en sorcellerie et sur la condition juive dans l’ère planétaire et moderne.

Le juif, les gentils et l'universel   par Emmanuel Lemieux

Cet essai-là, il le mijotait depuis le printemps. Ou depuis toujours. Relisant tout ce qu’il avait écrit depuis vingt-cinq ans sur les juifs et le conflit israélo-palestinien, il pestait contre la décision de la cour d’appel de Versailles et les procès expéditifs des procureurs parallèles. En 2002, Gilles-William Goldnadel et son association Avocats sans frontières ont ciblé Edgar Morin, 85 ans, directeur de recherche émérite au CNRS et artisan de « la pensée complexe », comme « antisémite » et « apologue du terrorisme ». L’objet du présupposé délit est une tribune, publiée dans Le Monde, écrite avec Danièle Sallenave et Sami Naïr, intitulée « Israël-Palestine : le cancer ». Le penseur de la Terre comme patrie commune s’est retrouvé traîné en justice telle une canaille intellectuelle de la pire eau négationniste. Après rebondissements, déboutement en première instance, condamnation en cour d’appel, la justice l’a définitivement lavé en juillet dernier, et a astreint ses poursuivants à l’amende. Après quelques mails d’insultes et de menaces il y a quelques mois, les petits mots d’amitié désormais s’empilent sur son bureau capharnaüm. Ladite tribune ne figure pas en annexe de son nouvel essai, Le Monde moderne et la question juive, parce qu’il entend s’expliquer tout seul. Quelques paragraphes de rappel de son texte « Antisémitisme, antijudaïsme, anti-israélisme » devraient définitivement clore le procès en sorcellerie. En substance : « Il est clair que les Palestiniens sont les humiliés et offensés d’aujourd’hui, et nulle raison idéologique ne saurait nous détourner de la compassion à leur égard » et, dans le même mouvement, « mais il y a, dans le terrorisme anti-israélien devenant antijuif, l’offense suprême faite à l’identité juive ». Et plus loin : « L’antijudaïsme qui déferle prépare un nouveau malheur juif. Et c’est pourquoi, de façon infernale encore, les humiliants et offensants sont eux-mêmes des offensés et redeviendront des humiliés. »
Allergique aux exclusions de toutes sortes et à l’esprit d’humiliation, Edgar Morin tente de répondre par un livre, qui est comme une épure, au meilleur de cette Méthode qu’il élabore depuis trente ans : apprendre à complexifier et rallier les vents contraires. La notion de juif, rappelle-t-il, varie selon les époques, ne recouvrant pas la même signification. En utilisant ses outils de compréhension si particuliers, Edgar Morin casse des fermetures identitaires et des tentations nationalistes, crée des appels d’air, dévoile les richesses insoupçonnées d’un universalisme, puissant adjuvant du monde moderne.
Briser la spirale infernale du conflit par l’extérieur et imposer un regard universel : on comprend mieux comment Edgar Morin protège le petit Edgar Nahoum en lui, fils de juifs séfarades de Salonique surnommée avant-guerre « la Jérusalem des Balkans ». C’est la ville des Nahoum, mais aussi des Castro et des Modiano. Saccagé et sujet aux pogroms des nationalistes grecs, puis broyé par les nazis, cet avatar de ville-nation s’était inventé une tolérance métissée et fonctionna comme un « antighetto ». Ses parents arrivés en France après la Première Guerre mondiale sont devenus ce qu’il décrit dans son essai, des « judéo-gentils », hybrides culturels profondément laïcisés. « C’est le moins que l’on puisse dire, j’ai eu un imprinting [influence culturelle acquise dans son enfance et irréversible, NDLR] juif religieux très faible, explique Edgar Morin. On ne disait pas le mot juif dans la famille, mais Los Nuestros (les nôtres) qui désignaient les juifs espagnols. À table, on ignorait le kasher. J’ai été exempté de bar-mitsva. Seules les fêtes à caractère familial étaient observées. “Juif, adjectif ou substantif ?”, s’interroge-t-il. J’ai plusieurs identités en moi, même si j’ai incorporé des nourritures matricielles et des mythes de mes ancêtres en Espagne, en Toscane ou à Salonique. »
Les Nahoum sont descendants des marranes, une fascinante branche juive au destin souterrain. En 1492, l’Espagne achève sa Reconquista en expulsant les juifs présents depuis mille quatre cents ans et certains d’entre eux, convertis de force, vont continuer à pratiquer leur religion en secret. En 1932, l’historien Cécil Roth, dans son Histoire des marranes (Liana Levi), y voyait même une formidable puissance romanesque. Qui va être le moteur d’une formidable puissance judéo-gentille, levier de la modernisation du monde, complète Edgar Morin. Lui-même joue avec cette identité, depuis la fin de la guerre, se définissant « néo-marrane ». Que reste-t-il du marranisme en 2007 ? Pour Esther Benbassa, directrice d’études à l’École pratique des hautes études : « Rien ! J’ai eu de longues discussions à ce sujet avec Edgar, et pour moi, c’est une posture un peu chic. » Une manière de voir et d’aborder le monde, lui répond Edgar Morin, en « brisant les cercles vicieux par la conscience de notre humanité commune ». Daniel Lindeberg, dans Destins marranes (Hachette Littératures), souligne les originalités de Cervantès, Spinoza ou Montaigne, tous soupçonnés de marranisme : « Le marranisme est la matrice de toutes les figures du juif moderne », résume-t-il. Définition trop compacte pour Morin, qui ajoute la matrice « de toutes les différentes combinaisons de la double identité judéo-gentille ». Idées humanistes, cosmopolitisme capitaliste ou internationalisme socialiste : le post-marranisme et le judéo-gentillisme ont constitué l’un des moteurs les plus puissants de la mondialisation économique et intellectuelle. Aujourd’hui, les « judéo-gentils » se retrouvent à un carrefour : « Ce qui s’est avéré historiquement fécond, c’est la rencontre, la double ouverture entre juif et gentil, la double conscience qui permet le regard critique ou sceptique sur le monde occidental dont on fait partie sans en faire vraiment partie. » De nouveaux cyclones sont en préparation qui pourraient désagréger cette alliance géniale des contraires, avertit l’auteur : divergence chez les « judéo-gentils » entre les universalistes et les rejudaïsés ; fermentation de l’intégrisme dans les sociétés islamiques en crise ; new-look des guerres de religion ; balkanisation et fragmentation en réaction à la mondialisation. Une fois de plus, Edgar Morin nous apprend à regarder l’œil du cyclone. « Judéo-gentil » et toutes ses dents !

Le monde moderne et la question juive Le Seuil, 264 p., 12 €

Lire et voir Edgar

Pour ceux que la cathédrale morinienne, La Méthode (6 tomes), intimiderait, on peut lire ou relire des livres (tous en poche Le Seuil) comme, entre autres, la lucide autocritique, Mes Démons, description intimiste de sa trajectoire intellectuelle, et son émouvante biographie familiale, Vidal et les siens. A noter aussi Regard sur Edgar des entretiens thématiques en DVD réalisés par Samuel Thomas (Ed. Montparnasse). Si la réalisation est d'une fixité assez pauvre, le bonhomme qui « veut faire copuler Marx et Shakespeare », réclame une Terre en forme de patrie commune, transmet sa vitalité et l'envie de penser et mérite un Oscar pour l'ensemble de son œuvre.

   
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Publié dans Biographies

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