Les tirages perso de Cartier-Bresson

Publié le par david castel

culture

Photographie . La Fondation Cartier-Bresson à Paris présente l’album photo que le maître réalisa en 1946 pour présenter son travail en Amérique.

Ce sont 346 photos petit format, noir et blanc, un peu ternies, qui ont été collées à touche-touche dans un album cartonné au papier jauni, conçu par leur auteur en 1946, avant qu’il ne devienne un mythe. Elles ont été rassemblées pour être vues par les Américains, au moment où ces derniers s’apprêtaient à lui organiser une exposition au musée d’Art moderne de New York, après l’avoir cru mort pendant la guerre, alors que, prisonnier évadé, il - travaillait pour la Résistance. Soixante ans après, ces images d’Henri Cartier— Bresson, pour la plupart décollées de l’album, sont accrochées sur les cimaises de sa fondation, à Paris, pour le plus grand bonheur d’un - public qui se presse nombreux et vit une vraie histoire d’amour avec la photographie d’Henri.

Pourtant, il faut s’approcher, prendre le temps, s’abstraire du bruit du monde, pour pénétrer dans ce corpus sacré - les légendaires années 1932-1946, où tout, finalement, du Mexique aux bords de Marne, était dit - comme dans le vif d’une oeuvre encore agissante, pleine de saveur, de fraîcheur, voire d’inédit. On mesure alors combien il est délicieux de s’exposer au talent, plutôt que de se laisser bombarder par l’incessant flux d’images au format d’autant plus grand qu’elles sont médiocres,- triviales, hurlantes, se - déversent sur nous partout, des boutiques de vêtements aux panneaux publicitaires jusqu’à certaines cimaises.

Le plus étonnant vient sans doute de ce que la magie et l’émotion opèrent, alors qu’en dehors des vintages un peu plus grands réalisés pour l’exposition du MOMA, on est face à de minuscules - clichés gris peu contrastés, produits par Cartier-Bresson lui-même qui, déjà réputé pour ne pas être un as du - tirage, travaillait en outre dans des conditions que l’époque ne facilitait pas : la pénurie de papier photo était à son comble, le courant électrique instable lorsqu’il n’était pas coupé, le labo souvent réduit à un évier...

s’y reprendre

à plusieurs fois

Autre bonne surprise : projeté dans un corpus d’images plus explicite encore qu’une planche-contact, on s’aperçoit que l’instant décisif est déjà bien en place - la preuve, la photo de l’homme sautant sur une flaque d’eau à la gare Saint-Lazare, cliché d’ailleurs recadré par Cartier-Bresson -, ce qui ne veut pas dire que le photographe ne s’y reprend pas à plusieurs fois. Ainsi, des images aussi célèbres que celle des enfants jouant dans les ruines de Séville, en 1933, offrent un jeu de variantes, hauteur, largeur, cadrages différents, comme s’il n’y avait pas d’état de grâce sans travail ! L’homme et son enfant assis derrière les grilles en fer forgé d’une fenêtre à Valence, la même année, semblent avoir donné lieu à encore plus de tentatives, tout comme la scène du rasoir dans le bordel de Barcelone.

un événement à travers des regards

Parfois, l’histoire n’ayant retenu qu’une icône, le Scrap Book (1) déroule toute l’histoire : ainsi l’image du procès public de la femme collabo n’était-elle pas isolée, mais suivie de quelques autres. On remarquera, d’ailleurs, qu’une fois montré ce qui devait l’être, l’objectif de Cartier-Bresson se dépêche de retourner sur une foule, des gens ou des - enfants avec lesquels on sent qu’il a créé un vrai lien. Ainsi choisit-il souvent de nous faire vivre un événement à travers leurs regards. Ce parti pris n’empêche pas ces images d’être des documents. C’est le cas, entre autres, du couronnement du roi George VI.

Il faudrait parler encore des portraits, genre dans lequel Henri excellait. Sa bouleversante photo d’Irène et Frédéric Joliot-Curie, si humbles, si tragiques, est comme prémonitoire...

Ajoutons que la recréation du Scrap Book prend encore plus d’envergure avec le livre idéal publié par Steidl. Exposition après exposition, on se régale de la qualité, de la - rigueur et de l’inventivité du travail mené par Agnès Sire, la directrice de la fondation. La collaboration régulière de Gerhard Steidl donne encore plus de puissance à ce miracle permanent.

(1) Scrap Book, dans le cadre

du Mois de la photo 2006. Fondation Henri Cartier-Bresson, 2, impasse Lebouis, 75014 Paris. Tél. : 01 56 80 27 00.

Jusqu’au 23 décembre.

Du mardi au dimanche,

de 13 heures à 18 h 30. Nocturne gratuit

le mercredi jusqu’à 20 h 30. www.henricartierbresson.org.

Le catalogue est édité par Steidl, 256 pages, 65 euros.

Préface de Martine Franck, introduction d’Agnès Sire, essai de Michel Frizot.

Un double DVD réunissant les films d’Henri Cartier-Bresson et plusieurs documentaires consacrés

à son oeuvre est édité

chez MK2, 39,90 euros.

Magali Jauffret

Article paru dans l'édition du 17 octobre 2006.

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Publié dans Biographies

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