Maigret, ce fonctionnaire atypique
Livres. Les enquêtes du commissaire réunies en dix volumes par les Éditions Omnibus. Michel Carly, coordinateur de l’ensemble, explique l’intérêt de cette nouvelle édition.
Tout maigret, tome III,
Georges Simenon.
Éditions Ommnibus, 992 pages, 24,50 euros.
Il y a toujours une occasion de commémorer Simenon. En 2003, les Éditions Omnibus fêtaient le centenaire de la naissance de l’écrivain en publiant ses romans américains dont plusieurs Maigret. 2007, c’est le 75e anniversaire de la première adaptation d’un Maigret au cinéma, la Nuit du carrefour, de Jean Renoir, sorti le 21 avril 1932, un an après la parution du roman. Moins de trois mois plus tard sortait sur les écrans le Chien jaune, de Jean Tarride. L’anniversaire accompagne l’édition complète des Maigret par les Éditions Omnibus. Pour la première fois, en effet, un éditeur publie toutes les enquêtes du commissaire Maigret, dans l’ordre de leur parution, y compris les nouvelles. En tout dix volumes, trois déjà parus. Michel Carly est le coordinateur de ce monument littéraire inédit. Entretien.
Pourquoi une réédition ?
Michel Carly. Pour plusieurs raisons. La première, les années 2006 et 2007 marquent le 75e anniversaire d’un événement littéraire assez étonnant, le début des succès de Maigret (1931) et l’apparition de Maigret à l’écran en 1932. Maigret rencontre d’emblée un grand succès populaire. La sortie en salles de cinéma du Chien jaune et surtout de la Nuit du carrefour de Jean Renoir commence à créer l’icône. Renoir, qui tourne dans une atmosphère brumeuse réelle, du vrai brouillard, imprègne déjà une sorte de conscient collectif de l’image que Maigret va porter toute sa vie, c’est-à-dire le thème de l’atmosphère. Ce n’est qu’une première lecture. Dans la préface, les couches du personnage de Maigret sont nettement plus profondes. J’ajouterai un troisième anniversaire, étonnant, qu’on n’évoque jamais : la première traduction de Maigret aux États-Unis. C’est la mondialisation de Maigret.
Pourquoi cette fois avoir respecté l’ordre d’écriture des romans ?
Michel Carly. C’était une des conditions de mon travail avec Dominique Vincent, la directrice d’Omnibus, offrir pour la première fois au lecteur l’ordre d’écriture de Maigret. La chronologie respecte la progression naturelle du romancier, et pas la stratégie d’un éditeur, y compris dans le tome X où seront rééditées toutes les nouvelles. Il y a 28 enquêtes de Maigret en nouvelles. Ce respect de la chronologie permet de voir que le personnage évolue de manière naturelle, tel que Simenon l’avait en tête, je dirai de manière viscérale. Simenon disait : je ne pense pas un personnage, je sens un personnage. Simenon n’a jamais pensé Maigret. S’il y a un rapport instinctif entre le créateur et son personnage, il faut alors respecter l’ordre chronologique d’écriture, de gestation. On distingue nettement les trois grands moments de Maigret : le Maigret chez Fayard, les années trente, un Maigret extrêmement civique, qui entre dans la bagarre, essuie les coups de feu (il est blessé deux fois), saute du train dans le Fou de Bergerac, est très attiré par les charmes de femmes très pulpeuses dans la Nuit du carrefour... À partir de 1947, commence la deuxième période. Simenon vit aux États-Unis. Il commence à croire en son personnage dans le sens où il l’habite et où il est habité par lui. Une date significative : 1950, il écrit les Mémoires de Maigret, le seul dans la réédition qui ne soit pas une enquête, où il se met lui-même en scène, ce qui est une gymnastique littéraire extraordinaire. Là apparaît un Maigret extrêmement riche, qui regarde la société, va au plus profond de l’homme, qui va évaluer nos lâchetés et nos beautés, qui a surtout un regard extrêmement lucide et prémonitoire sur la culpabilité, la justice, le métier de juge et le rôle de plus en plus dangereux, assez néfaste, des psychiatres en cour d’assises (dans Maigret tend un piège en 1955). Au cours de la troisième période, Maigret doute. C’est très biologique, le cursus de l’homme normal. Qui pense à la retraite et en a peur, un Maigret qui s’assoupit devant la télévision, un peu bousculé par les nouveaux juges, les nouvelles écoles, les gens qui ne sont pas passés par le terrain, et qui finalement se pose la question de son rôle, le pouvoir de remettre les individus à la justice...
Pourquoi cette chronologie n’a-t-elle pas été respectée dans la première édition ?
Michel Carly. J’ai repris l’enquête de zéro et en particulier des sources bibliographiques que j’ai eu la chance de consulter à Lausanne. John Simenon, le deuxième fils de l’écrivain, m’a ouvert avec une grande confiance les archives intimes où il y a les contrats, la correspondance Fayard, Gallimard et surtout toute la correspondance avec Nielsen, le directeur des Presses de la Cité. C’est pourquoi j’ai voulu que chaque volume comporte des notes liminaires bibliographiques avant chaque roman, pour que le lecteur sache où et quand il a été écrit, combien de temps il a mis pour l’écrire, et s’il y a eu une prépublication. Il y a aussi des anecdotes, et c’est important, les doutes de Simenon sur les titres. Le titre est toujours emblématique.
Quelle est la chronologie de parution de l’ensemble ?
Michel Carly. Le troisième tome est paru le 15 mars et ensuite il y aura un tome par mois, sauf les mois d’été. Nous terminerons en février 2008 avec les 28 nouvelles du tome X. Il y a également des plus, des « bonus ». Cette publication est en fait un résumé des résultats de toute la recherche simenonienne depuis quinze ans. Certains tomes seront accompagnés d’un DVD et chaque tome est illustré par un carnet de 16 pages avec des documents qui permettent de mettre Maigret en perspective dans une géographie, Paris, la province, la Belgique et aussi ,c’est inédit, toute l’Amérique de Maigret. Cette géographie est parfaitement identifiable. Maigret, c’est aussi une certaine idée de la France. Simenon a créé un personnage français alors que, à l’époque, le succès c’est la collection « Le Masque », où on a affaire au triomphe du détective anglo-saxon, Agatha Christie avec Hercule Poirot, Sherlock Holmes... Il l’a voulu également fonctionnaire, ce qui est atypique. On retrouve ainsi l’univers de Maigret, au
36, quai des Orfèvres, la brasserie Dauphine...
Simenon est-il un écrivain moderne ? Vous écrivez dans la préface que les « Maigret » semblent en apesanteur dans le temps.
Michel Carly. On a souvent dit que Simenon est à côté de l’histoire. Il est vrai qu’il se fiche pas mal des convulsions de l’histoire, il en a peur. Et on a déduit que Maigret était en dehors, en apesanteur dans le temps, qu’il n’y avait aucune accroche. Si on relit les Mémoires de Maigret, il y a une allusion à la fameuse manifestation de juillet 1936. Donc, Maigret est conscient quand même que le monde bouge autour de lui. Dans l’Affaire Saint-Fiacre, il y a un écho d’une faillite de banque. Rappelons que Maigret est né en 1929, l’année du krach de Wall Street. Dans un roman de 1969, Maigret et le tueur, il n’y a pas d’allusion directe à Mai-68, Simenon est trop fin. Mais il prend comme victime, c’est la seule fois qu’il le fait, un jeune étudiant de fac de lettres à la Sorbonne. Et il va parler de l’émergence des radios périphériques. Le personnage évolue avec la société, il y a une intelligence d’époque. Ceux qui disent : « Oh ! Maigret, c’est toujours le même », je dirai haut et fort qu’ils ne l’ont pas lu.
Entretien réalisé par Jacques Moran
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Article paru dans l'édition du 12 avril 2007.