Traité de Rome, Spoutnik et réfrigérateurs: voyage dans l’Europe de 1957

Publié le par david castel


A quoi ressemblait le continent quand fut créé le Marché commun? Des grands ensembles politiques à la vie quotidienne, portrait d’une époque qui sut réunir les ennemis d’hier pour gagner la paix par l’intégration européenne. Par Michel Audétat.



L'Hebdo, 15 mars 2007


Difficile d’imaginer un meilleur choix que le Capitole. On y accède par le majestueux escalier (la Cordonata) qu’a dessiné Michel-Ange. On passe ensuite devant la statue équestre de l’empereur Marc-Aurèle qui a su recueillir l’héritage d’Athènes dans une sagesse d’inspiration stoïcienne. Et l’on éprouve tout à la fois la grandeur et la profondeur de la civilisation européenne avant de pénétrer à l’intérieur de l’Hôtel de ville de Rome où furent signés, le 25 mars 1957, dans la salle des Horaces et des Curiaces, les traités qui ont institué le Marché commun (lire encadré ci-dessous), c’est-à-dire le fondement de l’Union européenne actuelle.

Les images d’archives montrent qu’il faisait un temps clair ce jour-là. Et les cloches de Rome se sont mises à sonner pour célébrer l’événement dont le caractère fondateur apparaît cependant mieux aujourd’hui. A l’époque, le chancelier allemand Konrad Adenauer était le seul chef d’Etat présent à Rome, les cinq autres pays de la Petite Europe s’étant contentés d’y envoyer leur ministre des Affaires étrangères. Rétrospectivement, on est frappé par le contraste entre l’importance des traités ratifiés et cette sobriété cérémonielle. Pouvait-on se douter que, cinquante ans plus tard, jour pour jour, il serait commémoré en grande pompe, à Berlin, par les chefs d’Etat et de gouvernement des vingt-sept pays qui constituent désormais l’Union européenne?

En Suisse, la presse consacra au Traité de Rome des articles substantiels, souvent critiques, mais rarement en première page. Le pays avait un peu la tête ailleurs. Au même moment, il apprenait que le procureur général de la Con-fédération René Dubois, premier socialiste à ce poste, venait de se suicider dans des circonstances plutôt troubles. Mise sur écoute de l’ambassade d’Egypte à Berne. Informations sur le FLN algérien transmises à un agent des services d’espionnage français. Ça sentait bon le roman d’espionnage.

Et puis la grande affaire helvétique de ce mois de mars 1957, c’est la relance du débat sur le suffrage féminin. A Unterbäch, dans la vallée de Saas, le Conseil communal avait décidé de permettre aux femmes de participer à la votation fédérale sur l’introduction d’un service civil obligatoire à leur intention. A Sion, le Conseil d’Etat valaisan voulut s’y opposer. Et on finit par transiger. Les femmes d’Unterbäch auraient droit à un vote consultatif. A condition, toutefois, que leur bulletin soit déposé dans une urne séparée. Résultat: seize voix féminines contre l’obligation de service civil, quinze autres pour, deux bulletins blancs. Ainsi donc, par son audace, une modeste commune paysanne du Haut-Valais aura montré la voie au reste du pays.

Il est vrai que l’Europe n’occupe guère l’esprit du grand public durant ces années-là. Elle reste avant tout la préoccupation d’une petite élite plus soucieuse de convaincre les responsables politiques capables d’agir que les peuples du continent. Les pères fondateurs (lire ci-contre) sont imaginatifs, entreprenants, courageux, à la fois pragmatiques et visionnaires, capables de distinguer et de penser l’intérêt commun des Européens au-delà de leurs intérêts nationaux, mais encore condamnés à la solitude de l’avant-garde.

Au sortir de la guerre, au milieu des décombres, ces précurseurs avaient eu la clairvoyance de poser trois questions liées entre elles. Comment relever l’Europe de ses ruines? Comment éviter qu’elle redevienne à l’avenir un champ de bataille? Comment lui assurer la survie dans un monde en train de se polariser autour des Etats-Unis et de l’Union soviétique?


Coup de génie politique La création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), en 1951, fut une première réponse à ces trois questions. Inspirée par le Français Jean Monnet, cette mise en commun des productions charbonnière et sidérurgique rassembla d’abord la France et la République fédérale allemande, puis l’Italie, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg. Ce fut un coup de génie politique et un exploit qui méritent d’être rappelés: alors que la fin de la guerre demeurait encore proche, les ennemis d’hier se retrouvaient associés au sein d’une organisation commune.

L’instauration d’une Communauté européenne de défense (CED) aurait dû constituer l’étape suivante, mais son rejet par l’Assemblée nationale française, en août 1954, provoqua un brusque changement de climat. Pionnier de l’intégration, Robert Marjolin le note dans ses mémoires: «Le sentiment domina chez les partisans d’une Europe unie que le ciel leur était tombé sur la tête et que c’en était fini pour toujours de l’idée européenne.» (Le travail d’une vie, Laffont, 1986)

C’est le ministre des Affaires étrangères de Belgique Paul-Henri Spaak qui va reprendre l’initiative et conduire les discussions d’où sortira le Traité de Rome. Ceux qui en font avancer le projet ne progressent pas masqués, mais avec une prudence de rigueur par ces temps peu favorables: l’idée de supranationalité qui anime les pères fondateurs n’apparaît nulle part dans les documents rédigés au fil des négociations.

Car l’euroscepticisme n’a pas attendu l’invention du mot pour exister. En 1956, les discussions autour du rapport Spaak ont ouvert les vannes de cette même méfiance que l’on a retrouvée telle quelle, en 2005, dans le débat sur le projet de Traité constitutionnel. La concurrence inquiète. L’idée d’intégration sème le doute et la suspicion. Est-on au moins sûr qu’elle existe, cette Europe? Sait-on seulement où elle commence et où elle finit? Sur les cimes de l’Oural? Dans les eaux du Bosphore? Ces questions sont dans l’air quand débute l’année 1957.

Mais il faut bien admettre que l’union de l’Europe est loin d’apparaître comme une évidence dans le paysage de cette année-là. Le continent ressemble plutôt à un puzzle où s’imbriquent des éléments très divers. Essayons d’y voir plus clair.

Il y a d’abord l’Europe démocratique à laquelle appartiennent les six pays fondateurs du Marché commun, mais aussi des pays comme la Grande-Bretagne, la Norvège, le Danemark, la Suède ou la Suisse qui, en 1960, se retrouveront au sein l’Association européenne de libre-échange (AELE) créée pour contrebalancer la CEE.

Sur ses marges méridionales, cette Europe démocratique bute sur des régimes dictatoriaux ayant survécu à la guerre. En Espagne règne depuis 1936 le général Francisco Franco, surnommé le Caudillo, dont le pouvoir patriarcal s’appuie à la fois sur le prêtre catholique et le phalangiste dévoué: tandis que l’un assure l’imposition d’une piété rigoriste, l’autre contrôle la vie économique, les syndicats corporatifs, la police politique, l’éducation, les médias, et veille à ce que le virus de la liberté n’y pénètre pas.


Derrière le rideau de fer La guerre froide a permis à l’Espagne de rejoindre le camp des Etats-Unis. Mais, en dépit de l’aide apportée par le plan Marshall, elle reste plombée par la stagnation économique. En 1957, afin de l’en sortir, Franco fait appel à des technocrates membres de l’Opus Dei qui entrent dans son gouvernement. Quant au Portugal, la dictature est encore plus ancienne puisque Salazar l’a instaurée dès 1932: parti unique (l’Union nationale), police politique omniprésente, catholicisme et anticommunisme aussi virulents qu’en Espagne.

Et puis, il y a cette autre Europe retranchée derrière le «rideau de fer» dont Winston Churchill avait déclaré, en 1946 déjà, qu’il s’était abattu à travers le continent européen de Stettin à Trieste. L’Union soviétique tient l’Europe orientale sous sa coupe. Elle exerce notamment son contrôle à travers le Conseil d’assistance économique mutuelle (Comecon) que Staline a créé en 1949. Plus qu’une organisation d’entraide, le Comecon est surtout un instrument de subordination économique et politique des satellites d’Europe de l’Est à Moscou. En 1957, à côté de l’URSS, en font partie la République démocratique allemande, la Hongrie, la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Bulgarie, la Roumanie et l’Albanie. La Yougoslavie du Maréchal Tito, qui s’est débarrassée de l’occupation allemande sans le secours de l’Armée rouge et qui reste attachée à son indépendance, y jouit d’un statut de membre associé.

En revanche, la Yougoslavie n’est pas entrée dans le Pacte de Varsovie signé le 14 mai 1955 par l’URSS et les Etats communistes d’Europe orientale. L’alliance stipule que chacun de ses membres peut appeler les autres signataires à l’aide en cas d’agression. Et c’est au nom de ce principe de «solidarité» que l’Union soviétique va écraser dans le sang l’insurrection hongroise de 1956.
Cette année-là, l’Europe de l’Est gronde. En Pologne, le 28 juin 1956, les 15 000 ouvriers de l’usine de wagons de Poznan se soulèvent. Leurs cris de colère brisent la chape de silence: «Donnez-nous du pain!», «A bas les communistes!», «Les Rousskis à la porte!»… Quatre mois plus tard, c’est au tour de la Hongrie de secouer le joug. Le 23 octobre, une manifestation de solidarité avec la Pologne se transforme en mouvement de masse. Des affrontements éclatent à Budapest, mais aussi en province. Les insurgés réclament le retrait de la Hongrie du Pacte de Varsovie et le départ des troupes russes.

L’URSS paraît d’abord céder, négocie, un accord d’évacuation est même signé le 30 octobre, puis c’est l’écrasement de la révolte par les chars: la crainte que la Hongrie puisse servir d’exemple à d’autres pays socialistes a prévalu. Au soir du dimanche 4 novembre, la radio de Budapest diffuse le dernier message des insurgés: «Nous mourrons pour la liberté, pour la Hongrie et pour l’Europe!»


«La Hongrie fera l’Europe» A Genève, Denis de Rougemont (lire encadré page 25) l’écoute dans un sentiment mêlé d’horreur, de chagrin et de honte. Un mois plus tard, ce grand intellectuel et ardent partisan d’une Europe fédérale écrit cependant: «C’est la Hongrie qui fera l’Europe. (…) Que l’énergie magyare passe dans notre sang! J’ai vu se lever, depuis quelques semaines, une génération qui a compris. C’est avec elle, maintenant, qu’il faut parler; qu’on peut agir. (Ecrits sur l’Europe, La Différence, 1994) Au seuil de 1957, Denis de Rougemont découvre ainsi dans la tragédie hongroise quelques raisons de ranimer le désir d’Europe.

Au même moment, un autre événement a pu conduire à des conclusions analogues: l’intervention anglo-française en Egypte où Nasser vient de nationaliser le canal de Suez. C’est un fiasco. Les Etats-Unis tournent le dos à la France et à l’Angleterre en exigeant leur retrait. Faut-il alors que la vieille Europe se résigne à l’idée que plus rien n’est désormais possible sans l’aval des Américains? Ou doit-elle plutôt considérer la crise de Suez comme une incitation à s’unir, la puissance qui n’existe plus au plan national pouvant être retrouvée au niveau européen?
Entre les blocs américain et soviétique, 1957 est une année d’intense rivalité. La guerre froide stimule la course aux armements atomiques et l’Europe s’inquiète. Le 23 avril, le Dr Albert Schweitzer lance un appel enregistré en plusieurs langues à faire pression sur les gouvernements pour que cessent les essais nucléaires. Partout on se mobilise, même en Suisse: le 12 juin, près de 6000 personnes manifestent à La Chaux-de-Fonds et adressent une résolution au conseiller fédéral Max Petitpierre. Le spectre d’une mort atomique garantie pour tous hante les esprits.

Il gagnera encore en consistance quand, le 26 août, l’agence Tass annoncera que l’URSS a testé avec succès sa première fusée intercontinentale. Un engin capable d’atteindre le sol américain et de le transformer en enfer nucléaire: pour la première fois, le territoire des Etats-Unis cesse d’apparaître comme un sanctuaire inviolable.

Mais l’atome civil, lui, inquiète moins que son équivalent militaire. Même à gauche, on considère volontiers que les centrales nucléaires vont contribuer au développement des forces productives et, du même coup, à l’avènement du socialisme. On ne va donc pas manifester contre le premier réacteur atomique suisse (il ne s’agit encore, il est vrai, que d’un réacteur expérimental) qui sera inauguré à Würenlingen, dans le canton d’Argovie, le 17 mai 1957.


Spoutnik et Laïka La grande invention de cette année-là reste cependant le Spoutnik. Le 4 octobre, l’URSS annonce avoir mis sur orbite le premier satellite artificiel de l’histoire. Une sphère de 83,6 kilos, dotée de longues antennes, qui émet son bip-bip à la gloire du communisme dans la solitude de l’espace. Le reste du monde n’a pas eu le temps de digérer sa surprise que les Soviétiques, un mois plus tard, lancent un deuxième satellite emmenant cette fois-ci un être vivant: la chienne Laïka qui vivra six jours en orbite, jusqu’à l’épuisement de son oxygène.

Les données de la compétition soviéto-américaine s’en retrouvent bouleversées. D’autant que les Etats-Unis ratent le lancement de leur premier satellite le 6 décembre 1957. Khrouchtchev jubile. Il va répétant que l’URSS rattrapera et dépassera bientôt le niveau de vie des Américains. «Bien beurré, le marxisme-léninisme aura meilleur goût», avait-il lancé durant l’été.

La puissance militaire des Soviétiques voudrait masquer la situation véritable du socialisme réel, mais peine à y parvenir. Chacun peut alors s’en rendre compte à Berlin. A l’Est, des rues vides, sinistres, mal éclairées, peu de magasins, des immeubles toujours en ruine. A l’Ouest, une ville remise sur pied qui brille des mille feux de ses boîtes de nuit et des vitrines du Kurfürstendamm. Ici, les deux mondes sont en contact (le mur ne sera construit qu’à partir d’août 1961). Il est encore possible de passer de l’un à l’autre à sa guise, à pied ou en métro, et des millions d’Allemands de l’Est en ont déjà profité pour rejoindre les lumières de l’Ouest.

Car l’Europe occidentale est en train de donner raison au constructeur automobile Louis Renault lorsqu’il disait: «Vivre, c’est consommer!» La classe moyenne se consolide. La production des biens de consommation de masse se développe. Si l’automation fait craindre pour la survie de certains emplois, elle nourrit aussi l’espoir d’un avenir allégé. En 1957, un article de L’Illustré prédit que «l’ère des robots rendra presque gratuits les produits de consommation courante qu’elle produira en quantités inépuisables. (…) Chaque citoyen pourra se procurer gratuitement, dans des magasins sans contrôle ni vendeur, la nourriture, les vêtements, l’outillage ménager, les livres, les journaux, etc. dont il estime avoir besoin.»


Arts ménagers et plastique En attendant cet Eden robotisé, on assiste déjà à une révolution de la vie quotidienne. Le plastique, qui est la matière en vogue, lui apporte son aspect lisse et coloré tandis que les «arts ménagers» envahissent le foyer. Le réfrigérateur devient l’emblème par excellence de l’intérieur modernisé. Une ère nouvelle s’ouvre, que la rationalité et l’hygiène entendent encadrer. En septembre 1957, arrive en Suisse la méthode Tetra Pak qui conditionne le lait dans un emballage de carton léger en forme de tétraèdre. Le berlingot, comme on disait. Pour longtemps, les petits Suisses grandiront en buvant de ce lait-là.

En 1957, les automobiles sont partout. Dans les rues bien sûr, mais aussi dans les journaux, dans les films, dans les livres ou dans les rêves. La mobilité est une liberté dont chacun veut profiter dans des sociétés où la voiture cesse d’apparaître comme un privilège de classe. En Italie, la première Fiat 500 sort d’usine cette année-là. Mais les foules qui se pressent à l’ouverture du Salon de l’auto de Genève, le 14 mars, vont surtout admirer la nouveau-née de chez Citroën: la divine DS, profilée comme une fusée, avec ses grandes surfaces vitrées, si fascinante que Roland Barthes va lui consacrer dans ses Mythologies un texte débutant ainsi: «Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques: je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique.»

Réduire les obstacles à la mobilité, c’est aussi le but que s’assigne le Trans-Europ-Express, train de première classe et de prestige, destiné aux milieux d’affaires et à concurrencer l’avion, qui démarre sa carrière en juin 1957. De son côté, deux mois plus tôt, Swissair avait inauguré son projet le plus ambitieux en ouvrant la ligne Genève-Tokyo. Désormais, la Suisse ne se trouve plus qu’à 44 heures de voyage du Japon. La planète se contracte; le lointain devient de plus en plus proche.

Le même effet est produit par la télévision qui fait pénétrer les images du monde dans l’intimité du foyer. On craint qu’elle pervertisse la jeunesse, même si Pie XII la considère plutôt d’un œil favorable dans son encyclique de septembre 1957 sur les médias (Miranda Prorsus), et même si le petit écran de cette époque se prend la plupart du temps pour une espèce de grand instituteur. Il arrive cependant que cette télévision jeune et fougueuse s’autorise des audaces dignes de la télé-réalité. Ainsi, le 27 juillet 1957, les Anglais ont assisté à la retransmission en direct d’un accouchement filmé dans un hôpital de Manchester. Et le programme ne s’est pas interrompu quand il a fallu pratiquer une césarienne d’urgence.

En Suisse, la TSR est encore balbutiante. Ses débuts officiels remontent à quatre ans, elle va demeurer jusqu’à la fin de l’année 1957 dans une période dite «expérimentale», mais la SSR a déposé en avril un projet d’exploitation qui lui permettrait de se passer du financement de la Confédération. Panique du côté de la presse écrite: pas question de laisser la télévision faire main basse sur la manne publicitaire! L’Association des éditeurs de journaux propose alors de verser deux millions de francs chaque année pour que la TSR renonce à la publicité télévisée… La pub à la télé? C’est bon pour les Américains!


«American way of life» Au fond, cette question taraude l’Europe occidentale: est-elle en train de vivre une modernisation ou une américanisation? La consommation, la publicité, l’automatisation ou la robotisation, n’est-ce pas l’«american way of life» qui va s’imposer sur le Vieux Continent? Il y a de plus en plus de choses autour des êtres et les progrès de la civilisation matérielle soulèvent l’inquiétude en même temps qu’ils adoucissent la vie. La révolte contre le consumérisme couve. En juillet 1957, dans le village italien de Cosio d’Arroscia, une poignée de jeunes gens enragés et regroupés autour du lettriste parisien Guy Debord fondent l’Internationale situationniste qui produira bientôt la critique la plus radicale possible de l’aliénation marchande.

En 1957, on va au cinéma pour voir Le pont de la rivière Kwaï de David Lean, Les sentiers de la gloire de Stanley Kubrick ou Ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle dont le trompettiste Miles Davis a composé la musique. On lit Boris Pasternak qui publie Le docteur Jivago, Roger Vailland qui reçoit le Goncourt pour La loi ou Albert Camus à qui l’Académie suédoise attribue le Nobel de littérature. A Liège, Maurice Béjart crée Pulcinella sur une musique de Stravinski. A Zurich, le 22 juin, l’Opéra présente en première mondiale le Moïse et Aaron d’Arnold Schoenberg. Et le peintre Yves Klein expose en mai ses monochromes du fameux bleu IKB (International Klein Blue) tout en organisant un lâcher de 1001 ballons bleus dans le ciel de Paris.

Rétrospectivement, on serait tenté de voir l’envol des ballons de Klein comme un symbole de cette Europe en train de quitter un monde révolu. La page de la colonisation se tourne, même si la France reste accrochée à l’Algérie où elle envoie en janvier 1957 la 10e division de parachutistes du général Massu pour y rétablir l’ordre. Mais le Ghana devient indépendant le 6 mars, la Malaisie le 31 août. L’Europe se retrouve avec elle-même, prise entre deux blocs rivaux, dans l’obligation de s’inventer un avenir commun si elle ne veut pas se résoudre à subir la loi du plus fort. Le Traité de Rome, c’est d’abord cette conscience de participer à un même destin qui s’affirme. Elle réclame un autre point de vue, une autre manière de penser l’intérêt général, une autre politique au-delà de l’horizon national. Jean Monnet, qui fut le grand inspirateur de cette construction européenne, résumait ainsi le sens du combat auquel il a consacré sa vie: «Nous ne coalisons pas des Etats, nous unissons des hommes.»

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Publié dans Biographies

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