Stalinisme, violence dÉtat et résistance sociale
Nicolas Werth montre comment le système politique et idéologique stalinien s’entretient d’une difficulté permanente à contrôler le corps social.
La terreur et le désarroi : Staline et son système,
par Nicolas Werth. Éditions Perrin, coll. Tempus, 2007, 630 pages, 10 euros.
Nicolas Werth (*), un des historiens de l’URSS les plus connus, a rassemblé dans ce recueil dix-neuf
de ses articles récents, écrits (à l’exception d’un seul) depuis la fin
des années 1990.
Le résultat est impressionnant
de cohérence. Ce recueil doit son unité à son thème, le stalinisme, caractérisé par une « brutalisation inouïe
des rapports politiques et sociaux »,
et à une thèse forte sur les origines
de la violence d’État, qui sous-tend l’ensemble. Cette violence, selon l’historien, n’était pas alimentée uniquement par l’idéologie, mais aussi par la conscience qu’avaient les dirigeants de la fragilité du régime face à une « société de sables mouvants »
et à un encadrement peu fiable. Tout au long de la période stalinienne ont régné de très fortes tensions entre un pouvoir qui s’efforçait d’étendre son contrôle et une société « qui opposait une gamme infinie de résistances, le plus souvent passives, expérimentait diverses stratégies de contournement, d’évitement ou de survie ». Les campagnes répressives successives étaient l’unique réponse des dirigeants aux difficultés rencontrées.
La violence extrême du stalinisme résultait d’un enchaînement : résistance de la société, répression, réaction de résistance sociétale, nouveau cycle de répression. Cinq moments clés ont été privilégiés
dans ce livre : les années 1914-1921, véritable « matrice » du stalinisme ;
la période 1930-1933, marquée par la guerre et la terrible famine de 1932-1933 ; la « Grande Terreur » de 1937-1938 ; la « sortie » de la Seconde Guerre mondiale, qui vit Staline s’engager dans une reprise en main
de la société après le paradoxal relâchement de la Grande Guerre patriotique ; enfin, les années 1953-1956, où les camps du Goulag fondent des deux tiers.
Ce livre est écrit dans une langue claire, sans jargon ni technicité inutile ; il est accessible au grand public, tout en reflétant le dernier état de la recherche. Le lecteur trouvera ici des mises au point probes et dépourvues de pathos. Le récit minutieux de la famine ukrainienne de 1932-1933, archives à l’appui, montre l’écrasante responsabilité de Staline et de son entourage dans cette tragédie. Cette famine doit-elle être qualifiée de génocide ? À titre personnel l’auteur répond positivement, tout en soulignant les différences avec la Shoah.
Certaines avancées de la recherche vont contre les idées reçues. Dans les camps du Goulag, la majorité des détenus n’étaient pas des « politiques », condamnés pour « activité contre-révolutionnaire » (art. 58), mais des citoyens ordinaires victimes de la pénalisation d’un nombre croissant de comportements sociaux : à la mort de Staline, sur 2 500 000 prisonniers, 1 200 000 étaient détenus en vertu d’une législation draconienne sur le vol (1947), d’une dureté sans précédent en Europe depuis le début du XIXe siècle. De même, Nicolas Weth corrige-t-il la vision traditionnelle de la Grande Terreur (1937-1938) qui n’était pas principalement une purge dirigée contre les élites, mais le point d’aboutissement de toute une gestion policière du social : le plus gros contingent de victimes a été celui visé par « l’opération koulak », dirigée contre les « éléments socialement nuisibles ».
Au total, le livre rendra des services aussi bien au chercheur qu’à l’enseignant de lycée, à l’étudiant ou au simple curieux. C’est une lecture qui s’impose à qui veut comprendre le XXe siècle.
(*) Nicolas Werth est le conseiller historique du documentaire réalisé par Mathieu Schwartz, Serge de Sampigny et Yves Demeulandre et diffusé aujourd’hui 13 mars à 20 h 50 sur M6 (lire aussi l’entretien avec Serge Wolikow, page 21).
Jean-Paul Depretto, historien
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Article paru dans l'édition du 13 mars 2007.
« Un tableau complexe de la personnalité de Staline »
Serge Wolikow, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Bourgogne, a visionné le documentaire Staline, le tyran rouge. Entretien.
Dans la forme, ce documentaire de 90 minutes présente des images colorisées, des plans, des cartes, mais pas d’interviews d’historiens... Qu’en pensez-vous ?
Serge Wolikow. On peut d’abord féliciter M6 de ne pas avoir cédé à la mode du docu-fiction ! Concernant la colorisation des images, elle comporte un risque : celui d’établir un lien de proximité avec des événements qui datent d’un siècle. Cette colorisation donne le sentiment que la communication était sur le même registre qu’aujourd’hui, ce qui n’est pas le cas. Quant aux interviews des historiens, elles sont remplacées par un commentaire très dense fondé sur les recherches récentes. Les auteurs s’appuient sur des travaux historiques sérieux et mesurés et présentent un tableau assez complexe de la personnalité de Staline. Ils montrent bien l’évolution du personnage : d’abord au coeur du parti, il s’en éloigne pour finalement incarner l’État.
Peut-on réduire le stalinisme à la folie d’un homme ?
Serge Wolikow. Non, Staline est la pièce essentielle, mais il ne peut résumer le système. Le stalinisme est une façon de confondre le parti et l’État, d’abolir les débats, les discussions dans le parti ; c’est la conception même d’un parti-État et d’un parti soumis à une doctrine incarnée par le discours d’un seul homme. Ces questions ne sont pas posées dans le documentaire. Le récit linéaire suppose que ce qui devait arriver est arrivé. On ne laisse pas la possibilité au téléspectateur de réfléchir aux interprétations : la révolution russe était-elle intrinsèquement porteuse du stalinisme ou est-ce la conception de transformation sociale russe qui a provoqué le recours à des méthodes de coercition ? Par ailleurs, on ne peut pas effacer les valeurs de liberté et d’indépendance de la Russie qui a eu des pertes considérables pendant la Seconde Guerre mondiale : 26 millions de morts, un chiffre longtemps caché par Staline...
À propos de comptabilité, le chiffre de 20 millions de morts imputables à Staline fait-il consensus chez les historiens ?
Serge Wolikow. Ce n’est pas tant le chiffre que la méthode de comptabilité globale qui pose problème. Le débat consiste à savoir si l’on inclut les famines générées par la politique économique de Staline. Les politiques de déportations, de collectivisations forcées ont désorganisé l’ensemble du système productif. Le mépris porté à la paysannerie est évident. Mais, de ce que l’on sait, il ne s’agit pas d’une politique délibérée de mise à mort des populations par la famine. Il est donc problématique de compter ces morts dans les victimes du stalinisme. Pourquoi, alors, ne pas ajouter les 26 millions de morts de la Seconde Guerre mondiale provoqués par les erreurs de Staline ? C’est impossible !
Que reste-t-il dans les archives du Kremlin ?
Serge Wolikow. Il reste les archives Staline, qui sont encore sensibles et d’un accès difficile pour les historiens. Les recherches des quinze dernières années ont permis de mettre en évidence le rôle personnel extrêmement fort de Staline dans toute l’organisation de la répression.
Entretien réalisé par Marie Barbier
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Article paru dans l'édition du 13 mars 2007.