Le jour où Robert Kennedy fut assassiné
Cinéma . Coup de coeur pour Bobby, film grand public de virtuose réunissant les stars d’Hollywood les plus célèbres au profit d’une pensée démocrate d’une rare intelligence.
Bobby, d’Emilio Estevez.
États-Unis. 1 h 59.
Il faut toujours se méfier des a priori. Ainsi, on n’attendait pas de prime abord grand-chose (hormis l’apport d’une distribution prestigieuse) de ce film d’Emilio Estevez, metteur en scène non encore admis au panthéon des grands. On n’a guère retenu ses rares travaux antérieurs, pas vu les épisodes des séries télévisées qu’il a signées et il faut faire retour sur sa filmographie pour se souvenir que ce comédien, frère de Charlie Sheen et fils de Martin Sheen, nous avait quelque peu séduits dans The Outsiders de Coppola ou The Breakfast Club de John Hughes. Pourtant, d’évidence, Bobby est un film grand public d’auteur d’autant plus brillant qu’il était difficile à réussir. Disons d’entrée que c’est un film choral, dans la grande tradition du regretté Altman ou du Magnolia de Paul Thomas Anderson.
cadre du puzzle : palace de Los Angeles
Le cadre du puzzle qui va se construire sous nos yeux est donné par l’unité de lieu : un vaste palace de Los Angeles, l’Ambassador Hotel, avec ses habitués et ses nouveaux venus, sa direction et ses cuisines, sa scène et ses coulisses en un mot. La formule n’est pas neuve, puisque, outre qu’elle est habituelle au film choral (voir, en France, la Règle du jeu), elle était déjà spécifiquement celle de Grand Hôtel avec Garbo, oscar du meilleur film 1932 (la cérémonie ayant eu lieu à l’Ambassador !), expressément cité ici. Elle n’a rien perdu pour autant de ses potentialités dramatiques. On imagine même que, pour un familier de Los Angeles, elle se parachève d’une touche de nostalgie, cet hôtel, aussi riche des fantômes du souvenir que le Carlton de Cannes, ayant été rasé peu après le tournage.
l’action se déroule le 6 juin 1968
Mais, grande idée, le scénariste réalisateur a décidé d’ajouter une unité de temps extraordinaire permettant de sortir des poncifs liés au film d’hôtel : toute l’action se déroule le 6 juin 1968, soit le jour des élections pour les primaires en Californie, qui s’achève sur le meurtre de Bob Kennedy dans ce lieu où le Parti démocrate a installé son quartier général. Voici une oeuvre qui n’hésite pas à brasser simultanément histoire, politique, social, grands destins et petits événements, soit un film qui nous apprend simultanément des choses sur l’homme comme individu, sur l’homme comme être sexué et sur l’homme comme appartenant au corps social. Tout ce qu’on aime quoi, l’oeuvre contre l’oeuvrette et le récit contre l’anecdote.
C’est donc sous le signe de la grande histoire que s’ouvre le récit, par un montage d’actualités d’époque qui remet en mémoire l’assassinat de Martin Luther King à Memphis cinq ans après celui du président Kennedy ainsi que la campagne pour les primaires démocrates alors que Bob Kennedy, sénateur de New York, est attendu à l’Ambassador Hotel. La tonalité de ce film habité par la foi dans les valeurs fondamentales américaines et l’élan dont sont porteurs les démocrates (ce qui en fait, bien évidemment, un film anti-Bush pour le spectateur) ne se démentira pas jusqu’à la fin. Mais, aussitôt, c’est le lieu qui nous attire et les personnages qui le hantent. Impossible de perdre du temps car la mosaïque comporte vingt-deux rôles principaux, où chaque élément se doit de trouver sa place exacte. On sait que, plus une oeuvre comporte de personnages, plus ceux-ci doivent être impeccablement définis et imposer une trame maillée au plus fin. Survolons-les.
Comme faisant partie des murs, on trouve un portier à la retraite n’ayant jamais réussi à rompre le cordon ombilical (Anthony Hopkins), qui continue de hanter les lieux où il joue aux échecs avec son unique ami (Harry Belafonte). Au-dessus de lui, place est faite au responsable du personnel (Christian Slater), raciste de la plus belle eau qui passe sa hargne sur le petit personnel émigré, y compris le bon Jose (Freddy Rodriguez) soutenu par le chef cuisinier (Laurence Fishburne), ce malgré l’hostilité de son directeur (William H. Macy), qui lui est progressiste. Toujours dans les lieux, il y a encore l’esthéticienne, femme du directeur (Sharon Stone), la chanteuse sur le retour qui a plongé dans l’alcool (Demi Moore) et son mari qu’elle tyrannise (Emilio Estevez), une pipole (Helen Hunt) et son époux en dépression (Martin Sheen). Le gratin d’Hollywood est, on le voit, réuni, alors même qu’il faudrait encore évoquer tous ceux qui viennent loger dans l’établissement à l’occasion du rassemblement démocrate, dont une journaliste tchèque tendance printemps de Prague (Svetlana Metkina) à nous faire plier de rire dans son insistance à obtenir les cinq minutes d’entretien qu’on lui refuse. Tout ce beau monde est, comme chez Altman, suivi par une caméra en perpétuel déplacement. Mais pourquoi en dire davantage ? Bobby est un grand film de virtuose qui marie l’intelligence du coeur à celle du cerveau.
Jean Roy
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Article paru dans l'édition du 24 janvier 2007.