LAETITIA DANS LE METRO
N° 173 Semaine du 14 août 2000 au 20 août 2000
Paris, 1937: en ce dimanche de Pentecôte, une jeune femme est tuée entre Porte-de-Charenton et Porte-Dorée, dans un wagon de métro absolument vide. Est-elle la victime d'un crime passionnel ou d'un meurtre politique commandité par la secrète Cagoule ?
Auteur : G. P.
Le métro a enfin son crime. Le décor, l'heure et le lieu créent une atmosphère déconcertante d'invraisemblance et exigent en faveur du criminel un concours de circonstances d'une rareté inégalée.« Tel était le commentaire lapidaire du polémiste d'extrême droite Lucien Daudet après l'annonce de l'assassinat, le 16 mai 1937, dimanche de Pentecôte, dans une rame, entre 18 h 27 et 18 h 28 min et 15 s.
L'unique passagère du wagon de première classe, montée à Porte-de-Charenton, alors terminus de la ligne, est découverte, à l'arrêt du métro, agonisante, le manche d'un couteau à cran d'arrêt planté jusqu'à la garde à droite de sa nuque. Un médecin-major en uniforme ne peut que constater: «Rien à faire, carotide et jugulaire tranchées, la moelle épinière est sûrement atteinte.» Transportée à l'hôpital Saint-Antoine, la victime expire durant le trajet.
Petite indic en robe verte
L'enquête ouverte montre que son assassin, qui ne se trouvait pas dans le wagon à son arrivée à Porte-Dorée, n'a pu agir qu'à Porte-de-Charenton, durant les quarante-cinq secondes de stationnement de la rame au terminus et que, son forfait accompli, il est monté dans une voiture de seconde de la même rame avant de fuir Porte-Dorée.
Les papiers d'identité de la victime révèlent qu'il s'agit d'une jeune femme de 30 ans, Laetitia Toureaux, dont le mari, Jules, fils d'un potier en étain, est mort de tuberculose quelques années auparavant. Habitant près du Père-Lachaise, elle tient trois fois par semaine le vestiaire d'un bal musette de la rue des Vertus, l'As de coeur, et a l'habitude d'aller danser chaque dimanche, à l'Hermitage, une guinguette de Maisons-Alfort. Ce jour-ci, venue avec son beau-frère, chauffeur de taxi, elle a guinché tout l'après-midi avant de repartir vers 18 h 15. Contrairement à son habitude, elle n'a pas pris à Porte-de-Charenton le bus qui la dépose près de son domicile, mais a préféré le métro. Autre anomalie: toujours habillée de vêtements noirs, elle porte pour la première fois depuis son deuil une robe de laine verte et a teint ses cheveux bruns en blond-roux et s'est coiffée d'un chapeau modifiant sa silhouette. Comme si elle voulait ne pas être reconnaissable.
Pourquoi tant de précautions ? En fait, Laetitia n'est pas une simple veuve confite dans le souvenir du cher disparu. Née en 1907 dans le Val-d'Aoste, de parents italiens, elle est, au moment de son décès, employée dans une fabrique de cirage à Saint-Ouen, où elle a trouvé à s'embaucher sur la recommandation d'un de ses anciens patrons, un détective privé nommé Rouffignac. Inscrite à une Ligue du bien public sous le parrainage d'un inspecteur de la police judiciaire, Seltour, elle joue les indicatrices en cette période politique troublée et espionne ses collègues. L'arrivée au pouvoir du Front populaire a en effet jeté l'effroi dans le patronat français. D'où la prolifération de groupements factieux. Le plus connu de ces groupes est la Cagoule, surnom de l'Organisation secrète d'action révolutionnaire nationale rebaptisée Csar (Comité secret d'action révolutionnaire) et fondée en 1936 par des dissidents du mouvement de Charles Maurras, dont Eugène Deloncle. Organisé sous forme de société secrète, le Csar rassemble tous ceux qui veulent s'opposer au noyautage de l'armée et de l'administration par le Parti communiste et, plus généralement, toute cette France du mur de l'argent, des bas de laine et des patrons de droit divin.
Ce Ku Klux Klan more gallico, avec près de 30 000 adhérents, rêve d'instaurer un Etat totalitaire et, en attendant, a constitué de considérables stocks d'armes.
«Le sérieux des cagoulards»
Dans les rangs de l'armée, on suit avec attention la constitution du Csar auquel adhèrent de nombreux officiers d'active. Le vieux maréchal Franchet d'Esperey exige des manifestations tangibles du «sérieux des cagoulards»: «Je connais l'esprit de votre organisation et votre patriotisme à tous. Mais je ne m'engagerai à vous cautionner sur ce point et sur d'autres que lorsque vous m'aurez donné la preuve que vous êtes sérieux, organisés et prêts à aller jusqu'au bout de votre mission. Donnez-moi la preuve que vous pouvez tuer.»
Eugène Deloncle donne toute satisfaction à la vieille baderne galonnée en faisant assassiner par Jean Filliol, le 24 janvier 1937, le banquier juif russe Dimitri Navachine, soupçonné d'être un agent de Moscou. François Méténier négocie avec les services secrets italiens la livraison d'armes contre l'élimination de deux antifascistes italiens réfugiés en France, Carlo et Nello Rosselli, abattus près de Bagnoles-de-1'Orne le 10 juin 1937. Parmi ceux qui ont accompagné les tueurs, Jean Bouvyer, un ami d'enfance de François Mitterrand, qui lui rendra visite lorsqu'il sera incarcéré à la Santé.
Enhardis, les cagoulards vont plus loin. Pour convaincre la droite du danger communiste, ils organisent deux attentats, rue de Presbourg et rue Boissière, le 11 septembre 1937, contre deux immeubles appartenant au patronat. Rue de Presbourg, deux agents de police en faction sont retrouvés morts sous les décombres. La police est sur les dents. Ordre est donné de retrouver les comploteurs en tentant de les infiltrer, ce à quoi s'emploie depuis des mois un agent double, Thomas Bourlier. Finalement, en novembre 1937, après l'assassinat de deux de ses membres, Maurice Juif et Léon-Jean Baptiste, accusés d'avoir détourné à leur profit des sommes destinées à l'achat d'armes, la Cagoule sera démantelée par un grand policier, malheureusement affligé d'un nom qui fera la joie des chansonniers, le commissaire Jobard.
Un tueur amoureux et timide
A Paris, on ne parle plus alors que du «complot de la Cagoule». Et la justice de suivre son cours... notamment en ce qui concerne l'assassinat de Laetitia Toureaux Car celle-ci aurait figuré sur les listes noires du Csar, dont elle aurait percé les secrets en devenant la maîtresse du supérieur de Filliol, le journaliste Gabriel Jeantet, un maître à penser du jeune Mitterrand, et en les communiquant à l'inspecteur Seltour et à certains de ses amants, officiers du Deuxième Bureau. Mieux, elle aurait travaillé pour les services secrets italiens: une dame Nourrissat figure en effet sur les feuilles d'émargement d'un ancien commissaire de la police chargé de la protection de l'ambassade mussolinienne.
La jeune femme a-t-elle été tuée pour avoir appris les préparatifs de l'attentat projeté contre les frères Rosselli ou pour avoir révélé les détournements par certains cagoulards des subventions en provenance de Rome ? C'est la thèse d'un des meilleurs spécialistes de la Cagoule, Philippe Bourdrel - même si le procès des membres du Csar, tardivement organisé en 1948, n'apprendra rien sur la question. Il faudra attendre 1962 pour qu'une lettre anonyme, envoyée d'Allemagne, fasse état de l'hypothèse d'un crime passionnel: «L'homme qui a tué était un adolescent follement amoureux, provincial timide et ensorcelé par la belle Laetitia. .. Il avait appris qu'elle le trompait. S'il avait été interpellé dans le métro, il aurait avoué aussitôt... Après avoir tué, il a voyagé en seconde classe dans la même rame.» Aveux anonymes et bien tardifs pour le seul crime parfait de l'histoire du métro
POUR EN SAVOIR PLUS
La Cagoule: histoire d'une société secrète du Front populaire à la IV République, Philippe Bourdrel, Albin Michel, 404 p., 150 F. Les Carnets secrets de la Cagoule, Dagore, Pocket, 478 p., 35 F.
Le Complot dans la République: stratégie du secret de Boulanger à la Cagoule, Frédéric Monier, La Découverte, 335 p., 145 F.
FILM
La Cagoule, Arte Vidéo, 1997, 85 F.