Histoire : Pierre Mendès-France, lhomme des solutions
Pierre Mendès France est né à Paris le 11 janvier 1907 dans une famille séfarade d’origine portugaise. À 21 ans, il devient le plus jeune avocat de France. Dès la fin des années 1920, le jeune Mendès France, alors étudiant, s’engage. Il milite à la Ligue d’action universitaire républicaine et socialiste (LAURS) où l’on fait le coup de poing contre les fachos au Quartier latin. Adhérent du Parti radical, Mendès y côtoie notamment Pierre Cot et Jean Zay, futurs ministres du Front populaire.
Il est élu député de l’Eure en 1932 et maire de Louviers en 1935. L’année suivante, réélu dans la vague du Front populaire, il est le seul député de gauche à voter contre la participation française aux Jeux olympiques de Berlin.
Dans le deuxième gouvernement de Léon Blum, comme sous-secrétaire d’État au Trésor, il milite pour l’investissement militaire et il est le premier à se réclamer ouvertement des théories économiques de Keynes.
Quand la guerre éclate en 1939, Mendès France sert comme officier dans l’aviation. Il refuse l’armistice et gagne l’Afrique du Nord avant d’être arrêté et emprisonné par le régime de Pétain. Il s’évade en 1941 et rejoint Londres, puis de Gaulle à Alger. ministre de l’Économie dans le gouvernement provisoire, PMF va jouer un rôle important dans les institutions monétaires internationales au lendemain de la guerre.
Pierre Mendès France milite contre la guerre en Indochine au point de devenir, aux yeux de l’opinion, l’homme des solutions dans un régime fragile dont les gouvernements sont éphémères.
Sept mois et dix-sept jours
Il a donc aussi droit à son 18 juin, quand en 1954, il est appelé ce jour-là à former un gouvernement. Rajeunie et réduite, son équipe compte dans ses rangs Alain Savary, Gaston Defferre et François Mitterrand. Le PCF a choisi le soutien sans participation. La France vient d’essuyer la défaite de Dien Bien Phu. Pierre Mendès France obtient la paix en Indochine et bientôt la pacification en Tunisie.
Il tente aussi de réformer les institutions pour renforcer l’exécutif. Il réforme la fiscalité des bouilleurs de crus pour lutter contre l’alcoolisme. On se souvient de sa politique en faveur de la production et de la consommation de lait… Ce qui en fait la bête noire de l’extrême- droite. Le mendésisme est né. Tous les samedis, Mendès intervient sur les ondes. Jean-Jacques Servan- Schreiber lance l’Express pour soutenir son action.
Quand il tente de faire ratifier la Communauté européenne de défense, le projet est rejeté par les communistes, les gaullistes et la moitié des socialistes. Affaibli, PMF est en sursis. Le gouvernement tombe le 5 février 1955. Mais les sept mois exemplaires de gouvernement de Mendès France l’ont fait entrer dans l’Histoire.
Puis il fait partie du gouvernement Mollet, mais il démissionne parce qu’il désavoue la politique algérienne du gouvernement de Front républicain.
Ne pouvant accepter ni la guerre en Algérie ni le coup de force gaulliste en France, il fait campagne contre la constitution de la Ve République en 1958. Ce combat, il le perd, ainsi que son siège de député. Il entre alors dans la « petite gauche » qui va, du PSA au PSU animer, dans les années 1960, le renouveau progressiste à gauche de la SFIO et en alternative au stalinisme.
En 1965, il soutient la candidature de Mitterrand. Deux ans après, il devient député de l’Isère.
La conscience morale de la gauche
Pendant les évènements de Mai 68, pour proposer un débouché politique au mouvement, Michel Rocard et le PSU font appel à lui, mais il ne prend pas d’initiative. L’année suivante, PMF soutient Gaston Defferre. C’est son dernier combat politique sur la scène nationale.
Dans les années 1970, comme Léon Blum, Mendès s’engage pour le rapprochement entre Israéliens et Palestiniens. En 1981, il soutient la candidature de François Mitterrand. Il s’éteint à sa table de travail le 18 octobre 1982. Le pays lui rend hommage par des funérailles nationales.
Pierre Kanuty
Le pessimiste éclairé
par Marc Riglet
Du jeune prodige au Cassandre, Eric Roussel reconstitue le parcours tourmenté du grand homme politique. L'Express - qui fut de l'aventure PMF - publie des extraits exclusifs d'une biographie étayée par des archives inédites 
On ne compte plus les travaux suscités par la vie et l'œuvre de celui qui exerça une influence politique aussi longue que fut courte, en 1954, son expérience de gouvernement. Les biographies, les colloques et les témoignages consacrés à Pierre Mendès France sont si abondants qu'il faut se découvrir une bonne raison - au moins une seule - pour prétendre apporter un regard neuf sur un terrain si profondément labouré. Cette bonne raison existe, Eric Roussel (biographe de Pompidou et de De Gaulle) l'a rencontrée, et l'on voudra bien ne pas la confondre avec le prétexte que constitue la célébration du centenaire de la naissance du grand homme. Eric Roussel a donc eu la chance - celle qui ne sourit qu'aux bons historiens - de tomber sur l'improbable lot d'archives inédites, cette «pépite» rêvée de tout historien.
«Longtemps données pour détruites, ou égarées, les archives de Pierre Mendès France antérieures à 1954 se trouvaient tout bonnement dans sa mairie de Louviers où, découvertes en 1989, elles avaient dormi un demi-siècle.» Voici donc Eric Roussel en mesure d'éclairer d'un jour nouveau les commencements de Pierre Mendès France en politique et, plus précisément, de restituer le contexte de son implantation dans l'Eure où, en 1932, il devient, à 25 ans, le plus jeune député de France. C'est peu de dire que Pierre Mendès France, futur jeune-turc du déjà vieux Parti radical, est alors loin de correspondre à l'image sévère et un peu triste que deviendra son icône. Facétieux, développant une énergie phénoménale, prenant un plaisir gourmand à l'exercice des rituels les plus convenus du métier politique, Pierre Mendès France en jeune loup du régime parlementaire est déjà bardé de principes, mais il est encore souple. Votant la défiance au gouvernement Herriot, qui s'égare selon lui sur le dossier des dettes interalliées, il est déjà Cassandre mais, s'employant à préserver l'affection que lui prodigue le grand homme du Parti radical, il n'est pas encore Alceste.
S'il faut situer le moment où Pierre Mendès France perd cette sorte d'exaltation joyeuse qui marque la première période de sa vie politique, on retiendra celui du traumatisme que constitue l'infamante accusation de désertion qu'ose porter contre lui le régime de Vichy. Eric Roussel montre bien, dans des développements d'une sensibilité exemplaire, la «fêlure» indélébile qui marquera dès lors Pierre Mendès France. C'est parce qu'il ne peut pas supporter qu'on puisse seulement discuter son patriotisme qu'il écarte en 1942, à Londres, l'offre de De Gaulle de le garder auprès de lui et qu'il tient à toute force à rejoindre une unité combattante. C'est aussi là, sans doute, que se forge ce sentiment intérieur d'exclusion, entretenu par l'antisémitisme méphitique, qui le poursuivra sous la IVe République et qui le conduira à la certitude, plusieurs fois confiée, que «jamais un juif, en l'état de la France, ne pourrait être élu président de la République».
Attentive aux tourments de l'homme, respectueuse et admirative de ses notoires compétences, la biographie d'Eric Roussel recèle encore une autre qualité: elle ne dissimule rien de ce qu'il faut bien appeler les erreurs de jugements du «grand homme». Celles commises sur la construction européenne, par exemple, seront répétées à chaque rendez-vous, qu'il s'agisse de la Ceca, qui l'embarrasse, de la CED, qui le trouble, ou encore du traité de Rome, qui l'inquiète. Aussi bien, on a souvent le sentiment que, de près, PMF voyait juste mais que, de loin, il se trompait. Plus généralement, on ne diminuera pas l'homme en concluant que, dans sa relation douloureuse au pouvoir, Pierre Mendès France fut plus souvent éclairé par le pessimisme de l'intelligence que mû par l'optimisme de la volonté.
Pierre Mendès France
L'élève turbulent d'Herriot
La droite, le centre (moins Paul Reynaud), presque tous les socialises, en particulier Léon Blum, et quelques radicaux, dont Mendès France, ont émis un vote défavorable. Sur-le-champ, le gouvernement tombe. C’est donc un ministère radical, et qui plus est dirigé par le grand homme de son adolescence encore toute proche, que le député de l’Eure a sanctionné par l’un de ses tout premiers votes. L’incident, heureusement pour lui, ne laissera guère de traces ; Herriot savait qu’il allait tomber et Mendès n’a pas eu conscience de commettre une action sacrilège. Cela est si vrai que quelques jours plus tard, alors qu’il a invité justement Herriot à une manifestation républicaine au Neubourg, il rassure le docteur Briquet : le maire de Lyon viendra tout de même et ne lui en voudra pas, ce qui est bien possible ! L’un des charmes du Parti radical est de rendre naturelle la coexistence d’individualités et de courants fort divers...
Fondamentalement, il croit à la perfectibilité de l’homme, au progrès de la société, au caractère intangible des grands principes démocratiques. Sur la justice sociale, il ne transige pas, mais s’il se distingue des hommes de gauche de sa génération, c’est moins par son intérêt à l’égard des questions économiques et financières que par sa certitude que les réformes ne peuvent en aucun cas faire fi des lois de l’économie.
Un Français libre chez de Gaulle
« Il faut arrêter immédiatement le flot d’Israélites qui arrive par Lisbonne pour s’engager ici. Téléphoner à Lisbonne que nous examinerons chaque cas et, en attendant, les refuser ici sauf mon autorisation personnelle. » Sans date précise, adressée au colonel Billotte, chef d’état-major de la France libre, en 1942, cette note ne figure évidemment pas dans les recueils officiels des écrits du général de Gaulle ; on a pu seulement la découvrir quand les archives du chef de la France libre furent ouvertes, à partir de janvier 2004. Pierre Mendès France n’a donc pas eu connaissance de ces quelques lignes manuscrites qui le concernaient directement et dont le moins que l’on puisse dire est qu’elles sont étonnantes. En aurait-il été surpris ? Probablement pas. A de multiples reprises il défendit de Gaulle contre toute accusation d’antisémitisme. Il savait que, dans son milieu d’origine, un état d’esprit peu favorable aux Juifs était répandu mais, pour lui, ses actes depuis juin 1940, et même avant, attestaient sa volonté de surmonter de tels préjugés. En revanche, il était bien conscient du poids dans la France libre de certains éléments ultratraditionalistes et hostiles aux Juifs. « Que de Gaulle fût antisémite, je ne le crois absolument pas, mais il savait qu’il y avait à Londres des milieux antisémites avec lesquels il était peut-être obligé de compter », dira-t-il en 1977 au général Christienne. On peut raisonnablement en conclure que, pour choquante qu’elle puisse être, cette note n’aurait pas fait changer d’avis Pierre Mendès France. Pour lui, le Connétable restait celui qui, apprenant les commentaires ouvertement racistes dont était l’objet Georges Boris, rallié à la France libre dès juin 1940, avait eu cette réplique cinglante : « M. Georges Boris est peut-être juif, partisan de M. Léon Blum et bien d’autres choses encore ; mais je ne sais qu’une chose : c’est que c’est un Français qui s’est engagé pour combattre à cinquante-deux ans, qui a fait la campagne de Flandres et qui veut se joindre à nous pour continuer à lutter pour la France. Cela me suffit. Je ne connais pas de différences de race et d’opinion entre nous. »
C’est en tout cas dans cette disposition d’esprit que Pierre Mendès France met le pied sur le sol britannique quelques heures après avoir quitté Lisbonne. Il y est accueilli avec chaleur et tous les égards dus à un ancien ministre d’une compétence unanimement reconnue. Pour la France libre, encore pauvre en techniciens des affaires publiques, la recrue est de premier ordre. Pour de Gaulle, toujours périodiquement soupçonné voire accusé de tendances dictatoriales par les Anglo-Saxons et certains représentants de la IIIe République réfugiés en Angleterre, le ralliement d’un ex-secrétaire d’État de Léon Blum, espoir du radicalisme, n’est pas moins capital. L’homme surtout impressionne par sa volonté de combattre en première ligne alors qu’il pourrait rejoindre un bureau.
Une faiblesse pour Mitterrand
Étranges relations que celles de Mendès et de Mitterrand. Si l’ancien président du Conseil ne dissimule guère une certaine gêne face à la personnalité complexe de son ex-ministre, il n’en éprouve pas moins, selon beaucoup de ses proches, une sorte de fascination pour son habileté et son intelligence. […] Jamais en tout cas il ne rompra avec lui ou semblera seulement prendre ses distances. « Dans toutes les grandes occasions, fait-il observer à ses interlocuteurs, il a toujours été du bon côté de la barricade. » Les adeptes de l’esprit de géométrie en concluront que, somme toute, Mendès pardonnait à Mitterrand ce qu’il n’admettait pas de la part de De Gaulle. Les lecteurs de Pascal estimeront, eux, que sa sévérité à l’égard du Général doit être jugée à l’aune de l’image très haute qu’il s’était faite de lui pendant la guerre.
La dissimulation, le recours à la ruse et au secret, fondements du machiavélisme, Mendès les a toujours refusés, et dans la conduite de la politique algérienne de De Gaulle tel est bien ce qu’il réprouve. Certains à gauche jugent que, si tel doit être le prix à payer pour liquider le colonialisme, il faut l’accepter. Son avis est entièrement différent. Ce n’est pas parce que les solutions à défendre en la matière sont difficiles à faire admettre qu’il convient à ses yeux de s’affranchir de règles morales intangibles. Jusqu’au règlement définitif de l’affaire, son sentiment ne variera jamais.
Sur le fond du problème en revanche son opinion a totalement changé et de même qu’il a toujours assumé la politique énergique menée en Algérie, sous son autorité, au lendemain de la Toussaint 1954, de même il proclame haut et fort désormais que la seule issue est l’indépendance. […]
Dès lors Mendès ne variera plus et tout ce qui entrave l’ouverture de négociations avec le FLN, seul interlocuteur possible désormais, est à ses yeux condamnable.
Avec l'aimable autorisation des éditions Gallimard. © Gallimard, 2007.