Danielle Darrieux : mes 75 ans de cinéma

Publié le par david castel

De Billy Wilder à Anne Fontaine


Elle a tourné avec Marcel L'Herbier et Max Ophuls, été la partenaire de Gérard Philipe et de Jean Gabin, épousé Henri Decoin, chanté avec Jacques Demy... A l'affiche du nouveau film d'Anne Fontaine, « Nouvelle Chance », Danielle Darrieux a bien voulu feuilleter son album de souvenirs

Danielle Darrieux : mes 75 ans de cinéma

Elle s'est installée voici deux ans dans une belle maison biscornue de style anglo-normand, à quelque 80 kilomètres de Paris. Ses maisons, elle ne les compte plus, car elle aime déménager souvent. Depuis qu'elle a quitté Paris, il y a bientôt soixante ans, elle adore «y revenir en touriste». De même, elle prend plaisir à «venir en visite sur les films». Comme celui de Pascal Thomas, qu'elle tourne actuellement.
Née en 1917, Danielle Darrieuxa tout connu, les débuts à 14 ans (dans « le Bal », de Rolf Thiele),la gloire à 20 et Hollywood. Elle a travaillé avec les plus grands, a sublimé l'éblouissante « Madame de » de Max Ophuls, a connu le succès au théâtre, même à New York, tourné quelque 150 films dont elle se souvient très bien. Sa mémoire est sidérante. Elle conduit sa voiture, va au cinéma, a beaucoup aimé « De battre mon coeur s'est arrêté », est heureuse de vieillir («Plus on vieillit, plus on apprend de choses»), accepte les rôles quand elle pense qu'ils seront «marrants à faire». Elle a 89 ans depuis le 1er mai dernier.

« Mauvaise Graine » (1934)
« C'est un film réalisé par Billy Wilder, qui fuyait l'Allemagne et s'était arrêté en France sur la route de Hollywood, il avait 26 ans. Nous avons tourné les extérieurs à Marseille, c'était la première fois que j'allais dans le Sud. Vous n'avez pas idée des couches de maquillage qu'on nous appliquait à cette époque ! Mais ça me convenait très bien : j'étais très timide et j'ai vite compris que sous le maquillage je pouvais rougir sans que personne ne le voie. »


« Mayerling » (1935)
« Quand j'ai su que j'allais tourner avec Charles Boyer, j'ai pensé que je m'évanouirais sitôt qu'il paraîtrait. Ce film a été mon premier grand succès. Oui, je me souviens de tout, les dates, les gens, tout. J'ai une mémoire épouvantable. Epouvantable, parce que tout cela est terriblement encombrant. Mais je n'écrirai pas mes souvenirs, d'abord parce que je n'en ai rien à faire, ensuite parce que je ne suis pas écrivain et que j'ai trop de respect pour la littérature. »

« Battement de coeur » (1939)
« J'ai épousé Henri Decoin [le réalisateur du film], j'avais 18 ans, lui 27 de plus. Je cherchais sans doute mon papa, j'avais perdu le mien à 7 ans. Carette arrivait souvent bourré sur le plateau. Sur «Occupe-toi d'Amélie» [Claude Autant-Lara, 1949], nous déjeunions au restaurant en face du studio et on l'appelait sans cesse au téléphone : c'est un truc qu'il avait mis au point avec le garçon, qui lui servait des Pernod dans la cabine. Après, sur le tournage, quand Lara lui disait qu'il avait encore trop bu, Carette répondait [imitant l'accent de titi parisien de Carette]: «Mais pas du tout! Si je ne peux pas parler, c'est parce que j'ai mangé des pommes de terre!»»

« La Vérité sur Bébé Donge » (1951)
« C'est un film très noir, mais regardez comme nous sommes préparés ! Au saut du lit, maquillée, coiffée, faux cils ! Le cinéma est fait aussi pour donner à rêver et, à cette époque, un film était considéré comme quelque chose d'important. Gabin était adorable, un faux bougon, il se levait en se tenant le dos comme s'il avait 95 ans, ne voulait travailler qu'avec des gens qu'il connaissait déjà, jouait les blasés, genre «Allez cocotte, faut y aller», mais en même temps il ne quittait jamais le plateau (alors que, moi, quand j'avais deux heures, c'était sieste !), il ne voulait rien rater de ce qui se passait. Un jour, des fournisseurs étaient venus sur le plateau nous demander des autographes. Gabin m'a dit : «Quand tu vas chez eux, tu paies, alors tu ne leur dois rien», mais, en même temps, il signait. C'était ça, Gabin, «Je râle, mais je fais les choses». Il était soupe au lait et rouspéteur. Moi, je n'ai jamais su faire la gueule : je m'ennuie. »

« Le Plaisir » (1951)

« C'est le premier film que j'ai tourné avec Ophuls [avant «Madame de»]. Pour cette scène, il avait fait planter des milliers de fleurs avec une tige en métal, pour qu'il soit plus facile de les cueillir. Il a voulu que nous chantions la chanson «Combien je regrette mon bras si dodu, ma jambe bien faite, et le temps perdu!...», mais je lui ai dit que chanter comme ça, sans musique... Alors, il a fait apporter un piano, là, dans ce champ, au milieu des fleurs, et nous avons appris la chanson et toutes ensemble nous avons chanté. C'était merveilleux. Quand j'avais affaire à un mauvais metteur en scène, je m'en rendais compte tout de suite et je ne l'écoutais pas. Mais Ophuls... »

« L'Affaire Cicéron » (1952)
« James Mason était d'une gentillesse incroyable, il parlait très peu, au contraire de sa femme. Un jour, j'ai amené Mankiewicz voir «le Plaisir», mais le baroque d'Ophuls n'était pas son truc, il n'arrêtait pas de dire : «Take off the curtains !» [«Enlevez-moi ces rideaux !»]. Vous me dites que Michmich [Micheline Presle] devait jouer le rôle de la comtesse ? Pendant longtemps c'était elle ou moi, bien qu'elle ait cinq ans de moins que moi. Hollywood ? La première fois en 1937, je n'y ai tourné qu'un film, la seconde, trois. Cela m'a paru très fastidieux : toutes les filles sont belles, tous les garçons sont beaux, il n'y a que des gens de cinéma partout, on ne parle que de ça. New York est beaucoup plus intéressant, mais, moi, j'ai besoin de la campagne ! »

« Le Rouge et le Noir » (1954)
« Mon petit Gérard ! Pauvre petit ! Autant-Lara était du genre à jeter sa casquette à terre et à la piétiner. Et très jaloux d'Ophuls, il détestait que je tourne avec lui. Ils étaient à l'opposé, Lara incroyablement colérique, Ophuls la classe, l'élégance, le charme viennois. Gérard Philipe ? Un vrai amour. Assez lunatique, certains jours il débarquait sans dire bonjour à personne, comme s'il n'était déjà plus là. Son regard, son sourire étaient enfantins, il est resté dans son temps, il est jeune à jamais. On dit toujours que vieillir est difficile, mais non ! C'est ne pas vieillir qui est terrible. »

« Landru » (1962)
« Nous étions habillées comme des déesses, des robes incroyables ! Le film s'est fait très vite. Il a été question que je retravaille avec Chabrol, mais finalement il a pris Suzanne Flon [«la Fleur du mal», en 2003]. Suzanne ! Ma chérie, mon amour ! On s'aimait ! Nous étions très différentes, mais nous recevions les mêmes pièces, et elle ne se trompait jamais : elle lisait, elle savait si elle devait le faire, si la pièce aurait du succès. Alors que, moi, je me trompe à chaque fois. Suzanne connaissait tout du théâtre. »

« Marie-Octobre » (1958)
« Il n'y avait pas de quoi rire [le film est un huis clos qui réunit un groupe d'anciens résistants, parmi lesquels se trouve un traître], mais je ne me suis jamais autant marrée que sur ce tournage. Au début, j'avais un peu peur de me retrouver seule avec tous ces bonshommes, mais ils n'arrêtaient pas, au point que Duvivier, pourtant réputé pour son sérieux, voire sa dureté, pleurait de rire et demandait à son chef opérateur de diriger la scène, parce qu'il n'y arrivait pas. J'étais très amie avec Bernard Blier. Incroyable ce qu'il aimait bouffer ! Quand je partais en tournée, je lui donnais mon programme pour qu'il m'indique les bons restaurants, il les connaissait tous. Et parfois il me disait : «Là, non, y a rien, c'est pas la peine, tu fais haricots verts.» »


« Les Demoiselles de Rochefort » (1966)
« J'avais encore un peu de voix, à cette époque... Jacques Demy était exquis, un vrai môme. C'est un moment important pour moi, même si j'ai eu une carrière sans véritable arrêt. Comme tout le monde, j'ai eu des creux, et je suis très dépensière, j'ai toujours tout dépensé, alors j'ai dû faire des films alimentaires. Et quand un film alimentaire ne marche pas, vous descendez d'un cran. De toute façon,on ne se rappelle que les bons films, et je n'ai jamais eu de problème psychologique exagéré. J'ai lu dans «le Nouvel Observateur» qu'Emmanuelle Béart considérait que, le métier d'actrice, c'était 98% de réflexion et 2% de talent. Eh bien, pour moi, c'est exactement l'inverse. Il est vrai que comme pour moi ça a marché presque tout de suite, je n'ai jamais été incitée à travailler ! Et cela ne m'empêche pas d'aimer beaucoup Emmanuelle. »


« Huit Femmes » (2002)
« Toutes mes petites ! J'adore ma Catherine ! Et ma Fanny ! Quelle personnalité ! Elle est détachée de tout et ne ressemble à personne. J'avais l'impression d'être au milieu de mes filles etpetites-filles, elles étaient respectueuses, mais pas trop, parfaites. En marge du tournage, tout le monde me demandait : «Mais il n'y en a pas une qui joue les emmerdeuses?» Non, ou alors juste ce qu'il faut. Mon plaisir était d'arriver la première sur le plateau, le matin, pour voir laquelle serait le plus en retard. Alors, qui ? Je ne vous le dirai pas ! »


«Nouvelle Chance», par Anne Fontaine, sortie le 8 novembre. Le Reflets Médicis propose à partir du 8 novembre un «Hommage à Danielle Darrieux» en 21 films.

Pascal Mérigeau

Le Nouvel Observateur - 2191 - 02/11/2006

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Publié dans Biographies

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