La communauté internationale : combien de divisions ?
[les effets retard de la guerre du Liban vont-ils provoquer une révolution
copernicienne dans la pensée stratégique israélienne, et verra-t-on revenir
au premier plan la "communauté internationale", dont la simple mention
provoquait il y a peu en Israël railleries ou indifférence, et ce aux dépens
de l¹allié américain, ou en tout cas de ses méthodes ? C¹est que paraît
souhaiter l¹ancien ministre Shlomo Ben Ami, car pour lui, ce n¹est qu¹avec
son aide que des accords avec la Syrie et les Palestiniens, vitaux pour
Israël, seront possibles.]
http://www.haaretz.com/hasen/spages/753214.html
Ha¹aretz, 22 août 2006
La communauté internationale : combien de divisions ?
Par Shlomo Ben-Ami*
Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant
Bien sûr, la "communauté internationale" déçoit souvent et n¹est pas très
fringante. Il est clair que, plutôt qu¹en passer par elle, il vaut mieux un
accord entre les parties en conflit qui implique des méthodes de
surveillance réciproques pour protéger leurs frontières communes. Mais dans
le cas du conflit israélo-arabe aujourd¹hui, c¹est très irréaliste. Sans
l¹aide d¹une tierce partie, il n¹y aura ici aucun accord, pas même sur la
frontière israélo-libanaise.
La bonne nouvelle, c¹est que cette dernière guerre a créé l¹opportunité
d¹une solution diplomatique. Nous avons vu par le passé des victoires
israéliennes décisives qui n¹ont amené aucune solution diplomatique, alors
qu¹un match nul sur le terrain ou la révélation d¹une certaine fragilité
israélienne a donné le signal de départ à des processus diplomatiques
prometteurs. Cela a été le cas après la guerre de Kippour, qui a conduit à
la paix avec l¹Egypte, et après la première Intifada et les Scuds de la
guerre du Golfe, qui ont produit la conférence de Madrid.
La guerre a aussi prouvé les limites de la force, en particulier face à un
mouvement terroriste ou à une opposition nationaliste qui bénéficie d¹un
large soutien populaire et de motivations religieuses fortes. Ainsi, des
pays ennemis comme la Syrie et l¹Iran préfèrent user la dissuasion
israélienne par l¹intermédiaire d¹un mouvement de ce type.
D¹après la récente conception israélienne de sa sécurité, la recherche d¹une
légitimation internationale de ses frontières et de son droit à les défendre
sont des éléments essentiels de son pouvoir de dissuasion. Si Israël était
parti en guerre alors qu¹il se trouvait encore au Liban et qu¹aucune
frontière internationale ne le séparait du Hezbollah, il n¹aurait pas joui
d¹un tel soutien international. Les Nations Unies n¹auraient sans doute
jamais adopté une résolution rejetée par l¹Iran et la Syrie, qui la
considéraient comme une récompense offerte à Israël pour son agression.
Israël n¹est parvenu à ce stade de réconciliation partielle avec la
communauté internationale qu¹après avoir compris les limites de la force, et
après que les objectifs prétentieux de la guerre ont été réduits devant son
incapacité à battre l¹ennemi sur le plan militaire. Ce n¹est qu¹alors
qu¹Israël a commencé à considérer la communauté internationale comme un
partenaire, et le déploiement d¹une force internationale d¹interposition
comme un objectif de guerre.
Il est extrêmement important qu¹Israël comprenne que la décision de la
communauté internationale de désarmer le Hezbollah ne découle pas de son
succès sur le terrain, mais du fait que le Hezbollah a provoqué ladite
communauté et violé une frontière internationale reconnue par elle. Et le
cas du Liban doit servir de précédent aux fronts syrien et palestinien :
tracé de frontières reconnues internationalement et déploiement de forces
internationales le long de ces frontières pour protéger l¹accord. Après
qu¹Israël a tout essayé, il n¹a qu¹un choix possible : trouver un accord
avec ses voisins sur la base de frontières internationales, avec un soutien
fort de la communauté internationale.
Un accord avec la Syrie et avec les Palestiniens sur la base de principes
internationalement acceptés est essentiel aussi à cause du déclin inquiétant
du statut de l¹allié d¹Israël, dans cette partie du monde et ailleurs. La
dissuasion des Etats-Unis, et le respect dont ils bénéficient, se sont
terriblement érodés, et Israël a encore du mal à adapter sa stratégie, sur
les plans diplomatique et sécuritaire.
Israël, comme les Etats-Unis, a appris de la plus dure des façons que la
dissuasion fonctionne tant qu¹on ne s¹en sert pas. Une pax exclusivement
americana au Moyen-Orient n¹est plus possible, et ce pas seulement parce que
l¹Amérique n¹est plus une source d¹inspiration : elle n¹inspire plus la
peur.
Tout comme Staline avait tort de penser que, parce que le pape n¹avait pas
de divisions, il n¹avait pas de pouvoir, il est juste de dire que quiconque
aujourd¹hui mésestime l¹importance de la communauté internationale ne peut
pas comprendre le pouvoir moral et même stratégique qu¹a ce terme fluide à
notre époque. Les Américains ont perdu la capacité d¹être un médiateur de
paix, et ils nous ont laissé sans canaux de communication avec nos ennemis
parce qu¹ils ont agi en Irak et dans leur guerre mondiale contre le
terrorisme en tournant le dos à la communauté internationale, et que même
aujourd¹hui, ils ne saisissent pas où ils ont échoué dans leur appréhension
de la complexité du Moyen-Orient.
Les Américains ont aussi du mal à s¹adapter aux modèles de conduite de la
communauté internationale et en conséquence, comme Israël, ils ont
privilégié l¹action unilatérale. A nous ne pas être indifférents à cet
aspect essentiel de la puissance et de la dissuasion, ancré dans les
principes de la légitimité internationale : pour nous, il est vital.
* Shlomo Ben-Ami a été ministre des Affaires étrangères travailliste dans le
gouvernement d¹Ehoud Barak. Il a participé aux négociations de Camp David en
2000 et dirigeait l¹équipe de négociation israélienne à Taba.
copernicienne dans la pensée stratégique israélienne, et verra-t-on revenir
au premier plan la "communauté internationale", dont la simple mention
provoquait il y a peu en Israël railleries ou indifférence, et ce aux dépens
de l¹allié américain, ou en tout cas de ses méthodes ? C¹est que paraît
souhaiter l¹ancien ministre Shlomo Ben Ami, car pour lui, ce n¹est qu¹avec
son aide que des accords avec la Syrie et les Palestiniens, vitaux pour
Israël, seront possibles.]
http://www.haaretz.com/hasen/spages/753214.html
Ha¹aretz, 22 août 2006
La communauté internationale : combien de divisions ?
Par Shlomo Ben-Ami*
Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant
Bien sûr, la "communauté internationale" déçoit souvent et n¹est pas très
fringante. Il est clair que, plutôt qu¹en passer par elle, il vaut mieux un
accord entre les parties en conflit qui implique des méthodes de
surveillance réciproques pour protéger leurs frontières communes. Mais dans
le cas du conflit israélo-arabe aujourd¹hui, c¹est très irréaliste. Sans
l¹aide d¹une tierce partie, il n¹y aura ici aucun accord, pas même sur la
frontière israélo-libanaise.
La bonne nouvelle, c¹est que cette dernière guerre a créé l¹opportunité
d¹une solution diplomatique. Nous avons vu par le passé des victoires
israéliennes décisives qui n¹ont amené aucune solution diplomatique, alors
qu¹un match nul sur le terrain ou la révélation d¹une certaine fragilité
israélienne a donné le signal de départ à des processus diplomatiques
prometteurs. Cela a été le cas après la guerre de Kippour, qui a conduit à
la paix avec l¹Egypte, et après la première Intifada et les Scuds de la
guerre du Golfe, qui ont produit la conférence de Madrid.
La guerre a aussi prouvé les limites de la force, en particulier face à un
mouvement terroriste ou à une opposition nationaliste qui bénéficie d¹un
large soutien populaire et de motivations religieuses fortes. Ainsi, des
pays ennemis comme la Syrie et l¹Iran préfèrent user la dissuasion
israélienne par l¹intermédiaire d¹un mouvement de ce type.
D¹après la récente conception israélienne de sa sécurité, la recherche d¹une
légitimation internationale de ses frontières et de son droit à les défendre
sont des éléments essentiels de son pouvoir de dissuasion. Si Israël était
parti en guerre alors qu¹il se trouvait encore au Liban et qu¹aucune
frontière internationale ne le séparait du Hezbollah, il n¹aurait pas joui
d¹un tel soutien international. Les Nations Unies n¹auraient sans doute
jamais adopté une résolution rejetée par l¹Iran et la Syrie, qui la
considéraient comme une récompense offerte à Israël pour son agression.
Israël n¹est parvenu à ce stade de réconciliation partielle avec la
communauté internationale qu¹après avoir compris les limites de la force, et
après que les objectifs prétentieux de la guerre ont été réduits devant son
incapacité à battre l¹ennemi sur le plan militaire. Ce n¹est qu¹alors
qu¹Israël a commencé à considérer la communauté internationale comme un
partenaire, et le déploiement d¹une force internationale d¹interposition
comme un objectif de guerre.
Il est extrêmement important qu¹Israël comprenne que la décision de la
communauté internationale de désarmer le Hezbollah ne découle pas de son
succès sur le terrain, mais du fait que le Hezbollah a provoqué ladite
communauté et violé une frontière internationale reconnue par elle. Et le
cas du Liban doit servir de précédent aux fronts syrien et palestinien :
tracé de frontières reconnues internationalement et déploiement de forces
internationales le long de ces frontières pour protéger l¹accord. Après
qu¹Israël a tout essayé, il n¹a qu¹un choix possible : trouver un accord
avec ses voisins sur la base de frontières internationales, avec un soutien
fort de la communauté internationale.
Un accord avec la Syrie et avec les Palestiniens sur la base de principes
internationalement acceptés est essentiel aussi à cause du déclin inquiétant
du statut de l¹allié d¹Israël, dans cette partie du monde et ailleurs. La
dissuasion des Etats-Unis, et le respect dont ils bénéficient, se sont
terriblement érodés, et Israël a encore du mal à adapter sa stratégie, sur
les plans diplomatique et sécuritaire.
Israël, comme les Etats-Unis, a appris de la plus dure des façons que la
dissuasion fonctionne tant qu¹on ne s¹en sert pas. Une pax exclusivement
americana au Moyen-Orient n¹est plus possible, et ce pas seulement parce que
l¹Amérique n¹est plus une source d¹inspiration : elle n¹inspire plus la
peur.
Tout comme Staline avait tort de penser que, parce que le pape n¹avait pas
de divisions, il n¹avait pas de pouvoir, il est juste de dire que quiconque
aujourd¹hui mésestime l¹importance de la communauté internationale ne peut
pas comprendre le pouvoir moral et même stratégique qu¹a ce terme fluide à
notre époque. Les Américains ont perdu la capacité d¹être un médiateur de
paix, et ils nous ont laissé sans canaux de communication avec nos ennemis
parce qu¹ils ont agi en Irak et dans leur guerre mondiale contre le
terrorisme en tournant le dos à la communauté internationale, et que même
aujourd¹hui, ils ne saisissent pas où ils ont échoué dans leur appréhension
de la complexité du Moyen-Orient.
Les Américains ont aussi du mal à s¹adapter aux modèles de conduite de la
communauté internationale et en conséquence, comme Israël, ils ont
privilégié l¹action unilatérale. A nous ne pas être indifférents à cet
aspect essentiel de la puissance et de la dissuasion, ancré dans les
principes de la légitimité internationale : pour nous, il est vital.
* Shlomo Ben-Ami a été ministre des Affaires étrangères travailliste dans le
gouvernement d¹Ehoud Barak. Il a participé aux négociations de Camp David en
2000 et dirigeait l¹équipe de négociation israélienne à Taba.
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