Franz von Papen.
En 1932, le philosophe Gabriel Marcel créait une pièce de théâtre, aujourd'hui oubliée, le monde cassé. Celle-ci faisait écho à une époque bien trouble de l'histoire de l'humanité, la montée du nazisme, son cortège de malheurs, la fragmentation des esprits ou la dilution des repères.
Cinq millions de chômeurs en Allemagne
Faut-il avoir peur ?
publiÉ le 9 fÉvrier 2005
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L’Allemagne vient d’atteindre les 5 millions de personnes sans emploi. 5 millions, c’est exactement le nombre de chômeurs avant l’arrivée au pouvoir d’Hitler en 1932.
5 millions de chômeurs en Allemagne ! Faut-il en avoir peur ? Annoncé ainsi à froid, a priori aucune raison de s’affoler ! Rapporté à la population active, pas de quoi paniquer même si l’Allemagne frôle la zone rouge avec un taux de chômage de 11,4%. D’autres pays européens, à l’instar de la France, ont connu par le passé de telles situations. Cependant, replacé dans une perspective historique, ce nombre donne soudainement des sueurs froides car il renvoie directement au pire chapitre de l’histoire contemporaine de l’Allemagne : celui du nazisme. En effet, 5 millions c’est exactement le nombre de personnes sans emploi au moment de l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler en 1933. Un parallèle que M. Stoiber, le leader de l’Union Chrétienne Sociale, parti de l’opposition, n’a d’ailleurs pas hésité à faire en affirmant que « L’Allemagne était dans une situation qu’elle n’avait plus connue depuis 1932 ». Une déclaration plutôt inquiétante. Surtout quand on constate, depuis peu, un réel retour des forces d’extrême droite. En l’occurrence des néonazis (néofascistes en Italie). Demeurés très longtemps quantité négligeable avec à peine 1% des suffrages, il n’est pas rare, désormais, que les partis extrêmistes enregistrent en Allemagne des scores à deux chiffres. Ainsi, pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, l'extrême droite a fait, en avril 1999, une percée électorale dans un scrutin significatif. L'Union du peuple allemand (DVU), ouvertement xénophobe, a obtenu 12,9% des voix à l'élection régionale de Saxe-Anhalt. Percée confirmée car son successeur, le FDP (Parti National Démocratique) fait plus de 13% en 2004 ! Le NPD (Parti national-démocrate d'Allemagne) obtient aussi un score honorable, la même année et aux mêmes élections en Saxe avec 9%. Certes, un phénomène circonscrit à l’ex-Allemagne de l’Est. Pas étonnant quand on sait que le taux de chômage s'élève à 19,2 % dans la zone orientale du pays contre 9,3 % dans la partie occidentale.
Mais qu’importe. La tendance est là et bien patente. Et semble-t-il loin de s’inverser, bien au contraire : selon l'Office Allemand de Protection de la Constitution (BFV), le nombre de néonazis en Allemagne aurait augmenté de 11 % en un an. Internet jouerait d’ailleurs un rôle capital dans cette augmentation alarmante : on compte actuellement 320 sites d'extrême droite hébergés en Allemagne contre seulement 32 en 1996 ! Un état des lieux préoccupant qui a immédiatement été suivi par des sanctions gouvernementales comme la fermeture des sites néonazis "sieg-heil.de" (l'auteur présumé de ce site, un militaire allemand a immédiatement été suspendu de ses fonctions), "nazis.de" ou encore "www.adolf-hitler.de". Des mesures souvent vaines. En effet, une grande partie des pages est hébergée à l'étranger, en particulier en Amérique du Nord, ce qui rend les recours juridiques difficiles, voire impossibles. Sans compter la multiplication des actes de violence visant des étrangers.
Comment expliquer ce « réveil » ? Même si, comme le soulignent les commentateurs, c’est avant tout un vote « contestataire », la prudence s’impose. Car en dépit de son caractère « contestataire » c’est un vote qui pourrait s’installer et pertuber ainsi gravement le jeu démocratique des partis. A l’instar de ce que connaît la France depuis dix ans avec le Front National, qui recueille entre 12 et 16% des suffrages. Et dont son leader, Jean-Marie Le Pen, est parvenu au second tour de la présidentielle en 2004 ! Pourquoi ? La faute indiscutablement aux politiques qui à force de minimiser, voire de nier, certains problèmes, ont créé un mécontentement qui se manifeste dans les urnes.
Preuve en est qu’une fois que le vers est dans la pomme, difficile de s’en défaire. La pomme pourrie lentement. Et la pomme c’est notre démocratie. Or, la démocratie telle que nous la connaissons en Europe est jeune. Donc vulnérable. C’est ainsi que dans l’entre-deux-guerres, elle a été destabilisée par la montée, d’une part, des régimes autoritaires comme le Communisme, en URSS en 1917 et, d’autre part, des régimes totalitaires - le Nazisme avec l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler en 1933 et le fascisme en Italie avec le triomphe de Mussolini. Conséquence : nos démocrates de l’époque croyant bien faire se plieront aux volontés les plus folles d’Hitler. Et ainsi, sans le savoir, et malgré eux, ils déclencheront la spirale infernale de la seconde guerre mondiale, le conflit le plus meurtrier de l’histoire de l’humanité ! Bien entendu, de là à dire que l’histoire se répète, il y a loin de la coupe aux lèvres. Mais comme le « diable est dans les détails », attachons-nous tout particulièrement à ce qui nous paraît ou que l’on qualifie d’anodin, de marginal, de fait sans importance. Et qui, demain, faute d’attention, pourrait devenir majeur.
Alors, 5 millions de chômeurs, faut-il en avoir en peur ? Oui car en dépit de notre respect pour le peuple allemand, nous avons l’intime conviction que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Et quelles sont ces causes ? Elles s’étalent, là, outrageusement, sous nos yeux. Une conjonction d’éléments qui porte les germes des pires dérapages si on n’y prête pas suffisamment attention. Et surtout si on n’engage pas les moyens de prévention indispensables pour contrecarrer toute tendance qui doucement mais sûrement pourrait nous conduire au point de non-retour. Ces éléments sont les mêmes qu’en 1933 : des difficultés économiques et sociales (chômage élevé, forte immigration…) qui frappent de plein fouet les classes sociales les plus exposées, les plus faibles. Des conditions qui jettent des milliers de familles dans la promiscuité et la précarité. Autant donc d’électeurs en puissance pour les partis extrêmistes. Seule différence avec l’entre-deux-guerres : l’esprit de revanche n’est plus. L’exaspération du peuple constitue un des pires ennemis de la démocratie. Car en général, c’est le seuil à partir duquel la raison cède la place à la passion. Et donc ouvre la porte à tous les possibles.
Cependant, une question demeure, et non des moindres : celui des finances, le nerf de la guerre. Car pour conquérir le pouvoir, but poursuivi par tous partis, il faut de l’argent. Mais, à notre époque, on peut se demander qui aurait intérêt à soutenir d’un point de vue financier ces partis ouvertement racistes et xénophobes ? Rappelons-nous que le Parti National-Socialiste Ouvrier d’Hitler a bénéficié à l’époque d’un très large soutien des milieux d’affaires. Mais le contexte était tout autre : c’était celui de l’humiliation subie par l’Allemagne au lendemain du traité de Versailles. Le capitalisme allemand voulait laver l’affront. Une donnée de taille disparue en 2004. Alors, qui ?
Faut-il avoir peur ? Oui. Car, le danger est d’autant plus réel qu’au cours de ces dernières années, les formations d’extrême droite ont participé, pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, à la formation de gouvernements élus démocratiquement. Tel a été le cas en Autriche avec le FPO, ou encore lors du premier gouvernement de Berlusconi en Italie en 1994. De quoi réveiller les pires craintes. Car en agissant ainsi, les démocrates donnent une légitimité à des partis fondamentalement antidémocratiques. C’est leur donner une assise et une aura nouvelles même si les démocrates toujours conduits par leur naïveté, pensent bien faire en s’acommodant avec ces partis. Or c’est tout le contraire. Et l’Histoire l’a déjà démontré. Les partis d’extrême droite s’appuient sur ces nouvelles tribunes pour amplifier leur message. Il n’y a pas de greffe possible. Une fois le loup introduit dans la bergerie, il est déjà trop tard.
Le meilleur rempart est une mobilisation du peuple allemand, des médias et des autorités allemandes. Une mobilisation active. Ainsi, l'hebdomadaire Bild, il y quelque temps, avait lancé la chasse « aux ordures nazies » en faisant un lien direct vers le site de la FSM (Freiwillige Selbstkontrolle Multimedia Diensteanbieter ) où l'on peut déposer une plainte en ligne. Dans le Land de Basse-Saxe, un numéro vert a été mis en place pour appeler les internautes, entres autres, à dénoncer tout contenu web diffamatoire. Quant aux autorités nationales, les gestes sont particulièrement forts et sans équivoque depuis plusieurs années. On se souvient notamment de l’émouvant déplacement du Chancelier Helmut Khol au mémorial d’Auschwitz. Ou récemment des déclarations du Chancelier Schröder présentant publiquement ses excuses au nom de l’Etat allemand devant le Bundestag.
Peut-on, pour autant, parler, d’une nazification « rampante » de l’Allemagne ? L’affirmer serait exagéré et même choquant. Le sujet recommande au contraire la plus grande des prudences. Faisons avant tout preuve de retenue et d’efforts pour comprendre. Attention à ne pas rééditer la terrible faute de nos ancêtres : froisser la fièreté d’un peuple.
Enfin ce combat contre la « peste brune », se gagnera à la condition que tous les pays européens agissent de concert. Laisser l’Allemagne seule au prise avec ce démon, ce serait commettre une tragique erreur. Il ne s’agit nullement d’une affaire propre à l’Allemagne. Partout en Europe, on assiste à un « réveil » de l’extrême droite. Un cancer qui gagne du terrain : Autriche, Suisse, Danemark, Norvège, Italie... Et, sans oublier la France.
Quelle est donc la solution ? Hélas, aucune recette miracle. Cependant, la meilleure des réponses est celle de ne jamais oublier que la démocratie est vulnérable. Sa pérennité dépend de la participation de chacun. La meilleure des armes face aux « virus » dont l’objectif est de l’affaiblir, c’est la vigilance de tous et l’enseignement des leçons de l’Histoire. Donc entretenir le souvenir. Chacun de nous est concerné. C’est pourquoi c’est à chacun de nous d’agir pour que les spectres du passé, qui hantent actuellement l’Europe, disparaissent pour toujours et ne viennent plus polluer nos consciences. Et hypothéquer ce formidable espoir en cours qui est de vivre au sein d’une Europe réconciliée et unie autour d’un projet d’avenir et de valeurs communes pour la première fois depuis plus de cinquante ans.