L'enjeu symbolique des olympiades

Publié le par david castel

LE MONDE DES LIVRES | 03.08.06 | 17h43  •  Mis à jour le 03.08.06 | 17h43
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Stadium de Berlin, le 1er août 1936, 16 heures. Le chancelier Hitler, flanqué de ses ministres et des membres du Comité international olympique (CIO), fait son entrée dans l'arène flambant neuve où va solennellement débuter la XIe Olympiade de l'ère moderne. Dans une enceinte archi-comble, 100 000 spectateurs se lèvent comme un seul homme et, le bras tendu vers le ciel, crient un étourdissant "Heil Hitler !" tandis que l'orchestre dirigé par Richard Strauss entame la Marche d'honneur de Richard Wagner. Sitôt le Führer installé dans sa loge, ce sont les hymnes nazis, repris à gorge déployée, la présentation des drapeaux des 49 pays participants, et le rituel défilé des délégations nationales, par ordre alphabétique - ici l'Egypte (Ägypten) suit la Grèce, traditionnellement en tête. En 18e position, les Français - 201 athlètes, arborant un béret, blazer bleu, chemise et pantalon blancs, cravate tricolore - sont chaleureusement acclamés. Une ovation exceptionnelle même, qui fera beaucoup parler. Reprenant, comme depuis les Jeux d'Anvers (1920), le salut dit "de Joinville", les athlètes, bras droit replié puis tendu sur le côté, semblent, aux yeux d'un public frénétique, avoir adopté le salut nazi. Plus qu'une bourde évidente, une méprise choquante.

En effet, quelques semaines encore avant le début des Jeux, la France hésitait à prendre part à la manifestation devant le peu d'assurance de voir respecter la charte olympique dans un pays dont l'idéologie raciste et les manquements aux accords internationaux inquiétaient les démocrates authentiques. Mais comment revenir sur un accord garanti par le CIO à l'automne 1935 et priver Berlin, ville choisie pour l'édition 1916 et victorieuse de Barcelone lors de la désignation en 1931 de la cité hôtesse de 1936, sans sembler sacrifier l'esprit de réconciliation qui présida à sa désignation ?

De fait, malgré la promulgation des lois de Nuremberg en septembre 1935, les jeux d'hiver se sont tenus à Garmisch-Partenkirchen (du 6 au 16 février 1936) sans réelle opposition, et la remilitarisation de la Rhénanie, le 7 mars, n'a guère ému que la coalition des gauches françaises en passe d'affronter le suffrage universel pour les élections législatives des 26 avril et 3 mai. La victoire du Front populaire fait un temps espérer que la participation française aux jeux de Berlin pourra être remise en cause, d'autant que les crédits alloués au déplacement restent à fixer. De plus, la perspective de Contre-Jeux populaires à Barcelone, rivale malheureuse de la capitale allemande, peut proposer une alternative à ce qui paraît aux plus déterminés comme une capitulation devant le Führer. De fait, un seul député, le jeune Pierre Mendès France, s'opposera jusqu'au bout à cette compromission.

Le brusque déclenchement de la guerre civile espagnole ruine la promesse de duel à distance entre les deux manifestations sportives et, ouvertes le 19 juillet, au lendemain du début de l'insurrection franquiste, les olympiades populaires sont officiellement annulées quatre jours plus tard.

FIGURATION OU TEST grandeur nature

A cette date, il est acquis que la France sera représentée à Berlin, même si la perspective d'une figuration honteuse obsède les esprits. Moins en raison du contexte politique, en fait, qu'au vu de l'incurie des responsables sportifs et du manque de sérieux de la préparation des athlètes face à l'échéance.

Est-ce à dire que le débat est secondaire, entre la révolution sociale opérée par les premières mesures du gouvernement Blum et les urgences nouvelles de la donne internationale ? Dans le recueil didactique que publie Tallandier (1), fort utile au demeurant, l'épisode olympique est absent, mais comme Jean-Baptiste Duroselle le plaidait dans La Décadence 1932-1939 (Imprimerie nationale, 1979), l'affaire "n'est superficielle qu'en apparence". Comme bientôt la guerre civile espagnole, l'arène berlinoise sert de test grandeur nature des forces et des dispositions d'esprit en présence.

Le passionnant travail de Fabrice Abgrall et François Thomazeau, qui épousent seize regards sur l'événement, des politiques (Léon Blum, Léo Lagrange, François Pietri) aux sportifs (de Coubertin et Massard aux compétiteurs Nakache, Lapebie et Vandernotte - ces deux-là interrogés en témoins), sans négliger journalistes et écrivains (Jacques Goddet, qui parla dès août 1936 de "jeux défigurés", d'Ormesson, Malraux ou Drieu la Rochelle), pose avec acuité la question de l'aveuglement volontaire, du combat que se livrent là la naïveté et la lucidité d'acteurs dépassés par un enjeu symbolique dont ils ne maîtrisent pas la mesure.

Vainqueur de l'olympiade, le sprinter noir Jesse Owens démontre avec un panache insolent l'absurdité des théories racistes des nazis, mais ne se leurre pas sur le fossé qui sépare, chez les Américains, les athlètes blancs et noirs, qui ne se fréquentent pas entre eux. Et quand Hitler dénonce, exaspéré, "la supériorité athlétique du primitif" pour demander l'exclusion des Noirs de la compétition olympique, il trouve un écho chez quelques doctes représentants des démocraties occidentales.

Mais qui a envie de prendre en compte un débat éthique qui assombrit la perspective d'une concorde internationale qu'on pressent chimérique ?

Sans doute Léon Blum a-t-il intuitivement compris que boycotter les jeux de Berlin n'était ni utile ni populaire. A l'été 1936, les Français veulent croire à la paix, oublier les tensions et les crises à répétition qui ont obstrué l'horizon et dont la donne politique nouvelle fait naïvement espérer la dissipation durable. Comme le cinéma ou la chanson, l'été des premiers congés payés (2) donne aux grands rendez-vous sportifs une popularité accrue, du Tour de France à l'échéance olympique. Et c'est cela seul qui explique le succès stupéfiant de ces premiers Jeux modernes (grâce à la célébration visuelle assurée par Leni Riefensthal) où, pour la première fois, la flamme olympique chemina à pas d'homme de son berceau grec à la ville organisatrice. Une des rares initiatives du Reich nazi à n'avoir jamais été remise en cause.


"1936 : La France à l'épreuve des Jeux Olympiques de Berlin" de Fabrice Abgrall et François Thomazeau Alvik éd., 368 p., 22 €.

(1) Le Front populaire, reprise d'articles parus dans L'Histoire entre 1979 et 1996 présentés par Jean-Pierre Rioux, Tallandier, 160 p., 15 €.

(2) La Mer en vrai, de Bertrand Solet et Pef, éd. Rue du monde, "Histoire d'Histoire", 36 p., 12,20 €. Dès 12 ans.

Philippe-Jean Catinchi
Article paru dans l'édition du 04.08.06
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Publié dans Munich Selon Spielberg

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