La fabrique sociale de lindividu au filtre décapant de George Mead
L’Esprit,
le soi et la société,
par George Herbert Mead,
PUF, 2006, 436 pages, 32 euros.
Les traductions de textes
de la tradition pragmatiste américaine (William James, John Dewey) se multiplient ces derniers temps. L’intérêt de tout un continent intellectuel est enfin perçu. La réédition de l’Esprit,
le soi et la société participe de cette redécouverte. Intellectuel engagé doublé d’un savant rigoureux, Mead (1863-1931) livre
à la postérité un chef-d’oeuvre devenu un classique outre-Atlantique. Impossible en effet de ne pas l’aborder dans les cursus des sciences sociales. Il est, notamment, un des grands référents de l’école sociologique de Chicago. Malgré cela, cet ouvrage posthume (1932) n’est traduit en français que trente ans plus tard
et on le confine alors à la psychologie sociale. Depuis, il pâtit d’une relative indifférence.
Il faut donc souligner le remarquable travail
des sociologues Daniel Cefaï et Louis Quéré, auteurs de cette nouvelle traduction
et d’une substantielle mise en perspective
de la trajectoire sociale et intellectuelle de Mead.
Pourquoi étudier ce livre au titre assez obscur ? L’Esprit offre un point de vue d’une extraordinaire richesse sur le monde social. Expérimentateur, Mead veut bâtir une conception scientifique originale de la vie en société (sans forcément fonder un système). Plus précisément, il veut rendre compte du processus circulaire par lequel
les individus font en quelque sorte l’environnement qui les fait. Inspiré par Darwin, l’auteur se demande ainsi comment les hommes s’adaptent à leur monde. L’ouvrage est structuré sur la base de trois grandes parties : la première traite de l’esprit,
la deuxième du soi (le self, c’est-à-dire l’individu social), enfin la dernière aborde la société. Mead dépoussière le vocabulaire de la philosophie pour articuler une théorie sociologique de la formation de l’esprit sur une base matérialiste. Structurée par des symboles, la conscience est ainsi sociale de part en part. Pas d’esprit ni de soi sans société ; de même, pas de société sans activité du self.
De sorte que la société est une création continue. D’une certaine façon, ces problèmes entrent
en résonance avec les recherches actuelles
sur la « naturalisation » de l’esprit
(en neuropsychologie notamment).
Pour Mead, l’action du système nerveux central
et des fondements physiologiques est déterminante dans la formation de l’esprit.
Rétrospectivement, on aurait beau jeu de critiquer la désuétude des raisonnements de la dernière partie. La manière d’envisager la fonction de
la religion, de valeurs universelles comme
la fraternité et le déploiement d’une société mondiale paraît naïve. Mais il faut dépasser cette impression. Les thèses audacieuses de Mead témoignent d’une grande hauteur de vue. Il donne les moyens de former une approche englobante de l’humain par-delà les dichotomies nature-culture
et corps-esprit. Qui plus est, l’Esprit a démontré
sa puissance explicative à travers les usages multiples dont il a été l’objet.
Arnaud Saint-Martin