Vallée du Jourdain : un "transfert doux"

Publié le par david castel

[petit à petit, la vallée du Jourdain se vide de ses habitants
palestiniens. Pour comprendre pourquoi, il faut lire Amira Hass, qui entre
dans le concret d'une politique d'annexion à terme, plus ou moins déjà
annoncée par certains dirigeants politiques israéliens (1)]


http://www.haaretz.com/hasen/spages/682885.html

Ha'aretz, 15 février 2006


par Amira Hass

Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant


Quelqu'un qui, semble-t-il, a un sens du sarcasme particulièrement
développé, a décidé de nommer officiellement la route de la Vallée du
Jourdain (Route 90) "route Gandhi". La référence n'est pas à Mahatma
Gandhi, mais à Rehavam Ze'evi [surnommé "Gandhi", ndt), qui défendait le
"transfert", soit l'expulsion des Palestiniens de leur terre. Ce
fonctionnaire avait sans doute compris que c'était un nom qui convenait
bien pour cette route de l'Est. Car, non seulement sur cette route, mais
sur toute l'étendue, immense et magnifique, de la Vallée du Jourdain et de
ses pentes orientales, règne un sentiment d'absence, de perte et de vide.

Les Palestiniens ont disparu de la vallée, à part quelques milliers qui y
vivent encore, plus une poignée à qui Israël accorde un permis d'entrée
journalier, pour diverses raisons. Parmi ceux qui restent, on ne peut même
pas inclure les quelque 35.000 habitants de Jéricho, car l'armée
israélienne leur interdit de se déplacer au Nord de la zone A, où ils
habitent. ??Plusieurs dizaines de milliers d'habitants des villes et des
villages voisins, au Nord de la Cisjordanie, situés parfois à quelques
kilomètres seulement de là, sont absents de la vallée, bien qu'y ayant de
la famille, des amis, des terres, des maisons, des liens commerciaux et
des emplois. Manquent aussi les voitures palestiniennes qui, dans un passé
pas si lointain, avaient coutume de transporter les absents. Manquent
encore les milliers de voyageurs potentiels vers la Jordanie, les familles
et vacances et les étudiants. Nulle trace de ces clients potentiels dans
les kiosques colorés situés aux carrefours. ??Des soldats contrôlent cette
absence par le moyen de quatre check points principaux, qui coupent la
vallée du reste de la Cisjordanie. Ils obéissent aux ordres : interdiction
faite à tout Palestinien (en d'autres termes, à 2 millions de personnes,
les 1,4 million de Gazaouis étant de toute façon interdits d'entrée en
Cisjordanie) de pénétrer dans la vallée, sauf pour ceux dont l'adresse
officielle qui figure sur leur carte d'identité est la vallée du Jourdain.
?
Certains diront que ce sont des mesures de sécurité, qu'elles soient
légitimes ou excessives, on pourrait en discuter, et citeront les attaques
subies par les colons de la région depuis cinq ans. Mais en réalité, il
s'agit de la continuation d'une politique d'Israël à long terme qui s'est
intensifiée pendant la période Oslo. Cette politique a fait de la vallée
du Jourdain palestinienne, qui représente environ un tiers de la
Cisjordanie, une histoire d'occasions perdues du point de vue du potentiel
qu'elle représente pour les Palestiniens : potentiel de développement
agricole et touristique, d'amélioration et d'extension de communautés ou
de construction de nouveaux villages, pour une grande variété de styles de
vie  : urbain, rural, semi-nomade, moderne ou ancien et quasi biblique.

Les concepteurs d'Oslo du côté israélien ont pris soin de s'assurer que
l'Autorité palestinienne ne puisse pas développer cette région pendant
cette période critique, quand beaucoup pensaient que la réhabilitation de
l'économie constituerait une bonne base, à la fois pour une solution
pacifique et pour qu'augmente le soutien populaire à cette solution.

Ils ont donc conçu la plus grande partie de la Cisjordanie orientale comme
une zone C (sous contrôle israélien total), c'est-à-dire interdite de
développement pour les Palestiniens. Seules les colonies ont été
autorisées à se développer, grâce en grande partie au vol et à
l'exploitation des ressources palestiniennes en eau. Une zone de
manoeuvres militaires, où l'armée manoeuvre depuis la conquête de la
Cisjordanie, occupe 475 km carrés de la vallée et empiète sur le style de
vie traditionnel de milliers de bergers semi-nomades. Ces bergers y sont
souvent chassés de leurs tentes, ou on leur interdit pâturages et cultures
vivrières. ??Il fut un temps où l'on expliquait qu'il s'agissait d'une
zone de tir ; puis ce fut un problème de construction illégale. Pas plus
tard que jeudi dernier, des fonctionnaires de l'administration civile
démolissaient les tentes, les cabanes et les bergeries d'une vingtaine de
familles d'agriculteurs, en cinq endroits différents de la vallée. Ce que
craignent les planificateurs israéliens est clair : vers les années 50,
une partie importante des villages palestiniens de la vallée sont passés
du statut d'habitat saisonnier pour ceux du Nord de la Cisjordanie à celui
de résidences permanentes. On encourage les Juifs à s'installer dans la
vallée, mais on utilise toute méthode possible et imaginable pour en
dissuader les Palestiniens. ??En empêchant le développement, en stoppant
un processus naturel et ancien de construction et d'expansion
démographique, on vide la vallée. Mais, ces derniers mois, cette politique
est devenue plus active : de temps en temps, des soldats viennent la nuit
et déplacent de l'autre côté du check point ceux qui vivent ou travaillent
dans la vallée mais dont l'adresse officielle est ailleurs. Le matin, les
gens reviennent à travers les collines, en échappant aux soldats, mais en
prenant le risque de marcher sur un obus.
?En octobre, les gens ont eu une autre raison encore d'en avoir assez de
leur vie dans la vallée : les agriculteurs palestiniens ont été empêchés
de vendre leurs produits aux agriculteurs israéliens au point de frontière
le plus proche entre la vallée et Israël. Au lieu de faire cinq
kilomètres, ils ont été forcés d'en faire 50, vers un lointain terminal de
frêt (Jalameh), et d'attendre indéfiniment aux check points intermédiaires
en sachant qu'une partie de leurs fruits et légumes était abîmée par le
soleil et les chocs. En sachant qu'il n'y aurait pas de salaire à leur
travail. ??L'armée jure que ces interdictions n'ont rien à voir avec les
déclarations au niveau politique selon lesquelles la vallée restera pour
toujours aux mains d'Israël. Mais, en pratique, elle contribue à la vider
de ses habitants palestiniens, et à préparer son annexion officielle à
Israël.


(1) sur le même sujet, voir l'article d'Akiva Eldar : "Et nous élargirons
la vallée du Jourdain" - http://www.lapaixmaintenant.org/article663
Jeudi 16 Février 2006
The Nation, 2 février 2006

 ­ entretien  avec Amos Oz
par Jon Wiener

Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant


Amos Oz est le romancier israélien le plus célèbre. Il est également l'un
des fondateurs et l'une des voix essentielles de Shalom Arshav (La Paix
Maintenant). Il est le porte-voix des colombes israéliennes, des opposants à
l'occupation qui veulent un retrait israélien de la Cisjordanie et une
solution négociée à deux Etats. Au cours d'un entretien récent, il analysait
les répercussions politiques et diplomatiques de la victoire du Hamas.

Q. : une semaine après la sortie de votre livre, "Comment Guérir un
Fanatique" (1), le Hamas obtenait une victoire historique aux élections
législatives palestiniennes. Pour vous, le Hamas est-il une organisation de
fanatiques?

Amos Oz : Les fanatiques sont ces gens, quelles que soient leur foi, leur
couleur ou leurs idées politiques, qui affirment que la fin, n'importe
quelle fin, justifie les moyens, y compris les moyens sanguinaires. A en
juger par ce critère, j'ai bien peur que le Hamas soit une organisation
fanatique par excellence.

Q. : les Palestiniens ont-ils voté pour le Hamas parce qu'ils sont
fanatiques?

Amos Oz : pas nécessairement. De ce que je sais, de ce que j'entends de la
part de mes amis et collègues palestiniens, la raison essentielle qui
explique la victoire du Hamas est la réputation de corruption de l'Autorité
palestinienne et du Fatah, le parti au pouvoir.

Q. : dans votre livre, vous dites que le fanatisme n'est pas forcément une
condition définitive. Vous dites qu'enfant, vous étiez "une petit fanatique
dont on avait lavé le cerveau". Qu'est-ce qui a fait de vous un fanatique,
et qu'est-ce qui vous a fait changer?

Amos Oz : j'ai grandi dans une atmosphère militante. Jérusalem était
divisée, cela faisait mal, et l'époque était aux rivalités et aux conflits
violents. J'ai grandi en sioniste enthousiaste et unilatéral. Avec les
années, après certaines expériences personnelles, j'ai compris que le
conflit israélo-palestinien, comme d'autres conflits, avait deux facettes,
deux perspectives, peut-être deux logiques. A partir du moment où l'on
comprend ce genre de relativité morale et politique, on cesse d'être un
fanatique.

Q. : avec les années, une partie du mouvement national palestinien est passé
de ce que vous appelez le fanatisme à ce que vous appelez le pragmatisme.

Amos Oz : pas seulement une partie du mouvement palestinien. Je crois
qu'aujourd'hui, la majorité des Palestiniens ont une approche pragmatique et
une attitude réaliste à l'égard du conflit israélo-palestinien. La majorité
des Palestiniens (et la majorité des Israéliens) savent que, au bout du
compte, il y aura un compromis, un partage, deux Etats. Est-ce que cela leur
fait plaisir? Non. Dansera-t-on dans les rues quand cette solution aura vu
le jour? Certainement pas. Pensent-ils que ce soit juste, ou sûr?
Probablement pas. Mais ils acceptent que cela comme la seule solution
possible, au-delà de laquelle on ne peut pas aller. Cela vaut pour les Juifs
israéliens comme pour les Arabes palestiniens.

Q. : y-a-t-il des preuves depuis l'élection du Hamas qu'une majorité de
Palestiniens soit encore favorable à deux Etats?

Amos Oz : semaine après semaine, depuis plus de trois ans maintenant, même
aux pres moment des l'intifada, les sondages montrent que la plupart des
Palestiniens sont prêts à vivre, sans en être particulièrement ravis, avec
une solution à deux Etats. Ils ne font pas confiance aux Israéliens, mais
ils l'accepteront. De la même manière, en miroir, la plupart des Israéliens
accepteront cette solution, mais ils ne font pas confiance aux Palestiniens
pour l'accepter ou la respecter.

Q. : la question à l'ordre du jour est celle de savoir si le Hamas va
devenir plus pragmatique. Quels signes distinguez-vous?

Amos Oz : il va falloir attendre. Aujourd'hui, je n'ai pas envie d'accorder
au Hamas un crédit qu'il ne mérite pas. Pour l'instant, il s'agit d'un
mouvement fanatique, fondamentaliste qui affirme dans sa charte et dans son
programme électoral qu'Israël doit être liquidé et que les Israéliens
doivent être expulsés de leur pays. Vont-ils changer? Je n'en sais rien.
S'ils changent, alors, il sera possible de traiter avec eux.

Q. : et si le Hamas ne change pas?

Amos Oz : si le Hamas ne change pas, il serait sage de la part d'Israël de
porter le conflit plus haut, au niveau des Etats arabes voisins, peut-être à
la Ligue arabe, et parler d'une solution qui alors pourrait être proposée au
peuple palestinien par voie de référendum.

Q. : le programme du Hamas lors des dernières élections ne mettait pas
particulièrement en avant sa position sur l'élimination d'Israël, ou la
revendication de méthodes terroristes, mais plutôt sur la corruption,
l'emploi, les services sociaux et les infrastructures. A vos yeux, c'est du
pragmatisme.

Amos Oz : en effet, leur programme a beaucoup insisté sur la lutte
anti-corruption. Néanmoins, il mentionnait toujours ce qu'ils appellent
toute la Palestine en tant qu'objectif irrévocable du mouvement national
palestinien. Ils ne sont pas revenus sur cette attitude de fond envers
Israël qui consiste à le considérer comme une exposition itinérante qui doit
être chassée de la région, ou comme une maladie infectieuse.

Q. : Dans votre livre, la description de fanatiques fait référence, à
l'évidence, aux Israéliens comme aux Palestiniens. A votre avis, quel est
l'état du fanatisme dans le paysage politique israélien d'aujourd'hui?

Amos Oz : malheureusement, le fanatisme et le fondamentalisme se portent
bien, à l'extrême droite et dans les secteurs ultra-religieux de la société
israélienne. Je n'ai jamais aimé cette dichotomie simpliste qui parle de
choc des civilisations : Est contre Ouest, ou islam contre le reste du
monde. Je pense que le vrai combat se déroulera, au niveau mondial et
probablement pour le reste du 21ème siècle, entre les fanatiques et nous.

Q. : la victoire du Hamas a-t-elle renforcé les fanatiques en Israël?

Amos Oz : les fanatiques font toujours le jeu les uns des autres. Ils
stimulent toujours l'enthousiasme et le zèle de leurs homologues de l'autre
bord.

Q. : parlons plus précisément du paysage politique israélien. Benjamin
Netanyahou (Likoud) a comparé la victoire électorale du Hamas à la montée de
Hitler. Mais les sondages ne montrent aucun déplacement vers le Likoud
depuis la victoire du Hamas. Que faut-il en penser?

Amos Oz : les sondages d'aujourd'hui (30 janvier) montrent un très léger
glissement vers le Likoud et d'autres partis d'extrême droite (2), mais pour
l'instant, il n'y a aucun raz-de-marée. Il est trop tôt pour dire comment
l'opinion israélienne va vraiment digérer et réagir aux changements en
Palestine.

Q. : vous avez critiqué la politique de Sharon de désengagement unilatéral
de Gaza, en disant qu'il aurait été préférable de négocier un transfert du
pouvoir qui aurait pu constituer un premier pas vers la fin de l'occupation.
De nombreux Juifs, en Israël et aux Etats-Unis, disent aujourd'hui que la
victoire du Hamas montrent combien Sharon a eu raison.

Amos Oz : Un accord négocié pour Gaza aurait été préférable à un retrait
unilatéral, mais je considère qu'un retrait unilatéral a été bien meilleur
que le statu quo qui prévalait jusque là, l'occupation de Gaza. Je pense
qu'il aurait été plus sage de la part de Sharon d'essayer de négocier avec
l'Autorité palestinienne, Gaza d'abord, dans le cadre d'un accord global.
Bien entendu, nous ne saurons jamais si cela aurait marché, ni si cela
aurait évité la victoire du Hamas. Tout cela, maintenant, est du domaine des
"si" et des spéculations historiques.

Q. : il a été écrit récemment dans Ha'aretz que seul le Hamas peut arrêter
le terrorisme et que seul le Hamas a la légitimité pour négocier un accord
avec Israël, que le fait que le Hamas ait réussi à préserver la "trêve" des
attentats terroristes depuis novembre 2004 montre qu'il dispose d'un pouvoir
et d'une légitimité dont manque la direction du Fatah. Je me demande si vous
êtes d'accord pour dire que la légitimité du Hamas lui donne la capacité de
négocier la paix.

Amos Oz : il est possible que cela soit le cas, mais quel bien cela nous
apporte-t-il si le Hamas ne change pas ses options fondamentales? Ce serait
comme dire, plus ou moins, qu'Al Qaïda est le seul groupe qui puisse arrêter
le terrorisme d'Al Qaïda. Bien sûr qu'Al Qaïda peut arrêter le terrorisme
d'Al Qaïda. Mais en a-t-il la motivation? Est-il enclin à le faire? Va-t-il
le faire? Oui, il se peut que le Hamas ait l'autorité et la capacité
nécessaires. Mais en a-t-il l'intention? Nous exercerons toutes les
pressions possibles sur le Hamas pour qu'il change d'intention : pressions
israéliennes, américaines, arabes. Là, la capacité et l'autorité du Hamas
deviendront très importantes.

Q. : Israël peut rendre la vie bien pire pour les Palestiniens sous un
gouvernement du Hamas. Israël peut aussi utiliser sa puissance pour
encourager les tendances les plus pragmatiques au sein du Hamas. Quelle
sorte de politique d'occupation aurait votre faveur au point où nous en
sommes?

Amos Oz : personnellement, je suis contre l'occupation. Point barre. Je
pense qu'il serait sage de la part d'Israël d'en finir avec l'occupation par
un accord ou par un règlement qui, s'il ne peut pas être conclu avec les
Palestiniens, doit l'être avec les Etats membres de la Ligue arabe. Je pense
que la fin de l'occupation israélienne est urgente, qu'elle est de l'intérêt
d'Israël et qu'elle peut être mise en oeuvre dans le cadre d'un accord
global israélo-arabe.

Q. : quel rôle devraient jouer les Etats-Unis dans ce processus?

Amos Oz : les Etats-Unis doivent encourager la modération là où ils le
peuvent, et de manière non dogmatique. Parfois, encourager la modération,
cela veut dire encourager des régimes non démocratiques. Parfois, encourager
la modération veut dire encourager des régimes qui ne sont ni roses ni
merveilleux. Encourager la modération, ce n'est la même chose que
d'installer la démocratie à l'aide du fusil. Cela veut dire aider à créer et
à stabiliser une société civile, parce qu'il ne peut y avoir de démocratie
véritable sans société civile, et il ne peut pas y avoir de société civile
là où règnent l'extrémisme, le fondamentalisme, la pauvreté et le désespoir.

Q. : le titre de votre livre, "Comment Guérir un Fanatique", suggère qu'il
est possible de "guérir" du fanatisme ­ chez les Palestiniens comme chez les
Israéliens.

Amos Oz : le titre doit être pris comme un clin d'oeil. Je dis que le
fanatisme est un mauvis gène dans l'ADN humain, et que personne d'entre nous
n'est immunisé contre un certain fanatisme. En ce qui concerne les
Israéliens et les Palestiniens, je pense que nous pouvons contenir le
fanatisme. Nous ne pouvons pas le guérir, mais nous pouvons le contenir, en
renforçant les classes moyennes, la société civile, les éléments laïques,
modérés et pragmatiques de nos deux sociétés.


(1) Amos Oz : Comment Guérir un Fanatique, éditions Gallimard, janvier 2006

(2) aujourd'hui (17 février) les sondages indiquent un Kadima stable (40
sièges), des travaillistes stables (19) et un Likoud en baisse (13).
Mercredi 15 Février 2006
Israel Policy Forum, 10 février 2006


par M.J. Rosenberg

Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant


On aurait pu s'attendre à ce qu'Itzhak Frankenthal, israélien, juif
orthodoxe, ne soit pas très heureux de la victoire du Hamas le 25 janvier
dernier. En juillet 1994, son fils de 19 ans, Arik, revenait chez lui de
sa base militaire, pour un week-end de permission. A un carrefour, une
voiture s'arrêta et le conducteur lui offrit de le prendre. Arik se rendit
compte trop tard qu'il avait été kidnappé. Il se battit durement pour sa
vie, mais ils étaient trois et lui était seul. Il fut abattu d'une balle.
Les tueurs étaient du Hamas.

En tant que père, Itzhak Frankenthal n'a été ni surpris ni troublé par la
victoire du Hamas. "Le Hamas a gagné à cause de l'échec de
l'administration précédente. Le peuple palestinien n'a pas choisi le
terrorisme, il a choisi de changer de dirigeants. Le Fatah paye
aujourd'hui le prix de la corruption, et du fait que ce n'est pas sous sa
direction que l'occupation se terminera".
Frankenthal n'a aucune illusion sur le Hamas. La victoire du Hamas "porte
une ombre sur Israël. C'est un parti dont les forces militaires prennent
leurs ordres de leurs quartiers généraux en Syrie et en Iran. Si le Hamas
ne change pas très vite d'approche, cela coûtera très cher à la fois aux
Israéliens et aux Palestiniens".

Rien de surprenant dans ces propos sauf une chose : Frankenthal parle sans
haine d'une organisation qui a assassiné son fils. Ils ont assassiné "mon
fils bien aimé, Arik, la chair de ma chair, mon grand fils aux yeux d'or
qui avait le sourire innocent d'un enfant et la lucidité d'un adulte".

Frankenthal a le coeur brisé, et il est en colère, terriblement en colère.
Mais cette colère le mène là où on ne l'attendrait pas. "Je n'ai pas voulu
devenir un autre de ces parents endeuillés qui ont perdu un enfant et qui
soutiennent cette même politique qui a causé sa mort. Je n'ai pas voulu
cela".

Et il ne l'a pas fait. Homme d'affaires florissant, il a liquidé sa
société et utilisé les fonds pour créer une association de parents
endeuillés - palestiniens et israéliens - vouée à la réconciliation entre
les deux peuples. Les parents se sont rencontrés, ont pleuré ensemble, et
puis, ils sont allés porter le message de l'acceptation mutuelle dans les
écoles et dans d'autres institutions. Frankenthal a sponsorisé des
centaines de rencontres en Israël, à Gaza et en Cisjordanie.

Son travail l'a amené à fréquenter des endroits où on ne se serait pas
attendu à trouver un Israélien portant kippa. A Gaza comme en Cisjordanie,
il a rencontré des Palestiniens de tous horizons, y compris de nombreux
militants du Hamas (ainsi que la direction du Hamas). Frankenthal m'a
montré une cassette vidéo qui le montre à Gaza en train de s'adresser à
une foulé énorme et de lui parler du besoin de réconciliation. Des
centaines de jeunes gens écoutaient et hurlaient à la fois. La colère
était intense.

"Certains de ces gars-là hurlent avec une telle colère... Ils n'ont pas
l'occasion d'exprimer leurs émotions à un Israélien. Mais la colère, c'est
si proche d'une douleur insupportable que souvent, ils hurlent jusqu'à ce
qu'ils s'effondrent en larmes", dit-il.

Je lui ai demandé s'il n'avait pas peur à Gaza, à Jénine ou ailleurs. "Que
peuvent-ils me faire de pire? Me tuer? Et alors? J'ai perdu mon fils".

Frankenthal croit à la communication. Il pense qu'à la fois Israël et les
Etats-Unis doivent entamer un dialogue avec le Hamas, dès que le Hamas
aura modifié sa charte qui réclame la destruction d'Israël. Israël doit
relever le défi du Hamas de façon constructive et positive. "C'est vrai,
le Hamas a assassiné mon Arik, mais ce n'était pas la faute d'Arik,
c'était parce qu'il n'y a pas de paix. Par des conversations avec de
nombreux membres du Hamas, je sais qu'il existe aujourd'hui une grande
chance. Israël et la communauté internationale doivent faire pression sur
le Hamas pour qu'il modifie sa charte, comme ils ont fait pression sur
l'OLP il y a une quinzaine d'années. Dès que le Hamas aura modifié sa
charte, Israël et la communauté internationale doivent reconnaître le
Hamas en tant que représentant légitime du peuple palestinien et entamer
des négociations en vue d'une paix définitive."

"Il est possible de parvenir à un accord de paix avec le Hamas. En
revanche, il est impossible de perpétuer l'occupation en espérant en même
temps une période de calme. Cela n'est jamais arrivé et n'arrivera
jamais".

Aujourd'hui, Frankenthal s'est engagé dans une nouveau projet qui
augmenterait les chances de paix. Il a créé l'Insititut Arik
((http://www.arikpeace.org/eng/) pour faire comprendre à ses compatriotes
que "les Palestiniens réagissent aux souffrances que leur inflige
l'occupation. Une fois l'occupation terminée, les deux peuples seront en
mesure de vivre côte à côte, dans la coexistence et la stabilité".

A la différence de ses projets précédents, l'Arik Institute met l'accent
sur le travail du côté palestinien. Il pense que les Israéliens n'iront
vers la paix qu'une fois qu'ils auront confiance dans les intentions des
Palestiniens.Il s'est donné pour mission d'organiser chez Palestiniens les
efforts pour démontrer leur bonne foi.

Il comprend bien que les Palestiniens peuvent trouver cela injuste de les
appeler, eux, les faibles, à devoir rassurer le plus fort. "Je sais que
beaucoup de Palestiniens demanderont : 'pourquoi Frankenthal
s'adresse-t-il à nous? Pourquoi ne se bat-il pas pour en finir avec
l'occupation? Les attentats s'arrêteraient'. Et il y en a qui diront : 'il
faut continuer les attentats en Israël, c'est le seul langage que les
Israéliens comprennent'. C'est une grave erreur. Regardez par vous-mêmes :
combien d'attentats avez-vous commis, et qu'avez-vous obtenu?".

"Aujourd'hui plus que jamais, vous devez faire votre examen de conscience
et prendre conscience de là où vous en êtes arrivés. Je ne dis pas cela
avec condescendance, comme les Israéliens ont coutume de le faire, mais en
tant que personne qui vous respecte et qui vous veut du bien, et surtout
en tant qu'Israélien religieux et patriote sioniste. Sans le soutien de
l'opinion israélienne, vous n'obtiendrez pas d'Etat palestinien, et vous
continuerez à souffrir de la faim et de l'oppression. Les Américains et
les Européens peuvent nous imposer un accord, mais en attendant, il y aura
des milliers d'autres morts et nous n'aurons toujours pas cette paix à
laquelle nous aspirons";

Ainsi, Frankenthal s'est fixé pour tâche de montrer à ses compatriotes
qu'il y a au sein des Palestiniens un consensus pour la paix, en
particulier après l'élection du Hamas. Il le fait en organisant des
rencontres, en Israël et en Palestine, où les Palestiniens peuvent
démontrer leur soutien à une coexistence pacifique avec Israël.

La semaine dernière, dans mon bureau, Frankenthal me montrait un document
vidé remarquable où l'on voyait une manifestation à Jénine. Une grosse
foule d'adolescents portaient des T-shirts fabriqués par Frankenthal où
était écrit en arabe, en hébreu et en anglais : "je suis palestinien - je
soutiens deux Etats pour deux peuples". Devant et derrière, il y avait les
drapeaux israélien et palestinien. Des manifestations similaires ont eu
lieu en Israël. Mais il est remarquable de voir des Palestiniens porter
des T-shirts avec le drapeau israélien en plein coeur de la patrie
palestinienne.

Il y a eu beaucoup d'autres manifestations, ateliers, programmes éducatifs
et expositions, dont tous portaient le message que les Israéliens qui
oeuvrent pour la paix ont des partenaires palestiniens. Comme leurs
homologues israéliens, ces militants de la paix ne sont pas en majorité,
mais ils existent. Mais il faut dire aussi que les militants ne sont nulle
part en majorité; les majorités ont tendance à demeurer silencieuses.
Frankenthal dit qu'il a vu "de ses propres yeux" que "la plupart des
Palestiniens, bien plus qu'une majorité", veulent vivre en paix avec
Israël.

Il ne s'attend pas à ce que ses compatriotes le croient sur parole, raison
pour laquelle il consacre aujourd'hui sa vie à encourager les Palestiniens
à envoyer ce message. Seuls les Palestiniens, pense-t-il, peuvent faire
comprendre aux Israéliens qu'ils ne sont pas une espèce à part, qu'ils ne
sont ni intrinsèquement violents ni emplis de haine, mais des gens comme
eux.

En tant que parent dont la violence palestinienne a pris un enfant, il a
la légitimité nécessaire pour porter ce message. "Mon fils, Arik, est né
dans une démocratie. Il avait une chance de connaître  une vie normale,
tranquille. Il adorait sa vie, et pensait par ailleurs qu'il fallait que
nous parvenions à faire la paix avec les Palestiniens, sans quoi nous ne
survivrions pas. L'assassin d'Arik est né dans une occupation terrible,
subissant humiliation après humiliation, une sorte de chaos éthique; Si
mon fils était né à sa place, il aurait pu finir par faire la même chose.
Que tous ceux qui sont sûrs de leur bon droit, qui parlent de la cruauté
des meurtriers palestiniens, se regardent bien dans le miroir".

Frankenthal dit : "nous avons tous les droits d'exiger qu'il soit mis fin
au terrorisme. Mais tant que nous ne verrons pas que l'occupation est une
forme de terrorisme, nous ne comprendrons pas les Palestiniens. Et si nous
ne les comprenons pas, nous n'aurons pas la paix avec eux, que le
terrorisme et la guerre".

La mission de Frankenthal est donc claire. Faire comprendre aux
Israéliens. Faire comprendre aux Palestiniens. Il ne s'arrêtera pas parce
qu'il en est incapable. Il le fait pour son fils.
Lundi 13 Février 2006
[Après avoir analysé les raisons de la victoire du Hamas, Duzdar analyse
le Hamas lui-même. Conclusion? Pessimiste, très pessimiste : "S'il existe
une personne sur terre capable de convaincre les musulmans de changer un
seul verset du saint Coran, alors peut-être pourrait-il y avoir une chance
de faire changer le Hama", écrit-il]


http://www.ipcri.org

IPCRI, 12 février 2006


par Khaled Duzdar (1)

Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant


La victoire du Hamas aux élections palestiniennes, écrasante et
dévastatrice, a frappé tous les observateurs politiques. Cette victoire a
aussi beaucoup choqué en Israël et dans le monde. Même les électeurs
palestiniens ont été choqués du résultat de ce processus démocratique.
Cette victoire absolue est due à un certain nombre facteurs, intérieurs et
extérieurs, qui y ont contribué :
- le Hamas est un mouvement très discipliné et organisé. Il a très bien
planifié sa stratégie en commençant par s'emparer de la plupart des
localités qui étaient en jeu à la fin de l'année dernière. "Le premier
crédit est à porter au Hamas lui-même".
- Les oppositions internes et les perturbations au sein du Fatah ont eu
pour résultat une multiplication des candidatures Fatah, entraînant une
dispersion totale des suffrages.
- Le retrait unilatéral d'Israël de Gaza a été considéré par l'opinion
comme une victoire du Hamas qui par sa politique de résistance armée a
forcé Israël à se retirer de Gaza.
- Les appels de la communauté internationale et d'Israël (avant les
élections) à boycotter les Hamas ont renforcé celui-ci dans l'opinion
publique palestinienne.
- Les gouvernements précédents et le parlement sortant n'ont apporté
aucune amélioration notable à l'horrible situation économique et sociale,
en particulier dans les domaines de la pauvreté et du chômage.
- Le chaos et l'anarchie régnaient dans les villes palestiniennes, et
l'Autorité palestinienne a démontré sa faiblesse en ne prenant aucune
mesure sérieuse contre les délinquants fugitifs, qui étaient pour la
plupart des militants du Fatah.
- La corruption absolue et les abus de pouvoir de la part des hauts
fonctionnaires de l'Autorité palestinienne.
- Les programmes sociaux menés avec succès par le Hamas au niveau local
depuis vingt ans.
- L'impasse et l'absence de tout progrès dans le processus de paix.
- La politique israélienne des punitions collectives.
- La société palestinienne est plutôt conservatrice et sympathise avec les
appels des islamistes.

La victoire du Hamas a semé une grande confusion dans la région. Il se
peut que quelques-uns aient prédit cette victoire, mais très peu
prévoyaient son ampleur. Beaucoup doutent de la capacité du Hamas à
traiter les questions complexes, à l'intérieur comme à l'extérieur, qu'il
aura à affronter. Il est évident que le Hamas lui-même n'était pas préparé
à sa victoire. La question à laquelle nous sommes tous confrontés
aujourd'hui est : comment allons-nous réagir face à cette situation
nouvelle?

Il est un fait qu'à long terme, le Hamas avait prévu une victoire aux
élections législatives palestinienne. Il espérait remplacer
progressivement l'Autorité palestinienne et la domination du Fatah en
présentant une alternative de tendance islamique. Le Hamas aurait préféré
assumer un rôle d'influence au sein du nouveau Parlement. En réalité, le
Hamas aurait préféré se retrouver à la tête d'une opposition forte et
jouer le rôle de contrôleur efficace de l'Autorité palestinienne. Il
espérait initier un processus de changement concernant la vie quotidienne
des Palestiniens par de nouvelles lois qui auraient amélioré la situation
économique et sociale en Palestine. Ils pensaient aussi que le fait de
travailler au sein du Parlement constituerait un levier efficace pour
ouvrir le dossier de la corruption et pour amener tous les accusés devant
les tribunaux, et en même temps pour faire échouer tout accord politique
futur avec Israël et toute concession.

De plus, le Hamas avait une stratégie à long terme qui consistait à ne pas
entrer si tôt dans une confrontation avec toutes les parties : le Fatah,
Israël et la communauté internationale. Il aurait préféré gagner
progressivement un consensus auprès des Palestiniens à propos de leur
théocratie politique islamique  et de leur politique de non-négociation,
de non-acceptation de l'Etat d'Israël et de continuation de la résistance
armée. Aujourd'hui, par les élections, le Hamas a gagné sa reconnaissance
et sa légitimité sans avoir abandonné la résistance armée, sans
reconnaître Israël et sans accepter le processus de paix.

Les réactions de l'administration américaine et de la communauté
internationale montrent leur peu de compréhension à l'égard de ce qui
s'est passé. Il est plus que clair qu'elles ne se sont pas demandé comment
elles avaient contribué à ce qui s'est produit. Maintenant, la communauté
internationale doit agir avec prudence. Toute intention des acteurs
internationaux de couper l'aide à l'Autorité palestinienne serait une
réaction hâtive et imprudente qui ne ferait qu'augmenter le soutien et la
sympathie dont le Hamas jouit à l'intérieur.

Certaines voix laissent entendre que le Hamas sera obligé de changer et de
se modérer. Cela est irréaliste compte tenu de ce que nous savons déjà des
mouvements islamistes et de leur idéologie dogmatique et théocratique.
Alors que la direction du Hamas a répété à plusieurs reprises qu'ils
manoeuvraient sur le plan tactique, ces déclarations ont été comprises à
tort comme une prise de position pragmatique. Mais le Hamas ne pense pas
qu'il doive changer ; il croit que les autres doivent s'adapter au Hamas.
Les résultats des élections ont accéléré les plans et la stratégie du
Hamas. Certains pensent qu'on peut voir le "nouveau pragmatisme" du Hamas
dans son offre qui consiste à accepter une période de trêve sous
conditions, mais cette offre n'est pas nouvelle. Sheikh Ahmed Yassine
avait fait la même avant son assassinat.

Il est peu probable que le Hamas, quelles que soient les circonstances,
renonce à sa charte ou même la modifie. Le Hamas pense à une Palestine
sainte de la Méditerranée au Jourdain. Il n'acceptera probablement jamais
de faire une quelconque concession sur une quelconque partie de la
Palestine historique : cela fait partie de ses croyances de fond. De plus,
une Palestine théocratique islamique fait partie de la stratégie du Hamas.
Le Hamas se considère comme faisant partie de la "oumma" musulmane qu'il
appelle de ses voeux. Le Hamas pense que la Palestine pourrait constituer
la première étape qui inspirerait d'autres pays arabes et musulmans.

Le Hamas est un mouvement rigide, fondamentaliste, radical et
théocratique. S'il existe une personne sur terre capable de convaincre les
musulmans de changer un seul verset du saint Coran, alors peut-être
pourrait-il y avoir une chance de faire changer le Hamas. Le Hamas fait
partie d'un mouvement international des musulmans qui a montré de son
endurance et sa capacité à survivre.


(1) Khaled Duzdar est le codirecteur palestinien de l'IPCRI
(Israel/Palestine Center for Research and Information) pour les affaires
stratégiques.
Lundi 13 Février 2006
http://www.haaretz.com/hasen/spages/679103.html

Ha'aretz, 6 février 2006



par Yossi Sarid (1)

Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant


J'aimerais que cet article soit une sorte de contribution israélienne au combat pour la liberté d'expression qui se déroule actuellement dans toute l'Europe.
 
Les fanatiques du monde entier se sont unis, et déjà, ces fondamentalistes nous fatiguent, quels qu'ils soient, où qu'ils soient, ici ou là-bas. Ils se mêlent de notre vie, la pourrissent, et malheur à nous si nous montrons quelque signe de crainte ou de faiblesse. Ils n'arrêteront pas, ils ne renonceront pas jusqu'à ce qu'ils nous paralysent, et jusqu'à ce qu'ils soumettent nos vie à leurs idées.

Aucun d'entre nous ne peut ni ne veut être tenu pour responsable de tous les membres de sa nation ou de sa religion. Si  nous sommes des boucs émissaires, nous n'en sommes pas responsables, mais pour autant, nous ne fuirons pas devant notre responsabilité qui est de dire ce qui est, haut et fort, plutôt que de le chuchoter dans les couloirs.

Nous allons le dire haut et fort à cette habitante d'une colonie,  interviewée sur la première chaîne de télévision. Elle a dit au journaliste (je jure que c'est vrai) que « les Nazis ont été plus corrects que les policiers à Amona, parce qu'au moins, les Nazis ne frappaient les Juifs avec des matraques ». Oh, femme, qu'avons-nous en commun ? Partez, et allez au diable !

De même, nous allons nous tourner vers les musulmans fanatiques, de Gaza à Jakarta, ces compagnons de route de cette femme et de ses maîtres spirituels, et nous allons leur dire haut et fort : vous aussi, disparaissez de notre vie ! Non seulement vous nous fatiguez, mais vos menaces et votre harcèlement mettent nos nerfs à bout.

En septembre, le grand journal danois Jyllands-Posten a publié des caricatures du prophète Mahomet, et le monde musulman est en ébullition. Après que des menaces contre la rédaction et les employés du journal eurent été proférées de toutes les directions, de nombreux journaux européens, de droite comme de gauche, ont décidé de publier les mêmes caricatures, en signe de solidarité avec les Danois et avec leur combat pour la liberté d'expression. Depuis une semaine, les Français, les Allemands, les
Norvégiens, les Italiens, les Hollandais, les Suisses ne sont plus à l'abri non plus : à partir d'aujourd'hui, ils sont tous en danger de mort.

En général, les menaces de type fondamentaliste ne sont pas vaines. Itzhak Rabin a été menacé d'assassinat, et il a été assassiné. L'ayatollah Khomeini a menacé l'écrivain Salman Rushdie, qui n'a échappé à la mort que par miracle. Il y a deux ans, un réalisateur hollandais, Theo Van Gogh, a été assassiné pour son film "Soumission" qui condamnait la violence faite aux femmes dans certaines sociétés musulmanes.  

Je n'aime pas les caricatures parues dans Jyllands-Posten, question de goût. En revanche, j'aime beaucoup le combat que mène le journal pour le droit de les publier, et là, ce n'est plus une question de goût, mais de conception du monde : Mahomet n'est pas sacré, pas plus que Moïse ou Jésus ; il n'y a que la vie des êtres humains qui soit sacrée, croyants ou mécréants. 

L'insulteur et l'insulté ont droit à la liberté d'expression. Si l'insulte est insupportable, les tribunaux sont là pour entendre les plaignants, et pour accepter ou rejeter la plainte. Chez les gens civilisés, la censure a posteriori pour atteinte aux sentiments d'autrui est acceptée, mais certainement pas la censure a priori, et encore moins par la rue. 

Et qui sont donc tous ces fanatiques qui se sentent si profondément insultés ? Les Syriens, les Iraniens, les Saoudiens, les Libanais et le Hezbollah, qui ont déjà manifesté énergiquement, organisé des émeutes et imposé des boycotts. Ils exigent des excuses immédiates des gouvernements européens, comme si, chez les nations civilisées, les dirigeants politiques étaient aussi les rédacteurs en chef des journaux, comme il est courant dans cette région.

Ironie de l'affaire : juste au moment où je commençais à m'énerver sur les manifestations en Syrie, en Iran, en Arabie saoudite et au Liban, me revenaient en mémoire les films  produits dans ces pays si sensibles, fondés sur les « Protocoles des Sages de Sion ». Quand on a montré des rabbins en train d'égorger des enfants arabes, les imams ont gardé le silence. Pas même le murmure que leur responsabilité aurait dû leur dicter.

Ce n'est pas bien d'insulter le prophète Mahomet, mais que n'a donc pas fait le monde libre contre ses propres prophètes, et que n'avons-nous pas fait contre nos  prophètes à nous? La semaine dernière, le quotidien français France Soir publiait un dessin montrant les dieux des juifs, des chrétiens, des musulmans et des bouddhistes assis sur un nuage. Et le dieu des chrétiens disait : « ne te plains pas, Mahomet, nous aussi avons été victimes de caricatures avant toi ». Et nos patriarches, Abraham, Isaac et
Jacob, et nos matriarches, et les juges, les rois et les prophètes, tout au long de l'histoire, peuvent témoigner du traitement qu'ils ont subi dans nos essais, nos livres et nos articles. Et pas seulement les prophètes et les prêtres. A Dieu aussi, nous avons mené la vie dure. Et nos hérétiques qui mettent même en doute son existence -Dieu nous en préserve-, en particulier après le massacre commis par les Nazis ? Ces mêmes Nazis qui, aux yeux de certains colons, ont été plus "corrects" que la police
d'Israël. Non, nous n'avons pas plus de sympathie pour les musulmans dingues que pour les juifs dingues, et vice-versa.

Il est probable que des deux côtés, on continuera dans la folie. Et nous, le peuple, nous devons nous souvenir : si les journaux doivent être écrits en accord avec le code des lois de toutes les croyances et de toutes les religions, bientôt, nous ne trouverons plus un seul journal digne de ce nom dans lequel emballer nos harengs.

(1) Yossi Sarid ,est ancien ministre et ancien secrétaire général du parti Meretz
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