Albert Thibaudet, paysagiste de la littérature

Publié le par david castel

Critique
 
LE MONDE DES LIVRES | 07.06.07 | 17h18  •  Mis à jour le 07.06.07 | 17h18

l était une fois une critique heureuse. Heureuse de s'épanouir en un temps où les plus petites feuilles de province ne craignaient pas de consacrer leur "une" à la querelle sur la poésie pure ou le style de Flaubert. Heureuse de couvrir un champ presque indifférencié où la politique se confondait largement avec la littérature, où la place de Baudelaire dans les manuels scolaires faisait débat au Parlement et où le Sénat s'enorgueillissait de compter dans ses rangs un traducteur d'Homère. Heureuse, enfin, par ses choix et ses intuitions, choisissant de défendre par toutes les armes de l'intelligence l'oeuvre exigeante de Mallarmé, de Valéry ou de Giraudoux.

Cette critique heureuse, Albert Thibaudet l'incarne d'une manière exemplaire. Bourguignon éternel mais professeur itinérant à travers la France et l'Europe, élève remarqué de Bergson mais reçu sur le tard à l'agrégation d'histoire et de géographie, il entre un peu par hasard à la Nouvelle Revue française en 1912, à 38 ans, en tant que chroniqueur littéraire, et n'en sortira qu'à sa mort, en 1936.

Sans avoir été jamais admis aux commandes de la revue, dont le malthusianisme esthétique s'accommodait mal d'un collaborateur aussi prolifique - même s'il rendait bien service quand il s'agissait de compléter un numéro -, il aura réussi à y exercer pendant une vingtaine d'années un magistère de plus en plus décisif, dont l'importance ne se mesure pas seulement à la masse colossale de textes accumulés.

Il faut rendre grâce à Antoine Compagnon d'avoir réuni en un seul volume, avec le concours de Christophe Pradeau, la quasi-totalité des contributions littéraires de Thibaudet à la NRF, tout en publiant un autre volume recueillant ses articles politiques et trois de ses livres les plus significatifs. En particulier, la République des professeurs (1927), au titre désormais passé dans l'usage courant, ainsi que la synthèse sur Les Idées politiques de la France (1932), dont la répartition en six familles distinctes, depuis le traditionalisme jusqu'au socialisme, a beaucoup inspiré les travaux de René Rémond.

Le travail d'annotation accompli force l'admiration, à proportion des difficultés surmontées. Thibaudet, rappelle Compagnon, "c'est la mémoire absolue de la littérature" comme de la vie politique : à tout moment, n'importe quelle anecdote, n'importe quel bon mot historique, déjà oublié depuis longtemps, est susceptible de surgir sous sa plume. Tous les coq-à-l'âne sont permis : si vous avez toujours voulu connaître le rapport entre la reproduction des anguilles et le jardin du Luxembourg, lisez donc le Bourguignon de la NRF ! Une phrase de Thibaudet contient toute la IIIe République en réduction.

DÉPAYSEMENT GARANTI

On peut donc entrer dans ces volumes comme dans un musée encyclopédique de la littérature et de la politique. Dépaysement garanti. C'est le temps où la République penchait à gauche et les lettres à droite. Le temps où le jardin public de Carpentras proposait au promeneur des sièges frappés de l'inscription "Banc pour s'asseoir". Le temps où la région d'origine des gens suffisait à expliquer leurs idées : Herriot est modéré comme un Lyonnais, Mauriac hautain comme un Bordelais, etc.

Plus fondamentalement, quiconque veut comprendre dans toutes ses subtilités et ses contradictions la vie politique et littéraire française de l'entre-deux-guerres ne trouvera pas de meilleure introduction que les écrits de ce radical aux idées larges comme un tonneau et se réclamant aussi bien de Bergson que de Barrès et de Maurras. Le paradoxe ne vaut sans doute que pour un esprit d'aujourd'hui, encore que l'actualité récente ait démontré une perméabilité des frontières idéologiques plus grande qu'on ne veut bien le croire.

C'est dire que le monde de Thibaudet est aussi le nôtre : en 1902, le latin n'est plus obligatoire pour poursuivre des études supérieures ; en 1934, des intellectuels demandent déjà la création de régions et d'une école polytechnique d'administration. A la fin de sa vie, Thibaudet remarque que l'époque est devenue "antilittéraire".

Mais l'actualité de ces volumes vient surtout de l'étonnante acuité des réflexions proposées par le critique à l'intelligence ouverte et non dogmatique, à l'inverse de son confrère Benda. Sans doute, pas plus qu'à la NRF, il ne faut lui demander une véritable compréhension du surréalisme.

Mais Thibaudet, géographe dans l'âme, apparaît comme le grand paysagiste de la littérature française, proposant des classifications ingénieuses à l'intérieur de vastes panoramas de la vie des lettres. Il est aussi l'un des théoriciens les plus alertes de l'activité créatrice et critique, et, à cet égard, certains des essais réunis ici (Les Trois Critiques, par exemple, de 1922) comptent parmi les textes majeurs de la critique littéraire.

Le charme de Thibaudet, c'est celui d'une intelligence suractive, toujours en mouvement. C'est aussi un style très parlé, presque jazzé, comme son maître Montaigne. "Illisible cochonnerie", disait Rivière, le délicat. Très lisible, au contraire, et d'une sensualité déconcertante. Si l'écriture de Giraudoux apparaissait à Thibaudet comme "un vouvray bouqueté et parfumé dont chaque verre fait renaître un panier de vendange sur un coteau de lumière", celle de Thibaudet lui-même ferait un assez potable nuits-saint-georges, roboratif et mal dégrossi. Mais c'est un vin qui vieillit bien.


RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE d'Albert Thibaudet. Préface d'Antoine Compagnon, éd. établie par Antoine Compagnon et Christophe Pradeau, Gallimard, "Quarto", 1 756 p., 35 €.

RÉFLEXIONS SUR LA POLITIQUE. Éd. établie par Antoine Compagnon, Robert Laffont, "Bouquins", 1 088 p., 30 €.


William Marx
Article paru dans l'édition du 08.06.07

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Publié dans Biographies

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