Sandrine Baume : Hans Kelsen, avocat de la démocratie
L'essai de Sandrine Baume, jeune spécialiste de sciences politiques enseignant à Lausanne, confirme ce regain d'intérêt pour la pensée politique du grand juriste autrichien. En une centaine de pages, elle présente Kelsen comme l'avocat de la démocratie et donne une image différente de l'austère théoricien du droit en le peignant sous les traits d'un penseur à la fois pugnace et mordant. Elle éclaire brièvement, mais clairement, la personnalité du juriste ; puis elle décrit les contextes historiques (l'Autriche d'après 1919, l'Allemagne de Weimar) et intellectuels (la dispute avec Carl Schmitt, Rudolf Smend ou Herman Heller) dans lesquels est née sa réflexion sur la démocratie.
Quoique synthétique, l'ouvrage reste toujours savant, et il se fonde sur la lecture approfondie des écrits de Kelsen en la matière : non seulement l'ouvrage de 1929, mais aussi le volumineux article de 1955 ("Foundations of Democracy", paru dans Ethics), qui donne lieu à une confrontation avec les thèses du philosophe Jacques Maritain.
Mais le grand mérite de Sandrine Baume tient à ce qu'elle a dégagé le fil directeur de la pensée kelsénienne (c'est-à-dire le lien essentiel entre démocratie et relativisme) et ses implications institutionnelles : de même que le relativisme fonde la position de Kelsen dans sa philosophie du droit (il n'y a pas de justice absolue, donc pas de droit naturel), de même il fonde aussi sa philosophie politique.
S'il défend une conception "procédurale" de la démocratie, c'est parce que le polythéisme des valeurs auquel il adhère interdit de considérer qu'il y aurait "des programmes politiques véridiques", comme l'écrit Baume. Il en résulte que dans une démocratie, les projets politiques font l'objet d'une concurrence, et qu'un tel régime se caractérise par la possibilité pour un de ces projets d'obtenir un jour l'adhésion de la majorité. Il resterait d'ailleurs à démontrer pourquoi Max Weber, parti de la même prémisse, n'en a pas tiré les mêmes conséquences. Ce relativisme se marie à une sorte de réalisme qui conduit à examiner la démocratie telle qu'elle fonctionne dans les faits, et non pas telle qu'on voudrait qu'elle soit.
L'originalité de Kelsen est ici de partir de la philosophie de Rousseau - pour la dépasser en plaidant en faveur d'un certain réalisme qui conduit à promouvoir une démocratie "réelle". Ainsi s'expliquent son adhésion à la démocratie représentative et sa constante apologie du compromis, qui l'amène à conceptualiser le Parlement moderne comme le lieu institutionnel d'un tel compromis.
Cette position le singularisait sous Weimar puisqu'il était, parmi les juristes, l'un des rares maîtres à défendre les partis politiques - et à essayer de les insérer dans le jeu constitutionnel. Son plaidoyer en faveur de la démocratie parlementaire le conduisit à soutenir des moyens institutionnels jugés appropriés à cette forme de gouvernement (élection à la représentation proportionnelle, responsabilité de tous les gouvernants, contestation des immunités) ou complémentaires avec elle (promotion de la justice constitutionnelle).
Ainsi, à l'heure où la démocratie représentative est de nouveau critiquée par les tenants de la démocratie participative et où, en France du moins, la préférence pour le présidentialisme comme forme de gouvernement (avec son tropisme autocratique) semble désormais ancrée dans les moeurs, cet ouvrage montre qu'il est judicieux de (re)lire Kelsen.
KELSEN, PLAIDER LA DÉMOCRATIE de Sandrine Baume. Michalon, "Le Bien commun", 188 p. , 10 €.