De « Mission impossible » à « Bullitt »
[ 18/04/07 ]
Comme chaque matin, Bruce Lee voltige sur le tatami. En fond sonore, un piano énervé et une pulsation de cuivres essoufflés : on reconnaît le thème de « Mission impossible » signé Lalo Schifrin. Lorsque les deux hommes se rencontrent en 1973 pour préparer « Opération Dragon », la star se présente : « J'ai étudié cinq mille ans de tradition d'arts martiaux pour briser les règles. » Réplique du musicien : « J'ai étudié deux mille ans de musique et j'ai aussi brisé les règles. » Lalo Schifrin sera lundi en concert à Paris dans le cadre du Festival Jules-Verne du film d'aventures.
Schifrin écrit son autobiographie dans ses partitions. Né à Buenos Aires en 1932, ses musiques ont gardé les accents tango de son enfance. A vingt-deux ans, il fréquente à Paris, le jour les cours d'Olivier Messiaen, la nuit les clubs de jazz. De retour en Argentine, il rencontre Dizzy Gillespie, dont il devient le pianiste, avant de rejoindre Quincy Jones et d'embrasser pleinement le cinéma avec « Les Félins » (René Clément, 1964). Jazz, classique, funk, bossa-nova, Schifrin marie dans ses mélodies les étapes de sa vie. Il a entre autres particularités celle d'offrir des partitions exceptionnelles à des films mineurs. « Opération Dragon » n'est pas le meilleur Bruce Lee, mais personne n'a aussi bien accompagné la souplesse de l'acteur d'un bouquet de mandolines, flûtes et guitares basses. Schifrin, écrit son biographe Georges Michel, « greffe des coussins de chat » sous les savates du gladiateur chinois. Sa musique élève les images comme un nuage d'hélium. Pour les Français, elle est à jamais associée à une paire de jambes altières gambadant dans Paris : Schifrin a fait valser les bas Dim. Cet air légendaire fut composé en 1968 pour « Le Renard », film oublié de Mark Rydell. Pourtant, Schifrin est avant tout tailleur pour hommes. Ses orchestrations couleurs néon sentent l'essence et le goudron. Nocturnes et sophistiquées, elles habillent les grands fauves du cinéma. Le mythe de « L'Inspecteur Harry » lui doit beaucoup, tout comme le style de Charles Bronson (« Avec les compliments de Charlie » 1979...), Paul Newman (« Luke la main froide », 1976...) et Steve McQueen, pour qui il compose « Le Kid de Cincinnati » (1965) et surtout « Bullitt » (1968). Sommet de l'art de Schifrin, le morceau « Shifting Gears » correspond à la filature et non à la fameuse poursuite. Tels deux prédateurs, les engins se cherchent dans les rues de San Francisco. Les yeux de McQueen traversent le pare-brise, le trombone bourdonne comme un insecte excité, le balai d'une percussion frôle la carrosserie. Soudain, le flic enfonce la pédale, la musique s'arrête net et laisse place à un fracas de tôles froissées et plaintes de pneus... encore du Schifrin.
Lalo Schifrin en concert lundi 23 avril à 20 heures au Grand Rexà Paris dans le cadre du Festival du film Jules-Verne Aventures. Renseignements et réservations sur www.jva.fr. A partir de 30 euros.A lire : « Lalo Schifrin », de Georges Michel, éditions Rouge Profond, 2005, 205 pages, 23 euros