UN GRAND et EMOUVANT TEMOIGNAGE - Jacques Stroumsa, rescapé d'Aushwitz-Birkenau : " Le violon m'a sauvé de la mort"
Je dois à Jacques Stroumsa un moment d’une rare émotion. Voici plus d’une quinzaine d’année, il me téléphone:
.Peux-tu te libérer pour lundi prochain?
.Oui, pourquoi faire?
Nous avons une rencontre à Tel-Aviv avec d’anciens rescapés français d’Aushwitz-Birkenau.
Le lundi soir, après discours et témoignages, une petite chorale, formée d’anciens rescapés de Salonique, s’en vint clôturer la rencontre. Et puis, la seule femme du groupe vocal entama une chanson, en solo. Et voici que, soudain, une femme se lève, pointe la chanteuse du doigt, sort du rang, s’approche de l’estrade, toujours le doigt pointé, en répétant, en français : tu es Maria, tu es Maria, tu es Maria… La salle en était comme électrisée. Et voici que les deux femme tombent dans les bras l’une de l’autre, s’étreignant, pleurant. Et nous avec! Elles s’étaient connues là-bas, dans ce camp à débiter la mort. Les femmes travaillaient sans relâche dans un atelier. La moindre défaillance valait une balle dans la nuque. Alors, Maria chantait. Elle chantait pour tenir ses compagnes éveillées, pour leur insuffler des forces, pour leur éviter la mort.
Puis vint la marche de la mort. Puis vint la délivrance pour celles qui avaient survécu. La française vécut dans l’ignorance du sort de Maria, en dépit de recherches par la suite. Jusqu’à ce que cette voix s’élève, dans cette salle d’un hôtel, à Tel-Aviv…
Jacques Stroumsa est né en juillet 1913. Semble-t-il, sur la foi de témoignages. En 1929, en effet, un terrible incendie a détruit une bonne partie de Salonique, dont les archives municipales. Son père professait l’histoire juive et l’hébreu dans le principal collège juif de la ville. Sa mère était une couturière de talent. La famille comptera quatre enfants. Une enfance sans problèmes: l’école, des cours au conservatoire de musique, sur l’initiative de sa mère, les éclaireurs israélites. Une éducation sioniste, aussi.
- ” Mon père, ma mère étaient profondément sionistes. Comme beaucoup de familles juives à Salonique. L’intention était de rejoindre le “ichouv”, comme on disait. Un jour, un cousin qui s’était déjà installer là-bas vient nous rendre visite. Il parla avec enthousiasme de ce qui s’y passait. Mais, sur un ton péremptoire, il déconseilla à mon père de s’y installer. Là-bas, lui dit-il, on parle un hébreu moderne, celui que tu enseignes ici est dépassé, tu n’as aucune chance de trouver du travail!
Jacques Stroumsa débarquera à Marseille, inscrit à l’E.I.M., l’école d’ingénieurs d’une part et, d’autre part, à la faculté des sciences. Un an plus tard, il gagne Paris, poursuit ses études à l’E.S.M.E. Son diplôme d’ingénieur en poche, il rejoint l’université de Bordeaux pour une spécialisation en radiotélégraphie, avec en parallèle l’étude du violon au conservatoire de musique. En 1936, le voici de retour à Salonique. Il est enrôlé dans l’armée. La 5ème brigade d’infanterie. L’école d’officiers, à laquelle il aspire, lui sera refusée, en dépit de ses diplômes. La haine d’un officier de l’état-major, de Salonique comme lui, antisémite notoire. A sa démobilisation, il sera recruté par le ministère de l’industrie d’abord, puis celui de l’agriculture.
” Le 28 octobre 1940, l’armée italienne a pénétré en territoire grec. 60 kilomètres environ. J’ai été mobilisé. Mon régiment a été placé en seconde ligne. J’ai été chargé des écoutes. Six mois plus tard, nous avons reçu l’ordre de déposer les armes. L’armée allemande avait pris le relais des italiens et contraint la Grèce à l’armistice. Le général de brigade nous a alors réuni, nous les soldats juifs, pour nous dire : je sais que les allemands ne vous aime guère. Choisissez-vous un nom grec. Je vais vous donner des cartes d’identité nouvelles pour que vous puissiez rentrer chez vous en paix… Mon propre commandant d’unité m’a offert un âne pour parcourir les 650 kms qui me séparaient de Salonique. A 100 kms de la ville, je l’ai vendu pour me payer une place dans un taxi collectif. J’ai été déguisé en femme pour pouvoir traverser sans mal la zone déjà tenue par la Vermarcht. ”
L’armée allemande a occupé Salonique d’avril 1941 à mai 1944. Progressivement, avec l’arrivée de la gestapo – dont des officiers venaient de Drancy – les 70000 juifs de la ville ont été regroupés dans le quartier jouxtant la gare. Le guetto, à l’instar de celui de Varsovie et d’autres… Et puis :
” Le grand-rabbin de la ville, qui collaborait avec les allemands, a réuni les notables de la communauté, au retour d’un séjour en Allemagne, pour leur annoncer que nous allions être transférer vers Cracovie, qu’il fallait obéir aux ordres, que c’était pour notre bien. Il a même inciter les jeunes à se marier. Pour être plus fort, disait-il. Et il y a eu presque cent mariages par jour, dans ce guetto du baron Hirsch. Dont le mien. Et puis, la déportation commença. Un convoi tous les trois, quatre jours. Peu à peu, la situation a empiré. Des officiers grecs sont venus me trouver, en cachette, pour me proposer de rejoindre l’armée grecque en exil. Quelques 100000 hommes stationnés à Alexandrie. J’ai refusé parce qu’ils ne voulaient pas que ma femme m’accompagne. Je disais alors à mes parents de ne pas s’inquiéter, qu’avec mon violon, ma connaissance de l’allemand, je réussirai à trouver du travail, là-bas, près de Cracovie, et que je surviendrai aux besoins de la famille…Nous avons quitté Salonique par le convoi n° 16. A l’arrivée, les allemands nous ont fait sortir des wagons sans ménagement, en abandonnant nos bagages. Nous avons été séparés. Je suis resté avec mon frère. A cinq heures du soir, on m’a tatoué un numéro sur l’avant-bras. C’était le 8 mai 1943. A ce moment, un ami médecin qui était dans ce baraquement m’a dit : tu sais où tu es arrivé? Totalement désorienté, je lui ai répondu que non. Dans un camp de concentration, m’a-t-il lancé. Et d’ajouter : à cet instant, ton père, ta mère, ta sœur, ta femme, et bien, ils sont morts. Je l’ai traité de fou! Toi, m’a—il jeté, comme moi, tu peux leur être utile, alors tu as une toute petite chance de t’en tirer, à condition de ne jamais tomber malade. Ce fut le début du calvaire qui a duré deux ans, qui a pris fin le 8 mai 1945.
MBA : Et ces deux années?
Jacques Stroumsa : Toute ma vie concentrationnaire – et même ma libération – a tenu du miracle. J’ai perdu presque tous les miens, dont ma femme de 22 ans qui était en enceinte de huit mois. Et le premier soir, après que l’on m’ai tatoué le n° 121097, le chef de bloc a demandé lequel d’entre-nous était violoniste. Parmi les 600 juifs de Salonique présents, il s’est avéré que j’étais le seul. Et je n’ai pas eu à passer de test. Le chef de l’orchestre du camp était français et il s’est trouvé qu’il avait étudié la musique à Bordeaux, auprès du même professeur. J’ai donc intégré l’orchestre. Nous jouions le matin au départ des prisonniers pour le travail, et le soir à leur retour. C’est ainsi qu’un soir, je n’ai pas vu revenir mon frère. Et puis, comme ils avaient besoin d’ingénieurs, j’ai été transféré de Birkenau à Auschwitz où j’ai passé des examens avant d’être affecté dans une grosse usine de fabrication de grenades. Et puis, au cours de ces deux ans, j’ai été trimbalé de camps en camps, en fonction des besoins. Mais pour revenir toujours à Auschwitz. Et ce fut la marche de la mort. J’ai été l’un des derniers à quitter ce camp, le 20 janvier 45. Nous sommes allés vers l’ouest et le 25 janvier, nous sommes arrivés à Mauthausen. J’ai travaillé dans une usine d’aviation. Quelques mois, puis nous sommes repartis pour Mausen où nous avons été délivrés par les américains. Tu le sais, j’ai décrit cet enfer dans un livre dont le titre, en hébreu, est ” …et tu choisiras la vie.” Mais, ce ne sera jamais qu’un pâle reflet de ce que fut cet univers concentrationnaire.