PORTRAIT DE JACQUES PREVERT (1900-1977)

Publié le par david castel


Poète, scénariste, dialoguiste, parolier, dramaturge. Populaire et solidaire, curieux et insoumis, amoureux des femmes, des mots et de la contestation, Jacques Prévert, à travers son oeuvre, est allé au plus près de la réalité, tout en réalisant ses rêves. “Rouge de coeur”, le sien s’est arrêté il y a tout juste 30 ans…


Misère heureuse de l’enfance

1900. Dans le vrombissement du premier métro parisien, alors que la belle Dame de fer défile sous ses plus beaux atours à l’Exposition universelle, Jacques André Marie Prévert ouvre ses yeux un jour de février. Auprès de son père, il entrevoit le monde du théâtre et du cinéma. Auprès de sa mère, il apprend à lire “avec un alphabet, bien sûr, mais surtout avec ‘L'Oiseau bleu’, avec ‘La Belle et la bête’ et ‘La Belle aux cheveux d'or’”.

Mais la misère se fait bientôt menaçante. Alors que son père est devenu membre de la brigade des inspecteurs de l’Office central des pauvres, Jacques l’accompagne dans ses visites des foyers miséreux où il rencontre tous les laissés-pour-compte, les “mauvaises gens”, dont il se fera plus tard le porte-parole. A l’école et à son tableau noir de malheur, il préfère le bonheur des chemins buissonniers, sur lesquels il peut flâner indéfiniment. De cette enfance, Jacques Prévert gardera son besoin absolu de vivre comme on rêve, de refuser les idées imposées, les oppositions simplistes. Il veut rêver la vie pour mieux la changer.


L’aventure de la rue du Château

1924. La capitale est aux mains des surréalistes, du pape André Breton et de ses cardinaux. Philippe Soupault, Paul Eluard, Louis Aragon, Michel Leiris… C’est dans le quartier Montparnasse, repère de tous les artistes, que Marcel Duhamel, futur créateur de la collection Série noire, décide de louer une maison, au 54 rue du Château, pour y héberger tous ses amis impécunieux. Immergés au coeur de ce joyeux phalanstère, Yves Tanguy donne ses premiers coups de pinceau et Jacques Prévert fait son premier collage. Voilà sa véritable école ! Sur ses bancs, il rencontre d’autres aventuriers du langage : Raymond Queneau, le “prophète” Robert Desnos, qui à son tour lui fait rencontrer le très anticlérical Benjamin Péret et Louis Aragon, puis le “pape” en personne. Entouré de ces flibustiers de la littérature, Prévert se laisse embarquer vers des destinations inconnues. Au café Cyrano, place Blanche, lieu de ralliement, tous repensent le monde. Prévert retrouve l’insouciance de son enfance. Irrévérence et bonne humeur exigées.


La naissance d’un écrivain

Jusqu’en 1929, compagnon plus que militant, Jacques Prévert pose son regard amusé sur ce bouillonnement créateur. Il assimile surtout ces techniques nouvelles que sont l’écriture automatique, le sommeil hypnotique, l’interrogation du “hasard objectif”. Il est lui-même l’inventeur des “cadavres exquis”. Autant de pratiques qui font voler en éclat les certitudes esthétiques traditionnelles. “De la modernité avant tout !”, dirait Apollinaire. L’agitation inconsciente prenant le pas sur l’inertie raisonnable.

Mais trop indépendant d’esprit, Jacques Prévert sera plus un homme de main du surréalisme qu’un de ses hommes de plume. Et lorsque le pape du surréalisme se montre trop inquisiteur, Prévert s’en va prendre l’air ailleurs. Tel l’oiseau, ami de toujours du poète, Jacques Prévert s’envole pour un autre arbre, avec sous son aile, ses paroles. Son texte ‘Mort d’un Monsieur’, écrit en 1930, une critique acerbe à l’égard d’André Breton, retentit comme un dernier coup de canon, avant de quitter le navire. Et de cette mort naît un écrivain.


La confusion des genres

Avec Prévert, fort de son héritage surréaliste, tout se crée, tout se transforme. Saynètes, conversations, chansons, petits films, choeurs parlés… Il est bien difficile d’attribuer à ses poèmes un genre précis. Au réel, il mêle le surréel. Prévert aime perdre son lecteur, faire bouger les cadres de la poésie, bousculer les “déjà vu, lu, entendu”. Et tout en respectant la forme typographique convenue (titres, retour à la ligne…), Prévert refuse la rigidité du jargon poétique et son attirail. Empreint de liberté, à sa poésie la prose s’impose. ‘Paroles’, son premier recueil, publié en 1949, n’est-il pas l’anagramme de “la prose” ? Un recueil où, tout en s’efforçant de préserver une unité thématique et linguistique, le poète alterne pièces engagées et d’autres plus légères, textes longs et textes brefs. L’art y est très souvent visuel, de la peinture au feuilleton en passant par la photographie. Un univers auquel Prévert s’est sans doute initié auprès du photographe Robert Doisneau, lors de leurs promenades communes.


Un désordre cohérent

Manipulateur du langage, prestidigitateur des mots, Jacques Prévert fait surgir de ses expressions incongrues les situations les plus saugrenues. Comme Federico Garcia Lorca, Prévert a en lui de la poésie à exprimer ou à écrire, mais certainement pas à expliquer. Précisément parce que définir, c’est figer, et que Prévert prône la liberté, le mouvement et l’agitation. Du mot, plus fort que l’idée, il en fait son jeu. “De deux choses lune / l’autre c’est le soleil” (‘Le Paysage changeur’).

D’allitérations en assonances, il progresse par association d’idées et enchaînement, qu’il soit phonique ou lexical. Par permutation : “Un vieillard en or avec une montre en deuil / Une reine de peine avec un homme d’Angleterre” (‘Cortège’). Par néologisme, avec des vieillards qui “se coagulent”, d’autres qui “tricolorent”. Le “café crème” devient “café crime” dans ‘La Grasse Matinée’. Prendre le mot au pied de la lettre, feindre des fautes de grammaire et d’orthographe font partie de ses autres tours de passe-passe. Mais ne nous méprenons pas : poète désordonné en apparence, Prévert fait preuve d’une grande cohérence. Par ce jeu sur le langage, il continue de perturber les habitudes, de heurter les yeux et les oreilles, de susciter le questionnement sur les mots et leurs sens. La réalité sort de son lit pour mieux se révéler. Et de ce qui pourrait passer pour de la folie se dégage une perception éclairée et engagée du monde.


Prévert prend la parole

Poète à la verve inépuisable, sa langue est familière. Mais elle est surtout bien pendue. Outre une réflexion sur le langage et ses automatismes, cette utilisation de la langue du peuple répond également à une nécessité profonde d’engagement. Prévert fustige le parler bourgeois. Et comme l’homme du peuple, il préfère appeler le soleil. “Cette fleur tellement vivante / Toute jaune toute brillante / Celle que les savants appellent Hélianthe” (‘Fleurs et couronnes’). Antifamille, anticlérical, antimilitariste, anticolonialiste. Prévert s’en prend aux puissants de tous bords et à toutes les “grandes supercheries sacrées”. Intellectuels, vieillards, politiques, amiraux et généraux, prêtres et abbés : tous subissent le courroux du poète engagé-enragé, dont les paroles résonnent telles des manifestes. Il stigmatise l’intervention française en Indochine et la torture en Algérie. Il va évidemment soulever le pavé avec les étudiants en 1968. Il dénonce la collusion de la religion et de l’armée ou quand “mitrailleur” rime avec “Notre Seigneur” et “Mussolini” avec “Jésus-Christ” (‘La Crosse en l’air’). Athée, Jacques Prévert reproche surtout à Dieu d’avoir choisi son camp. Celui des flics et des bourgeois. Alors “Notre Père qui êtes aux cieux / Restez-y / Et nous nous resterons sur la terre / Qui est quelquefois si jolie” (‘Pater Noster’).


Les femmes et les enfants d’abord… et les animaux

Jacques Prévert sait aussi parler d’amour, de joies et de rires. Son apaisement, il le trouve auprès des enfants, curieux et purs de tout préjugé. Ses préférés sont les cancres, les tête-en-l’air, les p’tits voyous. Auprès des femmes, également. Forte, éprise de bonheur et d’amour, luttant pour sa liberté et son intégrité, la femme prévertienne refuse de porter la muselière que la société phallocratique lui impose. Ainsi, au “Sois belle et tais-toi !”, ‘La Femme acéphale’ répond-elle : “Je souriais, j’étais belle et j’étais moi.”

Dans son bestiaire, également, Prévert se montre affectueux. Surtout envers les oiseaux bien sûr, alliés du déserteur ou de l’écolier distrait, symboles du peuple libre. Libre d’agir et de parler. Au regard des souffrances qui leurs sont infligées, les animaux, dans l’oeuvre de Prévert, sont souvent bien plus humains que les humains eux-mêmes. Figures symboliques de l’opprimé, Prévert s’attache aussi à raconter l’histoire de ces bêtes, dans laquelle l’écrivain trouve un écho troublant à celle de l’homme.


Et quand Prévert ne prend pas la parole, d’autres le font pour lui…

A travers le théâtre révolutionnaire, celui du groupe d’Octobre, pour lequel il écrira de nombreuses pièces de 1932 à 1936, avant de prendre ses distances avec les communistes et le régime soviétique. A travers le cinéma. Poète de l’image, il en connaît la force de suggestion. Associé notamment pendant plus de dix ans au réalisateur Marcel Carné, Prévert le scénariste-dialoguiste ornera de sa poésie et de son humour fantaisiste certains des chefs-d’oeuvre du cinéma français tels que ‘Quai des brumes’ (1938), ‘Le Jour se lève’ (1939), ‘Les Visiteurs du soir’ (1942), ‘Les Enfants du Paradis’ (1945). Et enfin à travers la chanson et la musique, celle, entre autres, de Joseph Kosma, délicatement posée sur les mots de ‘Barbara’, ‘Les Feuilles mortes’, ‘Les Enfants qui s’aiment’ ou encore ‘Sanguine’, et chantée par les voix précieuses de Cora Vaucaire, Yves Montand, Edith Piaf et autres Juliette Greco.

Théâtre, cinéma, chanson. Autant de supports pour la poésie de Prévert. Autant d’expressions artistiques par lesquelles elle pouvait et peut toujours s’envoler, se libérer, exister. Une poésie qu’il a su détourner de ses cadres institutionnels et par laquelle il s’est évertué à inciter le peuple, “l’homme à tête d’homme”, à se servir des mots, à réinventer l’art, à réinventer la vie pour en être créateur. Car “l’art est un mensonge qui permet d’approcher la vérité”


Mathieu Menossi pour Evene.fr - Avril 2007


 

Concert "vocal à cordes"

On n'enferme pas la poésie dans l'ascenseur, on prend l'escalier aléatoire... Attention à la marche !

La voix tangue et chavire sur les flux à cordes. Elle ricoche sur l'archet et s'enfuit. Loin. Elle revient en boomerang au ras des oreilles. Silence. Restent les mots, échoués comme les galets, des mots lourds à crever les poches, des mots simples comme "bonjour".

Avec les mots de : Guillaume Apollinaire, Robert Desnos, Jacques Prévert, Rainer-Maria Rilke, Paul Verlaine.

Comédien : Mustapha Aouar (récitant), Cie De La Gare.
Musicien : Eric Récordier (contrebasse).

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Publié dans Biographies

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