Les Palestiniens ne veulent pas être une nation de mendiants
[Salam Fayyad, ministre palestinien des finances, plaide pour la levée des
sanctions économiques imposées après le succès du Hamas aux dernières
élections. Outre la situation catastrophique sur le plan humanitaire, il
évoque également les effets pervers qu'a provoqués la suspension de l'aide
économique par les voie officielles]
Daily Star, 7 avril 2007
http://www.dailystar.com.lb/article.asp?edition_id=10&categ_id=5&article_id=
81255
Les Palestiniens ne veulent pas être une nation de mendiants
Salam Fayyad *
Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant
Il y a trois semaines, j'ai été nommé ministre des finances d'un peuple dont
l'économie est quasiment en ruines. Début de l'action pour le nouveau
gouvernement d'union nationale, né après des mois de négociations
tortueuses, dans un contexte de sanctions économiques, de tueries et de
misère.
Ce fut une mauvaise année pour une Autorité palestinienne qui se bat pour sa
survie. Nos difficultés économiques se sont profondément aggravées pendant
cette période, après des élections libres et honnêtes qui ont porté le Hamas
au pouvoir. Du fait que le programme politique du Hamas ne convenait pas à
certains éléments clés du processus de paix, dont son refus de reconnaître
le droit d'Israël à exister et de renoncer à la violence, la communauté
internationale a imposé des sanctions à l'Autorité palestinienne.
Bien qu'une bonne part des discussions qui ont précédé la formation du
gouvernement d'union aient tourné autour de ces deux engagements, leur
validité n'aurait jamais dû être remise en question. Car ils ont été pris en
1993 par l'OLP, représentant légitime du peuple palestinien, dans le cadre
d'un accord clair comme de l'eau de roche et contraignant, et aucun
gouvernement palestinien ne peut revenir sur ces engagements. En fait, le
programme du gouvernement d'union déclare explicitement qu'il honorera tous
les engagements pris par l'OLP qui, pour être précis, comprennent ces deux
engagements-là.
Je suis quelqu'un qui, depuis longtemps, travaille à la paix et à la
réconciliation avec Israël, une paix fondée sur la reconnaissance mutuelle
des droits de chacun des peuples, et j'ai toujours souscrit au programme
politique de l'OLP et aux engagements qu'il comprend, y compris la
reconnaissance du droit d'Israël à exister et à la renonciation à la
violence. Je n'ai pas varié. Mais ma priorité principale, aujourd'hui, est
de m'efforcer de faire en sorte que soient levées les sanctions économiques
et de restaurer l'intégrité de notre système de finances publiques.
Une année dure et douloureuse après le début des sanctions est passée, et
nous chancelons sous la pauvreté et le chômage. Aujourd'hui, pratiquement
deux tiers de la population palestinienne connaît la pauvreté, avec un
revenu par habitant à 60% de son niveau de 1999. Mais, comme l'a dit Thomas
Jefferson, "les flatteries de l'espoir sont aussi vaines et superficielles
que l'ombre du désespoir." En tant que Palestinien, il est de mon devoir
d'espérer et de travailler sans relâche à ce que les rêves de mon peuple
deviennent réalité.
Nous, les Palestiniens, rêvons de mener une vie normale. Nous rêvons du jour
où les agriculteurs palestiniens de Cisjordanie ne verront plus leurs
récoltes détruites pour faire place à des routes réservées aux Israéliens.
Nous rêvons du jour où les enfants palestiniens ne devront plus braver les
check points pour aller à l'école, et où les 1,4 millions de Palestiniens de
Gaza ne seront plus confinés dans leur territoire, coupés du reste du monde.
Comme tous les autres peuples, nous méritons d'être libres sur notre terre.
Nous méritons des institutions démocratiques, transparentes et qui rendent
des comptes. Et nous méritons de vivre en paix et dans la coopération
économique avec tous nos voisins, y compris Israël.
Pendant des années, la communauté internationale a encouragé et soutenu les
Palestiniens à bâtir des institutions démocratiques qui serviraient de
fondations à notre futur Etat. L'aide des pays donateurs a servi à payer des
écoles, des hôpitaux et des routes, ainsi qu'à soutenir une bonne
gouvernance et à apporter leur savoir-faire dans le domaine du
fonctionnement des institutions.
J'ai été une première fois ministre des finances, entre juin 2002 et
décembre 2005. J'ai joué alors un rôle majeur pour rétablir la transparence
et la responsabilité dans les finances du gouvernement, en introduisant une
série de réformes profondes et variées, qui ont contribué à ce que nos
finances publiques répondent aux critères internationaux. Ces réformes ont
compris la consolidation de toutes les recettes gouvernementales du
ministère des finances, la suppression des dépenses hors budget et la
publication régulière des positions financières détaillées.
Depuis le début des sanctions internationales, l'aide a continué à affluer,
ce qui a permis d'éviter la faim. Mais, en faisant parvenir des fonds en
passant par-dessus le ministère des finances [alors occupé par un ministre
du Hamas, ndt], les donateurs ont, sans l'avoir voulu, contribué à revenir
sur ces succès. De nouveau, l'argent qui arrive ne peut plus être tracé, et
nous ne pouvons plus garantir qu'il ne soit pas mal utilisé.
Il est un fait, également, que notre dépendance vis-à-vis de l'aide
internationale augmente à mesure que notre développement économique est
bloqué. Par exemple, en 2005, seuls 16% de l'aide envoyée par l'Union
européenne à la Palestine était définie comme humanitaire. L'année dernière,
ce pourcentage s'est élevé à 56%.
Nous ne souhaitons pas être une nation de mendiants, dépendante du monde
pour nourrir son peuple. Nous avons les capacités, le niveau d'éducation et
le talent pour bâtir une économie prospère et une démocratie forte. Mais
cela nous est impossible tant qu'Israël ferme nos frontières et retient les
recettes fiscales qu'il nous doit, et tant que les règles bancaires
américaines empêchent les banques de traiter les opérations financières du
gouvernement.
Pour que nous puissions recommencer à développer les institutions et les
systèmes qui nous rendront auto-suffisants et qui conforteront les
fondations de notre futur Etat, il faut que les sanctions soient levées.
Depuis longtemps, les Etats-Unis (comme le reste du monde) reconnaissent que
la création d'un Etat palestinien indépendant et viable en Cisjordanie (y
compris Jérusalem Est) et dans la bande de Gaza représente le moyen de
sortir de ce conflit vieux de près de 60 ans. Mais, en attendant que la
communauté internationale fasse preuve de volonté politique pour aider à
parvenir à un règlement global, règlement qui offrira aux Palestiniens la
liberté de bâtir leur propre économie sur leur propre terre, nous tous
continuerons à payer cher. Le désespoir continuera à éroder l'espoir. Et
n'oublions pas les paroles de Jefferson, l'espoir peut être "vain et
superficiel".
Salam Fayyad est l'actuel ministre des finances du gouvernement palestinien
sanctions économiques imposées après le succès du Hamas aux dernières
élections. Outre la situation catastrophique sur le plan humanitaire, il
évoque également les effets pervers qu'a provoqués la suspension de l'aide
économique par les voie officielles]
Daily Star, 7 avril 2007
http://www.dailystar.com.lb/article.asp?edition_id=10&categ_id=5&article_id=
81255
Les Palestiniens ne veulent pas être une nation de mendiants
Salam Fayyad *
Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant
Il y a trois semaines, j'ai été nommé ministre des finances d'un peuple dont
l'économie est quasiment en ruines. Début de l'action pour le nouveau
gouvernement d'union nationale, né après des mois de négociations
tortueuses, dans un contexte de sanctions économiques, de tueries et de
misère.
Ce fut une mauvaise année pour une Autorité palestinienne qui se bat pour sa
survie. Nos difficultés économiques se sont profondément aggravées pendant
cette période, après des élections libres et honnêtes qui ont porté le Hamas
au pouvoir. Du fait que le programme politique du Hamas ne convenait pas à
certains éléments clés du processus de paix, dont son refus de reconnaître
le droit d'Israël à exister et de renoncer à la violence, la communauté
internationale a imposé des sanctions à l'Autorité palestinienne.
Bien qu'une bonne part des discussions qui ont précédé la formation du
gouvernement d'union aient tourné autour de ces deux engagements, leur
validité n'aurait jamais dû être remise en question. Car ils ont été pris en
1993 par l'OLP, représentant légitime du peuple palestinien, dans le cadre
d'un accord clair comme de l'eau de roche et contraignant, et aucun
gouvernement palestinien ne peut revenir sur ces engagements. En fait, le
programme du gouvernement d'union déclare explicitement qu'il honorera tous
les engagements pris par l'OLP qui, pour être précis, comprennent ces deux
engagements-là.
Je suis quelqu'un qui, depuis longtemps, travaille à la paix et à la
réconciliation avec Israël, une paix fondée sur la reconnaissance mutuelle
des droits de chacun des peuples, et j'ai toujours souscrit au programme
politique de l'OLP et aux engagements qu'il comprend, y compris la
reconnaissance du droit d'Israël à exister et à la renonciation à la
violence. Je n'ai pas varié. Mais ma priorité principale, aujourd'hui, est
de m'efforcer de faire en sorte que soient levées les sanctions économiques
et de restaurer l'intégrité de notre système de finances publiques.
Une année dure et douloureuse après le début des sanctions est passée, et
nous chancelons sous la pauvreté et le chômage. Aujourd'hui, pratiquement
deux tiers de la population palestinienne connaît la pauvreté, avec un
revenu par habitant à 60% de son niveau de 1999. Mais, comme l'a dit Thomas
Jefferson, "les flatteries de l'espoir sont aussi vaines et superficielles
que l'ombre du désespoir." En tant que Palestinien, il est de mon devoir
d'espérer et de travailler sans relâche à ce que les rêves de mon peuple
deviennent réalité.
Nous, les Palestiniens, rêvons de mener une vie normale. Nous rêvons du jour
où les agriculteurs palestiniens de Cisjordanie ne verront plus leurs
récoltes détruites pour faire place à des routes réservées aux Israéliens.
Nous rêvons du jour où les enfants palestiniens ne devront plus braver les
check points pour aller à l'école, et où les 1,4 millions de Palestiniens de
Gaza ne seront plus confinés dans leur territoire, coupés du reste du monde.
Comme tous les autres peuples, nous méritons d'être libres sur notre terre.
Nous méritons des institutions démocratiques, transparentes et qui rendent
des comptes. Et nous méritons de vivre en paix et dans la coopération
économique avec tous nos voisins, y compris Israël.
Pendant des années, la communauté internationale a encouragé et soutenu les
Palestiniens à bâtir des institutions démocratiques qui serviraient de
fondations à notre futur Etat. L'aide des pays donateurs a servi à payer des
écoles, des hôpitaux et des routes, ainsi qu'à soutenir une bonne
gouvernance et à apporter leur savoir-faire dans le domaine du
fonctionnement des institutions.
J'ai été une première fois ministre des finances, entre juin 2002 et
décembre 2005. J'ai joué alors un rôle majeur pour rétablir la transparence
et la responsabilité dans les finances du gouvernement, en introduisant une
série de réformes profondes et variées, qui ont contribué à ce que nos
finances publiques répondent aux critères internationaux. Ces réformes ont
compris la consolidation de toutes les recettes gouvernementales du
ministère des finances, la suppression des dépenses hors budget et la
publication régulière des positions financières détaillées.
Depuis le début des sanctions internationales, l'aide a continué à affluer,
ce qui a permis d'éviter la faim. Mais, en faisant parvenir des fonds en
passant par-dessus le ministère des finances [alors occupé par un ministre
du Hamas, ndt], les donateurs ont, sans l'avoir voulu, contribué à revenir
sur ces succès. De nouveau, l'argent qui arrive ne peut plus être tracé, et
nous ne pouvons plus garantir qu'il ne soit pas mal utilisé.
Il est un fait, également, que notre dépendance vis-à-vis de l'aide
internationale augmente à mesure que notre développement économique est
bloqué. Par exemple, en 2005, seuls 16% de l'aide envoyée par l'Union
européenne à la Palestine était définie comme humanitaire. L'année dernière,
ce pourcentage s'est élevé à 56%.
Nous ne souhaitons pas être une nation de mendiants, dépendante du monde
pour nourrir son peuple. Nous avons les capacités, le niveau d'éducation et
le talent pour bâtir une économie prospère et une démocratie forte. Mais
cela nous est impossible tant qu'Israël ferme nos frontières et retient les
recettes fiscales qu'il nous doit, et tant que les règles bancaires
américaines empêchent les banques de traiter les opérations financières du
gouvernement.
Pour que nous puissions recommencer à développer les institutions et les
systèmes qui nous rendront auto-suffisants et qui conforteront les
fondations de notre futur Etat, il faut que les sanctions soient levées.
Depuis longtemps, les Etats-Unis (comme le reste du monde) reconnaissent que
la création d'un Etat palestinien indépendant et viable en Cisjordanie (y
compris Jérusalem Est) et dans la bande de Gaza représente le moyen de
sortir de ce conflit vieux de près de 60 ans. Mais, en attendant que la
communauté internationale fasse preuve de volonté politique pour aider à
parvenir à un règlement global, règlement qui offrira aux Palestiniens la
liberté de bâtir leur propre économie sur leur propre terre, nous tous
continuerons à payer cher. Le désespoir continuera à éroder l'espoir. Et
n'oublions pas les paroles de Jefferson, l'espoir peut être "vain et
superficiel".
Salam Fayyad est l'actuel ministre des finances du gouvernement palestinien
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