Max Ophüls

Publié le par david castel

         En 1932, le cinéaste Max Ophüls devient célèbre en Allemagne et en Europe avec son film Libelei. Quand les nazis prennent le pouvoir, il fuit son pays, l’Allemagne, et se pose en France. Il rejoindra ensuite la Suisse lorsque la France sera occupée par les Allemands. En 1941, comme beaucoup de réalisateurs, il rejoint les Etats-Unis. Pendant six ans, tous ses projets avortent là-bas même si sa touche européenne intéresse bien des producteurs outre-Atlantique. En effet, ce dernier a déjà une belle filmographie mais les projets ne se bousculent pas. La raison principale étant qu’il soit arrivé un peu plus tard que certains de ses confrères comme Jean Renoir ou René Clair qui eux, se sont déjà fait une place depuis quelques années. Néanmoins, en 1947, Douglas Fairbanks Jr lui propose de réaliser L’Exilé, un film de cape et d’épée. Le film, au nom très évocateur et symbolique, permet au cinéaste de montrer ce qu’il sait faire visuellement ailleurs qu’en Europe.



Un film en entraînant un autre, il travaille ensuite avec le producteur John Houseman et se retrouve en 1948 aux rênes de Lettre d’une inconnue (Letter from an unknown woman), une adaptation d’un roman de Stefan Zweig. Un tout autre genre mais qui correspond bien plus aux attentes d’Ophüls, adepte des adaptations. Une nouvelle carrière s’offre alors au réalisateur et il livre ainsi ce qui est considéré comme le plus beau film de sa période américaine, au point que même sur la jaquette du dvd, l’accroche est une citation de Scorsese qui dit qu’il s’agit là d’un de ses films préférés. La mélancolie émanant de la mise en scène et la narration littéraire de ce mélodrame n’y étant sûrement pas pour rien. Se déroulant dans la ville de Vienne de 1900, un ex-pianiste et grand séducteur, Stefan Brand, reçoit la longue missive d’une femme, Lisa Berndle. C’est alors que se déroule en flash back le récit de la passion d’une femme pour cet homme. L’amour impossible sera d’ailleurs le thème principal de ce film comme celui de Caught, l’autre long-métrage de cette période réédité en dvd par Wild Side. En élargissant le spectre, on peut y voir le thème brut de l’impossibilité. Cette même frustration que le réalisateur avait sûrement ressenti pendant toutes ces années, exilé aux Etats-Unis, à ne pouvoir mener à bien ses propres projets.



Bercé par la musique de Daniele Amfitheatrof et la magnifique photographie de Franz Planer (20 000 lieues sous les mers, Les 5 000 doigts du Dr T), les visages des deux acteurs, Joan Fontaine et Louis Jourdan, sont alors portés par la grâce dans cette romance sans issue. L’art est au centre du long-métrage puisque le personnage de Jourdan est un pianiste que beaucoup de gens considèrent comme le nouveau Mozart. Il n’en est pas moins un séducteur écorché. Un artiste qui ne sait pas garder ce qui aurait pu lui rendre la vie différente et le comprend trop tard, d’où la lecture de la lettre par Stefan mais à travers les yeux et les mots de Lisa. L’histoire de deux personnes qui se sont connus mais que l’un n’a pas su… reconnaître. L’amour pour elle, une amourette pour lui et donc, un décalage dans les rapports qui amène ainsi une victime dans les deux personnages. De plus, dès le début, on comprend que Stefan n’a pas changé puisqu’à l’aube il doit s’enfuir pour éviter d’affronter un mari trompé. Ce sera le duel rédempteur.

Le deuxième film réédité de cette période, Caught est, chronologiquement, le successeur direct de Lettre d’une inconnue sauf que celui-ci est produit en 1949 par Wolfgang Reinhardt. Avec ce film, Ophüls est toujours guidé par cette envie d’évoquer l’impossibilité dans une relation. Caught revient sur l’histoire de Léonara, une femme dont le but dans la vie est de passer sa vie avec un mari très riche. Quand elle épouse le magnat Smith Ohlrig, elle se rend vite compte que l’argent ne fait pas le bonheur et qu’elle joue plus le rôle d’une employée au service de Smith que de sa femme. Déçue, elle s’enfuit et trouve du boulot chez Larry, un modeste pédiatre. La tristesse est alors toujours de rigueur dans ce long-métrage mais le cinéaste donne un traitement bien plus sombre à son histoire.



Une noirceur qui offre des personnages aussi profonds qu’antipathiques à bien des égards. Barbara Bel Geddes (plus connue pour avoir été Ellie Ewing dans Dallas), en Léonara, commence l’histoire dans la peau d’une femme pour qui l’argent est une fin en soi. Faire de son héroïne un personnage arriviste pousse le film à être encore plus tendu dans l’affection que l’on peut éprouver pour celle qu’on va suivre pendant 90 minutes. De plus, Robert Ryan, dont le personnage de Ohlrig est un peu à Howard Hugues ce que le Citizen Kane était à William Randolph Hearst, impose son charisme pour camper cet homme à qui l’argent est monté à la tête et dont la puissance le pousse à croire qu’il est maître de tout. On dit d’ailleurs du film qu’il est peut-être une vengeance directement liée à une altercation verbale entre Ophüls et Howard Hugues, alors patron de la RKO, producteur du film.

Donc, à la différence de Lettre d’une inconnue, l’impossibilité ne passe par une déclaration d’amour littéraire émanant d’un passé proche et révolu mais plutôt par des tempéraments excessifs bien présents, donc en confrontation directe, et par l’écrasement du personnage principal par l’espace qui l’entoure. Les deux films sont portés par une forme de masochisme dans les relations, mais ici, elle est plus explicite et virulente. Dans Caught, le mariage n’est même pas l’union de deux personnes mais davantage le résultat d’un pari qu’Ohlrig se fait à lui-même : il veut prouver à son psychanalyste que ce dernier a tort et ne pas se sentir démasqué comme l’être avide de contrôle qu’il est.



Il n’y a donc pas d’amour pendant toute la première partie du film, et le sentiment de sécurité de cette femme qui refuse de vivre dans la pauvreté se transforme instantanément en carence sentimentale. C’est donc avec la froideur que le cinéaste fait tenir son film. Au bout de vingt minutes du film, il n’hésite pas à faire dire au psychanalyste que ce mariage détruira leurs deux vies. Les bases sont posées, le ton du film aussi.

Partagée entre deux hommes, l’un, Larry, qui aide les enfants et l’autre, Smith, qui s’en servira pour tenter de garder celle qui lui appartient, Léonara se perd dans le cadre et dans la vie. D’ailleurs, à l’instar de Lettre d’une inconnue, la figure de l’enfant joue un rôle fondamental puisqu’il est au fond l’humanisation et le souvenir visible de la liaison impossible. Mais dans les deux films, il sera utilisé de deux manières bien distinctes. Ces deux types d’hommes représentent l’antagonisme dans la gente masculine et au milieu, Léonara est tiraillée entre l’amour et l’argent, deux choses qu’elle désire plus que tout mais qui ne mélangent pas si facilement.



Faut-il y voir en arrière plan l’acceptation de certains projets par des réalisateurs juste pour l’argent afin de survivre dans la jungle cinématographique plus que par amour de l’art ? Néanmoins, même si Ophüls ne réalise certainement pas tout ce qu’il imaginait faire pendant sa carrière en exil, le film n’a pas les allures d’une commande tant le réalisateur utilise ses talents visuels aux services d’un crescendo de noirceur. Que ce soit le travail de la photo ou l’environnement sonore, chaque élément appuie davantage le personnage féminin dans ses choix comme une (in)conscience à l’écran, le cadre devenant ainsi un personnage à part entière et la demeure d’Ohlrig, tel un Xanadu, l’écrase complètement.

Même si ces deux films sont relativement différents dans leur approche et leur traitement, la longue attente d’Ophüls au pays de l’Oncle Sam lui a permis d’accoucher de deux œuvres aux thématiques riches et offrent ainsi à ses actrices deux types de femmes anéanties par l’idée qu’elles se faisaient de l’amour face à une réalité plus brute et plus complexe. Si Lettre d’une inconnue est incontournable, il serait aussi dommage de passer à côté de Caught, œuvre trop méconnue dans le parcours du cinéaste.



Quant aux bonus des dvd, ils permettent, dans le cas de Lettre d’une inconnue, d’en apprendre bien plus sur l’importance de ce film dans l’histoire du cinéma. Tout d’abord, tout le film est accompagné d’un commentaire audio de Philippe Roger (Maître de conférence à l’Université Lumière Lyon 2) et permet une analyse pointue. En plus de ça, des entretiens avec Noël Herpe (Professeur associé à l’Université de Chicago), qui reconnaît que le film est encore l’un des plus analysés, et avec Ulla de Colstoun (l’assistante d’Ophüls) offrent davantage de renseignements et d’anecdotes quant au passage du cinéaste par l’Amérique et ses méthodes de travail. Pour ce qui est du dvd de Caught, le documentaire Max Ophüls ou le plaisir de tourner constitue la quasi intégralité des bonus. Tiré de l’émission Cinéastes de notre temps, produite par Janine Bazin et André S. Labarthe et datant de 1975, le documentaire se révèle être un portrait très instructif et ponctué par des témoignages effectués dans un cadre propre au cinéma d’Ophüls.

Christophe Berthemin

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Publié dans Biographies

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