P. Chaillet : théologien de la Résistance par Ivan du Roy

Publié le par david castel


«Justes parmi les Nations. » Ce sont ces résistants ayant sauvé des juifs de l’Holocauste et honorés par le mémorial Yad Vashem. Pierre Chaillet, le fondateur de Témoignage chrétien, en fait partie. Lorsqu’après la débâcle, il rejoint le scolasticat de Fourvière, à Lyon, tout pousse le jésuite à ne pas suivre les recommandations de sa hiérarchie. Pas de vague, conseille l’institution, pendant que l’archevêque de Lyon, Pierre Gerlier, déclare : « La France, c’est Pétain, Pétain, c’est la France. » D’Innsbruck à Rome où l’ont mené ses études de théologie au cours des années 30, Pierre Chaillet a pu observer de près les spécificités du fascisme. Le Reich hitlérien « entend résoudre le problème de la pureté de la race par l’extermination impitoyable de ceux que les lois de Nuremberg livrent sans défense au déchaînement des pires instincts de l’antisémitisme passionnel. On sait l’indignation écœurée soulevée dans le monde civilisé par cette chasse honteuse à l’homme, traqué comme une bête immonde. Il suffit d’en avoir été témoin à Vienne pour ne plus pouvoir se résigner à un silence complaisant et complice », écrit-il en 1939 (1), après que les gouvernements britanniques et français eurent négocié les accords de Munich et laissé tomber l’Espagne républicaine. Lors de l’annexion de l’Autriche, le prêtre déplore le « loyalisme » et « l’empressement » des évêques locaux à l’égard des nouveaux maîtres du pays. « Le fascisme envahit de plus en plus l’église et ses méthodes ne font que donner une ardeur et une conviction accrues à tous ceux pour qui l’esprit et la recherche sont des signes de décadence », confie-t-il à son ami Henri de Lubac, qui sera l’un des artisans du concile Vatican II. Précurseur, Pierre Chaillet a lucidement analysé le nazisme et compris qu’aucun compromis n’était possible avec l’idéologie totalitaire.
Dès 1941, aux côtés de la Cimade, il porte assistance aux juifs étrangers internés dans les camps du sud de la France. Il crée l’Amitié chrétienne, qui sert de paravent aux multiples activités de solidarité : exfiltration vers la Suisse de militants antinazis allemands et autrichiens, de familles juives ou de résistants « grillés », placement d’enfants juifs dans des communautés chrétiennes et des familles d’accueil, fabrication de faux certificats médicaux... Il constitue le « Front de résistance spirituelle contre la dictature hitlérienne, le front invisible et invincible des âmes » qu’incarnera la revue clandestine, Les Cahiers du Témoignage chrétien. Pendant que son ami Henry Frenay lance Combat, les Cahiers doivent « fournir aux chrétiens les raisons spirituelles du refus du nazisme et de toute forme de collaboration ».
Le 16 novembre 1941, le premier exemplaire, France prends garde à ton âme, est diffusé. Dans ce duel à mort contre la croix gammée, Pierre Chaillet sent plusieurs fois passer le souffle du boulet. En août 1942, il est assigné à résidence surveillée à Privas sur ordre de Pierre Laval. Le jésuite continue cependant ses activités. A l’aube du 27 janvier 1943, il est arrêté à Lyon par la police allemande. Debout face à un mur pendant plusieurs heures, il ingurgite lentement, à l’insu de ses gardiens, tous les papiers compromettants en sa possession. Se faisant passer pour un pauvre petit curé de campagne, il est libéré après quelques gifles. « La force de corruption ne sera pas éteinte, même quand le nazisme sera militairement vaincu [...]. Bien des yeux ne se sont pas encore dessillés, des esprits sont encore ensorcelés », écrit-il à la Libération.
Pierre Chaillet s’est éteint en 1972.

1. Son livre, L’Autriche souffrante, sera interdit par l’occupant.

   
 

 

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