Le livre des damnés : et si c'était vrai?

Publié le par david castel

Le dimanche 10 décembre 2006

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Illustrations Philippe Tardif, La Presse


Marie-Claude Fortin

La Presse

Collaboration spéciale

Pluie de pierres et autres projectiles (Times de Londres, 27 avril 1872). Chutes de larves dans la paroisse de Bramford Speke, comté de Devon (Times de Londres, 14 avril 1837). Corps céleste observé sept fois près de Vénus (Science-Gossip, 1886). Empreintes de pieds mesurant entre 48 et 51 centim/i>, mai 1855). Charles Hoy Fort isolait, notait, classait par thèmes. On dit qu'il a amassé ainsi plus de 40 000 notes, écrites dans un langage codé que lui seul pouvait déchiffrer et rangées dans des boîtes à chaussures.

C'est l'écrivain américain Théodore Dreider (Sister Carrie, An American Tragedy) qui l'a convaincu de réunir en un volume cette somme inimaginable de données.

Le livre des damnés est paru aux États-Unis en 1919. Et a été immédiatement et simultanément encensé et descendu en flammes. Fort était «la plus grande figure littéraire depuis Edgar Poe» pour les uns. Pour les autres, son ouvrage était« une des monstruosités de la littérature». «Ce livre est une fiction, écrivait Fort lui-même, comme les Voyages de Gulliver, l'Origine des espèces et d'ailleurs la Bible».



Le livre des damnés a fait l'objet de trois traductions en français, aujourd'hui épuisées. Et voilà qu'une nouvelle traduction faite au Québec voit le jour, sous la plume de Claudie Bugnon, directrice fondatrice de la maison d'édition Joey Cornu, qui se spécialise dans l'édition de jeunes auteurs. Par quels obscurs hasards et coïncidences la découvreuse de talents est-elle devenue traductrice d'un illustre amateur de phénomènes paranormaux mort à New York le 3 mai 1932 ?

En relisant Le matin des magiciens, livre culte des années 60 qui analysait les« domaines de la connaissance à peine explorés.» Un ouvrage que Claudie Bugnon avait lu («sans rien comprendre !») à l'adolescence, comme des milliers d'adolescents des années 60 et 70. «Les auteurs du Matin des magiciens, Louis Pauwels et Jacques Bergier, lui consacraient tout un chapitre, raconte-t-elle, où ils prétendaient que Fort était un modèle, un maître à penser. Curieuse, j'ai réussi à dénicher un exemplaire du livre en anglais seulement. Après les deux premiers chapitres, ma décision était prise. J'allais traduire The Book of the Damned, et le publier. Disons qu'entre moi et Charles Fort, ç'a été une rencontre fortuite, mais électrique. Le plus grand trip de traduction de toute ma vie ! Une occasion unique de dépassement.» Et une façon originale de financer sa maison d'édition, les droits étant du domaine public.

Ce que Claudie Bugnon a d'abord découvert, c'est un personnage totalement hors du commun, doué d'une grande créativité (il avait inventé un jeu d'échecs de 1600 pièces avec lequel il jouait seul). Un grand timide, mais un provocateur, qui réclamait la liberté de douter de tout, y compris de la science. «Son but était de forcer les gens à se questionner, explique-t-elle. Il prétendait que la science n'avait pas le droit de rejeter a priori des phénomènes qu'elle jugeait invraisemblables. À partir des faits bizarres qu'il collectionnait, il imaginait des mondes, des influences extérieures, des théories parfois inquiétantes, parfois totalement farfelues. Et il le faisait avec un humour cynique qui dédramatisait les choses.»

«Beaucoup diront que les mots hors de tout doute apportent assurance et satisfaction, écrivait Charles Fort. La quête d'absolu, c'est la finalité de toute créature.» Or, pour ce collectionneur singulier, «rien n'est absolu, ni homogène ni fixe». «Des géants et des fées, écrit-il encore. J'accepte qu'ils existent, et je me sens l'âme d'un découvreur.»

Mégalithe découvert près de Ratho, en Écosse, portant «24 marques de ventouse.» Cercueils miniatures déterrés par des enfants, à flanc de falaise, près d'Edimbourg. Chute de sable rouge sur Bagdad. «Croix de fées.» Silex lilliputiens. Averse de grenouilles dans le Kansas, au Missouri. On a dit du Livre des damnés qu'il était à la science ce que le dadaïsme était à la littérature : un rejet des dogmes, une porte ouverte sur «autre chose.» Et que les théories de Charles Fort avaient influencé nombre d'auteurs de science-fiction, dont Lovecraft, Erik Frank Russell, Richard Shaver

Premier des quatre livres écrits par Fort (il a par la suite publié New lands en 1923, Lo ! en 1931, Wild talents en 1932), Le livre des damnés demande une lecture attentive. Comme nous le rappelle sa traductrice, si le premier chapitre est particulièrement ardu, il est la clé de toute la pensée de Charles Fort. Passée cette introduction, on peut aller et venir de l'un à l'autre des chapitres comme on feuillette une encyclopédie. L'oeuvre de Fort, hors norme, hors du temps, survolée par «l'ange du bizarre», continue de fasciner. Depuis 1973, un magazine a été créé afin de poursuivre le travail de l'auteur. Le Fortean Times, The Journal of Strange Phenomena, a même sa version en ligne :
http://www.forteantimes.com/index.php.

«Nous analysons, toujours et tout le temps, c'est dans notre nature, écrit Claudie Bugnon dans son épilogue au Livre des damnés. (...) Peut-être la vie est-elle plus supportable à celui qui lui prête des lieux magiques. »

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Le livre des damnés,
enquête sur l'étrange
Charles FortTraduit de l'Américain par Claudie Bugnon

Joey Cornu éditeur, 2006, 407 pages

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Publié dans Biographies

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