PORTRAIT DE MAN RAY

Publié le par david castel


La liberté de créer

Emmanuel Rudnitsky, dit Man Ray, est un artiste majeur du XXe siècle. Ses travaux ont influencé la scène artistique pendant de nombreuses décennies. Polyvalent et curieux, Man Ray s'est illustré sur de nombreux supports, mais on se souvient surtout de lui aujourd'hui pour ses innovations photographiques. A l'occasion du Mois de la photo, retour sur une production essentielle.

Surréaliste entouré de lumières

L'Américain exilé à Paris dès 1921 se définit comme avant-gardiste avant même de quitter les Etats-Unis. A Paris, ses nombreuses amitiés avec des artistes tels que Marcel Duchamp, André Breton et Paul Eluard seront décisives dans sa démarche créative. Il participe activement au mouvement surréaliste dès 1924. Les surréalistes interrogent la nature même de la photographie et de l'image visuelle. (1) Ils prennent vite conscience de son caractère aléatoire et de l'inconstance de la réception du message. En d'autres termes, ce n'est pas l'artiste seul qui décide du sens du message véhiculé par la photographie mais l'interprétation est différente et personnelle en fonction de l'individu. En effet, symbole de modernité, la photographie propose différents messages qui peuvent être plus ou moins perçus par le spectateur.

Lire la biographie de Man Ray

Les rayogrammes : une technique originale

C'est pourquoi Man Ray met de côté la profondeur du message au profit de l'originalité. Il utilise ainsi la technique d'abord inventée par le poète dadaïste allemand Christian Schad, qui consiste à interposer "un objet entre le papier sensible et la source lumineuse" (2) et qui produit ce que Man Ray a appelé des rayogrammes. A travers ce nouveau procédé, l'artiste interroge le statut d'objet et la photographie elle-même. Les rayogrammes provoquent des images fantomatiques qui laissent imaginer une autre dimension dont la photographie est la porte ouverte. Man Ray pénètre ainsi dans la dimension invisible de l'objet solide. Ce nouveau procédé enthousiasme ses amis : Tristan Tzara l'encourage à publier ses rayogrammes, en 1922, sous l'appellation poétique de 'Champs délicieux'.


Liberté poétique

Ce qui caractérise l'oeuvre de Man Ray, et cela est prégnant dans son travail photographique, c'est la liberté que l'artiste s'est appropriée : sa création fonctionne sur l'imprévu. Il ne prévoit pas à l'avance de créer tel ou tel objet avec un message précis. Man Ray travaille selon le bon vouloir des jeux et du hasard. Il ne fait donc pas de recherche purement esthétique quand il crée ses rayogrammes ou ses objets insolites tels que 'L'Enigme d'Isidore Ducasse'. Il ne sait pas à l'avance l'effet qu'il va produire, l'émotion ou l'interrogation qu'il va dégager. Ce qui l'intéresse, c'est l'idée, la nouveauté, l'inventivité. Marcel Duchamp résume parfaitement le personnage et sa démarche : "Man Ray, n.m., synon. de joie, jouer, jouir."
Certes, les oeuvres de Man Ray sont provocantes. Mais elles sont avant tout poétiques. Photographié (ou mis en scène) à la lumière de l'artiste, l'objet acquiert une nouvelle existence, émancipé de sa banalité quotidienne. Il en est ainsi de 'Cadeau', l'un des objets que l'on peut retrouver dans la galerie Marion Meyer, appareil ménager détourné de son usage fonctionnel pour revêtir une nouvelle dimension. (3)


Man Ray, photographe publicitaire

A la naissance de la photographie publicitaire, Man Ray s'illustre par ses innovations artistiques. Loin de voir son travail comme une pure commande commerciale, c'est l'occasion pour l'artiste de s'essayer à un exercice de style à travers un nouveau vecteur. Ainsi, après la parution des 40 exemplaires des 'Champs délicieux', Man Ray promeut la Compagnie parisienne d'électricité (CPDE) en créant un ouvrage de luxe, tiré à 500 exemplaires. Dans 'Electricité', les 10 rayogrammes évoquent le passage du courant à travers des objets quotidiens tels qu'un ventilateur. Publié en 1931, l'ouvrage ayant clairement un but plus esthétique que commercial n’est pas perçu à sa juste valeur à une époque où la publicité n'en est qu'à ses balbutiements, alors qu'on le considère aujourd'hui comme un ensemble d'oeuvres majeures. On retrouve certains de ces rayogrammes dans l'exposition 'La Photographie publicitaire en France', où le travail de Man Ray est remis en perspective. L'exposition permet de comprendre l'évolution de l'affiche et de la photographie publicitaires. Man Ray y apparaît très clairement en précurseur et artiste majeur.

La fascination pour la photographie en tant qu'oeuvre d'art s'essouffle dans les années 1930. De par sa position ambivalente, Man Ray comprend parfaitement que la photographie, en tant qu'objet visuel, n'est pas nécessairement une oeuvre d'art : c'est pourquoi il publie 'La Photographie n'est pas l'art' en 1937. C'est ainsi que prend fin la fascination des avant-gardes pour la photo. Mais, 50 ans plus tard, on est toujours fasciné par l'avant-garde photographique, les innovations techniques et les jeux avec les objets créés par Man Ray, que l'on peut retrouver à l'occasion du Mois de la photo.



(1) Jean-Claude Lemagny et André Rouillé (1998),
Histoire de la photographie, Larousse-Bordas, Paris, p. 117-123.

(2) Vincent Gaby (2006),
"Man Ray" dans La Photographie publicitaire en France, sous la direction d'Amélie Gastaut, Les Arts décoratifs, Paris, p. 70.

(3) Philippe Monsel (1997),
Man Ray, éditions Cercle d'art, Paris.




Jonathan Journiac pour Evene.fr - Novembre 2006
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Publié dans LAETITIA

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