A la découverte de litinéraire intellectuel de Senghor
Il est admis de façon incontestée que Léopold Sédar Senghor a hérité d’une formation intellectuelle des plus solides. Elle consista, suivant les termes du Sénégalais, dans l’acquisition de l’esprit de méthode et d’organisation. L’ouvrage d’Akatiwa Adjambao, enseignant togolais au Cueffee de l’Université François Rabelais de Tours, tente, en cinq chapitres, d’en préciser le contenu en recourant aux textes politiques et pédagogiques.
Le premier chapitre expose l’orientation pédagogique qui a modernisé et réglementé l’enseignement secondaire et les études supérieures en France de 1900 à 1945. C’est la réalité historique dans laquelle Senghor le Serer est entré, s’est formé comme écolier et élève au Sénégal (chapitre II), comme étudiant à Paris (chapitre III), chercheur (chapitre IV), et s’est exprimé professionnellement comme enseignant agrégé de grammaire (chapitre V) en Touraine, puis en région parisienne.
S’il s’est formé et a formé à son tour, il s’est surtout informé, s’éveillant et réagissant intellectuellement dans un système de valeurs profondément généreux, mais nouveau et exigeant. Son œuvre en porte les marques, que signalent déjà les appendices du présent précis. Elle reflète aussi à merveille ce phénomène conatif qu’il a vécu et dont il fit l’éloge : l’assimilation dite active, vertu fonctionnelle de sa poésie et de ses essais. Toutefois, ce Précis n'en constitue pas l’étude ni la critique. Il peut aider, modestement. L’auteur qui a soutenu en 1966 une thèse intitulée : Le monde antique dans l’œuvre de Léopold Sédar Senghor, l’a expérimenté dans ses recherches doctorales, fondamentalement.
Officiellement né en 1906, Senghor arrive à l’âge de 8 ans chez les Pères de N’Gazobil et en repartira, à 16 ans, pour Dakar. Il y fait son école primaire pour le moins, y commence et achève normalement son premier cycle secondaire car, à 16 ans, il aurait dû être en classe de troisième, au moins, et de première normalement. En dehors de la date du baccalauréat (17 juillet 1928), rien de certain ne permet l’établissement chronologique rigoureux des différentes étapes de la scolarité senghorienne en terre africaine. Et l’incertitude de sa date de naissance n’arrange rien ou plutôt arrange tout le monde. Rappelons que Senghor n’a pas passé le certificat ni le brevet.
La dimension scolastique, dogmatique de la culture reçue au séminaire ne pouvait suppléer à l’efficacité de la pratique libre, modérée et désintéressée des disciplines scientifiques. C’est contre celle-ci que Senghor se rebella vivement. Ce qui causa son renvoi du séminaire. Il fut renvoyé par le Père Lalousse parce qu’il avait pêché contre la première vertu d’un séminariste : l’obéissance. Selon Senghor, le Père Lalousse décréta, à la fin de la troisième, que sa vocation était littéraire et non religieuse.
En dépit des raisons avancées par Senghor, la cause réelle de son expulsion restera toujours peut-être un mystère, mystère entretenu par de nombreuses anecdotes. Il explique son renvoi pour avoir affirmé à 12 ans ‘ne pas regarder béatement Dieu, mais vouloir le chanter et le danser’ et pour avoir été à la tête de revendication pour un mieux-être matériel. Senghor ajoute que le Père Lalousse, las des revendications et des protestations, traita ses séminaristes de sauvages.
Au cours secondaire moderne de Dakar (1926–1928), il connut l’amère expérience du classicisme moderne. A la fin, il réussit le brevet de capacité coloniale correspondant au baccalauréat français. Le Répertoire des Diplômes des Colonies (1894 à 1932) (Archives nationales F. 17 35 51) nous apprend que le premier breveté s’appelait Kane Bouma, né en 1907 à Thiolone (Cercle de Matam), au Sénégal. Il fut, apparemment, le seul à avoir réussi le 30 octobre 1926 à Saint-Louis du Sénégal. Le Répertoire nous apprend aussi que Senghor est né le 15 août 1908 à Joal.
Senghor eut le bonheur de rencontrer surtout Aristide Emile Prat, son professeur de latin et de grec en seconde, première et philosophie. Prat était ancien député gauche progressiste de Versailles et partisan de l’enseignement libre. C’est grâce à Aristide Prat que Senghor obtint du gouverneur général une demi-bourse. A cette époque, les étudiants africains bénéficiaient seulement d’une bourse pour devenir vétérinaires. Ainsi, faute d’exercer une profession libérale, ils ne pouvaient pas faire la politique.
Au plus fort de ses démarches pour l’obtention d’une bourse et devant le refus du système, Prat prit un risque inouï qui honore pour toujours sa mémoire et l’humanisme français : il jeta son poste d’inspecteur dans la balance ; il décida de démissionner plutôt que d’avaliser des pratiques qui allaient à l’encontre de ses convictions. Et la barrière céda. Ce qui permit à Léopold Sédar Senghor d’entamer des études supérieures à Paris.
A la fin de ses études secondaires, il a longtemps hésité sur le choix d’une profession. Il a été attiré par le barreau, la médecine et la carrière militaire (Saint-Cyr). En définitive, c’est l’inspecteur général de l’enseignement Prat, un agrégé des Lettres, qui l’a dirigé vers le professorat. L. Senghor s’inscrit en hypokhâgne et Khâgne à Louis-le-Grand de 1928 à 1931. Un de ses professeurs de latin, Alfred Ernout, l’encouragea à faire l’hypokhâgne à Louis-le-Grand où, avec l’aide de Blaise Diagne, le député du Sénégal d’alors, il put s’inscrire. Dans ce grand lycée parisien où évolua Senghor pendant trois ans, il prépara, sans succès et par deux fois (en 1930 et 1931), le très sélectif concours d’entrée à l’Ecole normale supérieure, section Lettres.
On peut se demander pourquoi Senghor ne s’est pas présenté en 1929. Il ne l’a pas fait sans doute à cause des contraintes administratives, trop lourdes hélas ! On peut supposer aussi qu’il était tacitement indiqué que les élèves en hypokhâgne n’étaient pas autorisés à concourir, ou ne s’y risquaient pas eux-mêmes, craignant d’avoir à subir l’ajournement. Il y réussit néanmoins, semestre après semestre, les quatre certificats d’études supérieures (Ces) exigés pour l’admission à la redoutable licence ès Lettres classiques. Après ce séjour scolaire, il traversa la rue Saint-Jacques pour se retrouver en Sorbonne de 1931 à 1932.
Les poètes et la poésie furent les cibles favorites de son diplôme d’études supérieures (Des). Pour l’étude approfondie de trois textes étendus exigés, son choix se porta sur les œuvres d’Euripide, de Virgile et de Racine. Il proposa comme sujet du mémoire requis : L’exotisme chez Baudelaire.
En juillet 1935, Senghor devint le premier agrégé de l’Afrique noire sous domination française. Il le devenait après deux ou trois tentatives : la première fois, en 1933 précise Senghor, lorsque à sa grande surprise, il fut admissible, ‘vingt-cinquième sur quelque trois cents’, mais échoua faute d’avoir préparé l’oral. ‘Ce n’est qu’en 1935’ qu’il sera reçu pendant son service militaire, fait-il observer. ‘ Je n’avais donc’, conclut-il, ‘perdu qu’un an’. Un an ou deux ans ? Il y a lieu de relever quelques inexactitudes dans les souvenirs de Senghor. Selon le Rapport officiel de la session de 1935, le nombre de candidats était de 89 en 1932, de 133 en 1934 et de 181 en 1935. Il serait surprenant que le nombre de candidats de la session de 1933 avoisinât les ‘quelque trois cents’ que Senghor avance. Au contraire, la liste détaillée des trente et un récipiendaires à l’agrégation de grammaire de 1935 mentionne la présence d’’un ancien étudiant en cours de service militaire’, qui ne pouvait être autre que Senghor. Il est classé 26e ex-aequo avec deux autres. Et l’auteur rappelle les autres aspects mythiques de ce succès.
Senghor indique qu’il a été reçu ‘sur une explication de texte de Racine’, qui lui conféra ‘la meilleure note correspondant à 17,50/20’. Nulle part dans le Rapport, pourtant très munitieux, il n’est fait mention de la note de Senghor, encore moins de Racine conçu comme sujet d’oral. A l’évidence, Racine n’a pas fait l’objet d’une explication orale. Senghor se réfère probablement, avec un souvenir imparfait, à l’une des épreuves écrites.
La naturalisation de Senghor n’eut lieu que grâce à l’intervention vigoureuse de Blaise Diagne - toujours député du Sénégal, ancien sous-secrétaire d’Etat aux Colonies en 1932 et de surcroît son correspondant - contre l’obstruction du ministre de l’Education nationale : De Monzie. Celui-ci s’opposait alors à l’octroi de cette citoyenneté française.
Précisons que l’agrégation n’est pas un diplôme universitaire. C’est un concours administratif pour recruter des fonctionnaires français. Le plus haut diplôme que l’université française délivre est le doctorat. Le Rapport émet une critique très sévère sur le niveau toujours en baisse des candidats et des récipiendaires de l’agrégation.
Senghor affirme avoir rencontré Aimé Césaire au Lycée Louis-le-Grand. Mais selon J. .F. Sirinelli (Deux étudiants ‘coloniaux’ à Paris à l’aube des années trente, Vingtième siècle, revue d’histoire n° 18 avril-juin 1988, p. 83), cette rencontre est postérieure à la Khâgne. Car ce n’est qu’en octobre 1931, c’est-à-dire à une date où Senghor n’est plus à Louis-le-Grand, que le futur maire de Fort-de-France arrive à son tour en hypokhâgne. C’est vraisemblablement à la cité universitaire du boulevard Jourdan que les deux étudiants ont fait connaissance. Aimé Césaire, en effet, n’était pas pensionnaire au lycée ; il est logé à la maison des provinces de France de la cité universitaire. Cité où loge également Léopold Sédar Senghor.
Senghor passe des Lettres pures à l’Ethnologie et puis à la Politique. Professeur de français, latin et grec (1935 – 1945), il a eu des débuts difficiles à Tours. Il mena une carrière agréable à Saint-Maur-Des-Fossés au lycée Marcellin Berthelot. Il voulait entreprendre des recherches doctorales qui sont demeurées inachevées.
Ce livre est une contribution sérieuse et documentée à la connaissance de l’itinéraire intellectuel de Senghor. Dans ce domaine, il existe une énorme littérature hagiographique et peu d’études critiques. L’action politique de Senghor est volontairement occultée et son œuvre poétique est largement magnifiée. Senghor a déployé d’énormes moyens de l’Etat sénégalais pour faire connaître son œuvre poétique et obtenir des doctorats honoris causa. Il est devenu une figure légendaire honorée par la France pour son combat pour la francophonie et sa francophilie. Mon père m’a raconté que, pour expliquer ce qu’est le titre d’agrégé, il leur était dit que Senghor pouvait, si on brûlait le dictionnaire français, le reconstituer intégralement. Il est temps que des chercheurs africains fassent des travaux scientifiques sur son action politique et son œuvre poétique.
Amady Aly DIENG