
our les besoins d'un livre,
Markus Wolf avait une soeur, je l'ai aimée (Grasset, 1997), j'ai été conduit à m'intéresser du plus près possible à celui que Bernard Frank se plaisait, entre nous, à appeler "votre beau-frère". Car de la famille Wolf, outre Catherine, née le 13 mai 1940, à Toulon, je n'avais rencontré que Konrad, qui passait alors (juillet 1960) pour le plus grand cinéaste est-allemand. Dans ma naïveté, je n'avais pas compris que, si j'avais pu filer le parfait amour, deux grosses semaines durant, avec la si jolie Catherine, je le devais à l'obligeance de ce frère caché. Sans lui, avec mon visa valable pour la seule ville de Dresde, Berlin m'eût été interdite.
Qu'ai-je alors découvert, plus de trente ans après, qui contredit, un tout petit peu, la notice nécrologique parue dans vos colonnes ? D'abord, comme dans tout roman - et la vie de Markus en a été un -, il y a la figure du père, Friedrich Wolf.
C'est un dramaturge connu à la fin des années 1920. Sa pièce, Professeur Mamlock, a été montée aussi bien à New York qu'à Moscou. Mais il n'est pas que ça. Communiste, Friedrich approche les cercles dirigeants de son parti et connaît bien la situation difficile de l'URSS. De ce fait, lorsqu'il fuit Hitler avec Else, son épouse, et ses fils, Markus et Konrad, il passe d'abord par la Suisse (Bâle) avant de s'installer en France. Ainsi, l'été 1933, toute la famille Wolf séjournera-t-elle sur l'île de Bréhat dans la maison que leur a prêtée Paul Vaillant-Couturier. Des photos en témoignent.
Enfin, Friedrich, comme plus tard ses enfants, est un séducteur. Lasse de ses infidélités, Else se décide à gagner Moscou avec ses deux garçons. Friedrich ne la rejoint qu'à la fin de 1937, mais il en repart l'année suivante, direction l'Espagne. Si ce n'est qu'il n'ira pas plus loin que Paris, où il s'intéresse au milieu de l'émigration allemande et marxiste. Qu'y fait-il ? Qu'y voit-il ? Mystère. Tout ce que l'on sait, c'est qu'il tombe amoureux à Sanary de Ruth Herreman, membre de l'appareil clandestin du PC allemand, et qu'ils auront un enfant, Catherine.
Arrêté en septembre 1939, Friedrich Wolf va connaître les camps d'internement du sud de la France. Arthur Koestler, Gustav Regler en portent témoignage. Il n'en sera libéré qu'en mars 1941 sur l'intervention de l'ambassade soviétique, qui, le considérant comme un de ses ressortissants, veille à son rapatriement...
Autre chose, j'ai eu entre les mains une photographie de la libération de Berlin en mai 1945 où l'on voit Konrad et Markus en uniformes de l'armée rouge. Ce sera la dernière. Ernst Wollweber, qui fut le chef de Jan Valtin comme de Ruth Herreman, le recrute tout de suite après pour ses services.
Enfin, Markus Wolf a bien voulu répondre le 21 avril 1997, par fax et via le trotskiste Maurice Najman, son premier biographe (L'Œil de Berlin, éd. Balland 1992), à mes questions sur sa soeur, qui s'était suicidée l'été 1989. Je ne suis pas près d'oublier le jugement que Markus porta sur elle : "Rien de ce qu'elle disait n'était vrai." Venant d'un frère qui vécut dans le trompe-l'oeil en se persuadant que le vrai n'est qu'un moment du faux, voilà qui aurait porté à sourire si je n'avais autrefois aimé Catherine...
Gérard Guégan est écrivain.