Le dépossédé
Portrait 
Gilles Macassar A VOIR, A LIRE
Exposition Artaud, jusqu’au 4 février à la Bibliothèque nationale de France, site François-Mitterrand, quai François-Mauriac, Paris 13e. Tél. : 01-53-79-59-59.
Catalogue, éd. BNF/Gallimard, 220 p., 39 €.
Antonin Artaud, un insurgé du corps, d’Evelyne Grossman, éd. Gallimard, coll. Découvertes, 128 p., 13,10 €.
Œuvres d’Antonin Artaud, éd. Gallimard, coll. Quarto, 1 450 p., 35 €.
Cahier, Ivry, janvier 1948, éd. Gallimard, 2X48 p., 39 €.
Le dépossédé
Un dramaturge brûlant. Un acteur magnétique. Un poète forcené. Malgré ou à cause de sa fulgurance, Artaud le Momo était de ceux que la société “n’a pas voulu entendre”.
Ce 13 janvier 1947, le Théâtre du Vieux-Colombier est pris d’assaut. Neuf cents privilégiés du Tout-Paris littéraire et artistique s’entassent dans la petite salle pour une conférence d’un genre inédit. Les deux André, Gide et Breton, sont là, le premier assis bien en vue, le second au fond, sur un strapontin. De 21 heures à minuit, dans un silence oppressant, un revenant d’outre-monde rappelle que lui, l’auteur du Théâtre et son double, est toujours vivant, qu’il faut compter de nouveau avec sa voix et sa parole : « Jamais encore Antonin Artaud ne m’avait paru plus admirable, se souviendra Gide plus tard. De son être matériel rien ne subsistait que d’expressif : sa grande silhouette dégingandée, son visage consumé par la flamme intérieure, ses mains de qui se noie. » Ce noyé qui, à plusieurs reprises, perd pied devant son auditoire, s’embrouille dans ses notes, s’abîme en de longs silences, ce naufragé en réalité refait surface. Après neuf années de plongée au fond de la nuit, dans l’enfer et l’enfermement des asiles d’aliénés, à Rouen d’abord, puis à Paris et dans sa banlieue, enfin à Rodez, d’où, le 25 mai 1946, l’acharnement d’une poignée de fidèles – Arthur Adamov, Marthe Robert, Jean Paulhan – réussit à l’arracher. « Artaud le Momo » le clame sans chichis : lui qui si souvent s’est prétendu crucifié trois mille ans plus tôt, le voici ressuscité ! « Je suis mort à Rodez sous un électrochoc et c’est au moment où les infirmiers entrèrent pour emporter mon corps à la morgue que celui-ci rendit un tressaillement minime, après lequel d’un bloc je me réveillai. »
Hébergé dans une clinique d’Ivry où il est libre de ses mouvements, Antonin Artaud se dépense sans ménagement, noircissant plus de quatre cents cahiers d’écolier, réalisant à la mine de plomb et aux craies de couleur, en grand format raisin, des autoportraits ou des portraits de proches qui lui rendent visite. Comme si cette fertilité graphique était démultipliée par le pressentiment d’une fin prématurée – Antonin Artaud est retrouvé mort au pied de son lit le 4 mars 1948 au matin, à 51 ans. C’est à cette création tous azimuts que rend hommage aujourd’hui la Bibliothèque nationale de France. En charge des manuscrits du poète au site de la rue Richelieu, Guillaume Fau a veillé à ce que toutes les facettes d’Artaud soient illustrées : l’acteur de cinéma muet comme l’homme de radio, le metteur en scène de théâtre comme le critique d’art, le dessinateur comme l’écrivain.
L’existence d’Antonin Artaud se joue en effet sur plusieurs scènes. D’abord au théâtre, où le jeune Marseillais, né dans une famille aisée et élevé chez les maristes, s’engage dès son arrivée à Paris, en 1920. Il entre au Théâtre de l’Œuvre, voué par Lugné-Poë au répertoire d’avant-garde – Maeterlinck, Ibsen, Strindberg –, puis à l’Atelier de Charles Dullin, où il est tour à tour figurant, comédien, dessinateur de costumes et de décors. « On a l’impression de retrouver une mystique oubliée de la mise en scène, confie l’apprenti dramaturge à Max Jacob ; on joue avec le tréfonds de son cœur, avec ses mains, avec ses pieds, avec tous ses muscles. On sent l’objet, on le hume, on le palpe, et pourtant il n’y a rien, pas d’accessoires. Les Japonais sont nos maîtres directs. »
Dix ans plus tard, à l’Exposition coloniale de 1931, nouvelle révélation : le théâtre de Bali. « Ce que j’ai toujours conçu de la nécessité pour le théâtre de représenter quelques-uns des côtés étranges des constructions de l’inconscient, explique-t-il à Louis Jouvet, tout cela est comblé, satisfait et au-delà par les surprenants spectacles balinais, qui sont un beau camouflet au théâtre tel que nous le concevons. » De cette gifle salutaire et de sa propre expérience d’auteur-réalisateur, à la tête de l’éphémère Théâtre Alfred-Jarry (Les Cenci, d’après Shelley et Stendhal), naît en 1936 Le Théâtre et son double – manifeste rassemblant Le Théâtre et la Peste, Le Théâtre de la cruauté, En finir avec les chefs-d’œuvre, Un athlétisme affectif...
« Formidable appel de forces qui ramènent l’esprit à la source de ses conflits », le théâtre, pour Antonin Artaud, est tout sauf un divertissement : un rituel de gestes brûlants et dévastateurs comme ceux de « la lave dans le désastre d’un volcan ». De sa présence magnétique en scène, qui « entraînait avec elle un paysage de roman noir, transpercé d’éclairs » (André Breton), témoignent les films muets dans lesquels l’auteur d’Héliogabale ou l’Anarchiste couronné incarne des personnages illuminés ou sulfureux, de Marat dans le Napoléon d’Abel Gance au moine Massieu dans La Passion de Jeanne d’Arc, de Carl Dreyer.
Parallèlement, Artaud ne cesse d’écrire, se faisant le chantre de sa propre difficulté à créer. « Je n’ai jamais trouvé ce que j’écris que par affres », commente-t-il dans sa correspondance avec le directeur de la NRF, Jacques Rivière, qui, en 1923, refuse de publier ses poèmes du Pèse-nerfs. « Là où d’autres proposent des œuvres, proclame l’incipit de L’Ombilic des limbes, je ne prétends pas autre chose que de montrer mon esprit. » Un esprit en proie aux crises d’angoisse et au doute, qui se reconnaît de moins en moins dans l’engagement politique des surréalistes, avec lesquels il finit par rompre, et de plus en plus dans le dénuement de frères d’infortune : « Je n’aime pas les poèmes de la nourriture, mais les poèmes de la faim, ceux des malades, des parias, des empoisonnés, des suppliciés du langage qui sont en perte dans leurs écrits. » Entendez : Arthur Rimbaud, Isidore Ducasse, le comte « impensable » de Lautréamont, « qui est mort de rage pour avoir voulu, comme Edgar Poe, Nietzsche, Baudelaire et Gérard de Nerval, conserver son individualité intrinsèque et non devenir, comme Victor Hugo, Lamartine, Musset, Blaise Pascal ou Chateaubriand, l’entonnoir de la pensée de tous ».
Abreuvé de détresse, Antonin Artaud recourt fréquemment à l’opium ou au laudanum. En 1936, il s’embarque pour un séjour au Mexique, chez les Indiens de la sierra Tarahumara, afin d’y être initié au rite du peyotl, une plante recelant un puissant hallucinogène, la mescaline – qui entraînera plus tard Henri Michaux de Misérable Miracle en Epreuves, exorcismes. En 1937, en proie au délire, Artaud se rend en Irlande pour y restituer la prétendue canne de saint Patrick, héritée du Christ. Scandale public, échauffourée : Artaud est rapatrié manu militari, et interné d’office.
De quelle pathologie souffre-t-il ? « Psychose hallucinatoire chronique », diagnostique le Dr Ferdière en 1943, prescrivant une cinquantaine d’électrochocs. A l’époque jeune interne en neuropsychiatrie, fréquentant le poète dans le sillage de Marthe Robert, le psychanalyste Michel de M’Uzan, aujourd’hui, rectifie : « Paraphrénie confabulante, sans risque d’évolution démentielle. » Un trouble mental qui ne relève d’aucune nosographie classique, tolérable socialement, en dépit d’anomalies de comportement. Au chapitre de ces bizarreries (qu’Artaud appelle ses « simagrées ») figurent les « xylophonies vocales », ou glossolalies — syllabes, onomatopées hurlées ou glapies sur tout le registre de la voix. Assistant à une séance poétique à la galerie Pierre Loeb en juillet 1947, Pierre Boulez se souvient : « L’avoir vu et entendu lire ses propres textes nous a indiqué comment opérer une fusion du son et du verbe, faire gicler le phonème quand le mot n’en peut plus. »
Des Ecrits de Rodez aux Suppôts et Suppliciations, en passant par Van Gogh ou le suicidé de la société – texte flamboyant écrit en 1947 après une visite en trombe de l’exposition du musée de l’Orangerie, Artaud dénonce la violence hospitalière dont l’institution psychiatrique s’est rendue coupable envers lui : « Un aliéné est un homme que la société n’a pas voulu entendre... C’est ainsi qu’elle a inventé la psychiatrie, pour se défendre des investigations de certaines lucidités supérieures dont les facultés de divination la gênaient. »
« L’homme est malade parce qu’il est mal construit », accuse son émission radiophonique Pour en finir avec le jugement de Dieu, déprogrammée la veille de sa diffusion, en février 1948. La Création est ratée, sabotée et salopée, faute à « la maladresse sexuelle de Dieu » (titre d’un dessin de 1946). Pour réparer cette malfaçon, rebâtir l’homme à l’endroit et le guérir, ne cessons de lire ni d’admirer l’« adresse textuelle » d’Antonin Artaud.
Hébergé dans une clinique d’Ivry où il est libre de ses mouvements, Antonin Artaud se dépense sans ménagement, noircissant plus de quatre cents cahiers d’écolier, réalisant à la mine de plomb et aux craies de couleur, en grand format raisin, des autoportraits ou des portraits de proches qui lui rendent visite. Comme si cette fertilité graphique était démultipliée par le pressentiment d’une fin prématurée – Antonin Artaud est retrouvé mort au pied de son lit le 4 mars 1948 au matin, à 51 ans. C’est à cette création tous azimuts que rend hommage aujourd’hui la Bibliothèque nationale de France. En charge des manuscrits du poète au site de la rue Richelieu, Guillaume Fau a veillé à ce que toutes les facettes d’Artaud soient illustrées : l’acteur de cinéma muet comme l’homme de radio, le metteur en scène de théâtre comme le critique d’art, le dessinateur comme l’écrivain.
L’existence d’Antonin Artaud se joue en effet sur plusieurs scènes. D’abord au théâtre, où le jeune Marseillais, né dans une famille aisée et élevé chez les maristes, s’engage dès son arrivée à Paris, en 1920. Il entre au Théâtre de l’Œuvre, voué par Lugné-Poë au répertoire d’avant-garde – Maeterlinck, Ibsen, Strindberg –, puis à l’Atelier de Charles Dullin, où il est tour à tour figurant, comédien, dessinateur de costumes et de décors. « On a l’impression de retrouver une mystique oubliée de la mise en scène, confie l’apprenti dramaturge à Max Jacob ; on joue avec le tréfonds de son cœur, avec ses mains, avec ses pieds, avec tous ses muscles. On sent l’objet, on le hume, on le palpe, et pourtant il n’y a rien, pas d’accessoires. Les Japonais sont nos maîtres directs. »
Dix ans plus tard, à l’Exposition coloniale de 1931, nouvelle révélation : le théâtre de Bali. « Ce que j’ai toujours conçu de la nécessité pour le théâtre de représenter quelques-uns des côtés étranges des constructions de l’inconscient, explique-t-il à Louis Jouvet, tout cela est comblé, satisfait et au-delà par les surprenants spectacles balinais, qui sont un beau camouflet au théâtre tel que nous le concevons. » De cette gifle salutaire et de sa propre expérience d’auteur-réalisateur, à la tête de l’éphémère Théâtre Alfred-Jarry (Les Cenci, d’après Shelley et Stendhal), naît en 1936 Le Théâtre et son double – manifeste rassemblant Le Théâtre et la Peste, Le Théâtre de la cruauté, En finir avec les chefs-d’œuvre, Un athlétisme affectif...
« Formidable appel de forces qui ramènent l’esprit à la source de ses conflits », le théâtre, pour Antonin Artaud, est tout sauf un divertissement : un rituel de gestes brûlants et dévastateurs comme ceux de « la lave dans le désastre d’un volcan ». De sa présence magnétique en scène, qui « entraînait avec elle un paysage de roman noir, transpercé d’éclairs » (André Breton), témoignent les films muets dans lesquels l’auteur d’Héliogabale ou l’Anarchiste couronné incarne des personnages illuminés ou sulfureux, de Marat dans le Napoléon d’Abel Gance au moine Massieu dans La Passion de Jeanne d’Arc, de Carl Dreyer.
Parallèlement, Artaud ne cesse d’écrire, se faisant le chantre de sa propre difficulté à créer. « Je n’ai jamais trouvé ce que j’écris que par affres », commente-t-il dans sa correspondance avec le directeur de la NRF, Jacques Rivière, qui, en 1923, refuse de publier ses poèmes du Pèse-nerfs. « Là où d’autres proposent des œuvres, proclame l’incipit de L’Ombilic des limbes, je ne prétends pas autre chose que de montrer mon esprit. » Un esprit en proie aux crises d’angoisse et au doute, qui se reconnaît de moins en moins dans l’engagement politique des surréalistes, avec lesquels il finit par rompre, et de plus en plus dans le dénuement de frères d’infortune : « Je n’aime pas les poèmes de la nourriture, mais les poèmes de la faim, ceux des malades, des parias, des empoisonnés, des suppliciés du langage qui sont en perte dans leurs écrits. » Entendez : Arthur Rimbaud, Isidore Ducasse, le comte « impensable » de Lautréamont, « qui est mort de rage pour avoir voulu, comme Edgar Poe, Nietzsche, Baudelaire et Gérard de Nerval, conserver son individualité intrinsèque et non devenir, comme Victor Hugo, Lamartine, Musset, Blaise Pascal ou Chateaubriand, l’entonnoir de la pensée de tous ».
Abreuvé de détresse, Antonin Artaud recourt fréquemment à l’opium ou au laudanum. En 1936, il s’embarque pour un séjour au Mexique, chez les Indiens de la sierra Tarahumara, afin d’y être initié au rite du peyotl, une plante recelant un puissant hallucinogène, la mescaline – qui entraînera plus tard Henri Michaux de Misérable Miracle en Epreuves, exorcismes. En 1937, en proie au délire, Artaud se rend en Irlande pour y restituer la prétendue canne de saint Patrick, héritée du Christ. Scandale public, échauffourée : Artaud est rapatrié manu militari, et interné d’office.
De quelle pathologie souffre-t-il ? « Psychose hallucinatoire chronique », diagnostique le Dr Ferdière en 1943, prescrivant une cinquantaine d’électrochocs. A l’époque jeune interne en neuropsychiatrie, fréquentant le poète dans le sillage de Marthe Robert, le psychanalyste Michel de M’Uzan, aujourd’hui, rectifie : « Paraphrénie confabulante, sans risque d’évolution démentielle. » Un trouble mental qui ne relève d’aucune nosographie classique, tolérable socialement, en dépit d’anomalies de comportement. Au chapitre de ces bizarreries (qu’Artaud appelle ses « simagrées ») figurent les « xylophonies vocales », ou glossolalies — syllabes, onomatopées hurlées ou glapies sur tout le registre de la voix. Assistant à une séance poétique à la galerie Pierre Loeb en juillet 1947, Pierre Boulez se souvient : « L’avoir vu et entendu lire ses propres textes nous a indiqué comment opérer une fusion du son et du verbe, faire gicler le phonème quand le mot n’en peut plus. »
Des Ecrits de Rodez aux Suppôts et Suppliciations, en passant par Van Gogh ou le suicidé de la société – texte flamboyant écrit en 1947 après une visite en trombe de l’exposition du musée de l’Orangerie, Artaud dénonce la violence hospitalière dont l’institution psychiatrique s’est rendue coupable envers lui : « Un aliéné est un homme que la société n’a pas voulu entendre... C’est ainsi qu’elle a inventé la psychiatrie, pour se défendre des investigations de certaines lucidités supérieures dont les facultés de divination la gênaient. »
« L’homme est malade parce qu’il est mal construit », accuse son émission radiophonique Pour en finir avec le jugement de Dieu, déprogrammée la veille de sa diffusion, en février 1948. La Création est ratée, sabotée et salopée, faute à « la maladresse sexuelle de Dieu » (titre d’un dessin de 1946). Pour réparer cette malfaçon, rebâtir l’homme à l’endroit et le guérir, ne cessons de lire ni d’admirer l’« adresse textuelle » d’Antonin Artaud.
Exposition Artaud, jusqu’au 4 février à la Bibliothèque nationale de France, site François-Mitterrand, quai François-Mauriac, Paris 13e. Tél. : 01-53-79-59-59.
Catalogue, éd. BNF/Gallimard, 220 p., 39 €.
Antonin Artaud, un insurgé du corps, d’Evelyne Grossman, éd. Gallimard, coll. Découvertes, 128 p., 13,10 €.
Œuvres d’Antonin Artaud, éd. Gallimard, coll. Quarto, 1 450 p., 35 €.
Cahier, Ivry, janvier 1948, éd. Gallimard, 2X48 p., 39 €.
Télérama n° 2966 - 18 Novembre 2006
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