Henri Cartier-Bresson Instants décisifs
La sortie des films tournés par Henri Cartier-Bresson, l’exposition de son « Scrapbook » (« bloc-notes ») à la Fondation HCB et la publication de ce « Scrapbook » sont trois événements à ne pas manquer.
Voyant le cinéma comme « une alternative à la photographie dans la manière de voir le monde et d’en saisir le mouvement », HCB, comme on le nomme, assistant de Jean Renoir dans La vie est à nous, La Partie de campagne et La Règle du jeu, a réalisé ses premiers films lors de la guerre d’Espagne. Peu avant sa mort, l’artiste souhaitait que ses films soient édités pour le public. C’est chose faite par MK2, dans un coffret de deux DVD, avec six films d’Henri Cartier-Bresson, ainsi que des documents et des témoignages sur l’artiste.
Victoire de la vie (1937), film de solidarité avec l’Espagne républicaine, montre la cruauté de la guerre d’Espagne par les mutilations physiques provoquées et la nécessité de réparer les corps blessés. La guerre livre ici son lot d’amputés, avec ces hommes devenant culs-de-jatte ou manchots. Le film d’HCB milite sur le terrain très concret de l’appel aux fonds pour l’aide médicale. On y voit des enfants jouer au pied de barricades dans une Madrid bombardée où la population a faim. Dans les usines, on fabrique le coton pour les soins chirurgicaux, tandis que le travail des paysans produit la nourriture qui manque tant. HCB filme aux côtés des brancardiers, des médecins et des infirmières, dont il nous montre aussi la formation. Les mutilés reçoivent des membres artificiels. « Le spectateur n’oubliera pas ce tragique cul-de-jatte qui se traîne sur ses mains et qui, une fois ses jambes artificielles en place, s’avance avec l’allure hésitante d’un automate encore mal réglé. Ou encore ce détail poignant de l’unijambiste qui range son tabac dans la jambe nouée et vide de son pyjama », écrit Georges Sadoul dans Regards, en 1938. Sadoul sera, d’ailleurs, l’auteur du commentaire de L’Espagne vivra (1938), que réalise HCB pour le Secours populaire français et des colonies. Ce film, plus marqué par la rhétorique militante, défend la nécessité de l’intervention et de l’aide militaire pour les républicains, alors que Rome et Berlin fournissent Franco en armes et soldats.
L’Œil du siècle
En 1945, HCB tourne Le Retour, au sujet de la dure marche vers le pays natal des prisonniers et déportés libérés des camps. HCB, emprisonné lui-même en Allemagne en 1940, avait pu s’évader en 1943 et rejoindre un mouvement clandestin d’aide aux prisonniers. Dans Le Retour, on trouve des images d’archives sur la guerre et les camps prises par les services cinématographiques américains d’information, dont Cartier-Bresson est conseiller technique. Là aussi, le film n’est pas exempt de rhétorique propagandiste, mais ces images sont rares, fortes, émouvantes : ainsi, le sourire d’un déporté squelettique ou les retrouvailles des familles, gare de l’Est. La Libération met aussi face à face victimes et bourreaux. Après l’ouverture d’un camp, on voit cette image célèbre du procès public, à Dessau, d’une colla-boratrice dénoncée par sa victime.
« California Impressions » (1969) et « Southern Exposures » (1970) sont deux documentaires en couleurs. Carnets de voyage d’un libre jeu de montage des images, ils témoignent de l’Amérique profonde lors de la guerre du Viêt-Nam, des luttes pour les droits civiques des Noirs. On y découvre un pays où le phénomène religieux contamine les couches de la population à travers Églises et sectes.
Lettre à Mamadou Bâ, film tourné en 1991 par Cartier-Bresson et sa femme, Martine Franck, pour Amnesty International, proteste auprès du président mauritanien contre la mort d’un jeune berger tué par les gardes nationaux. Le deuxième DVD du coffret offre, à travers documentaires et témoignages, d’autres aspects de l’homme, de son art photographique ou pictural. En effet, Cartier-Bresson a consacré les dernières années de sa vie à la peinture et au dessin. Cet ancien élève du peintre cubiste André Lhote recherchait, dans ses images, géométrie et structures. Dans un livre illustré de photos, Serge Toubiana commente les films, situant chaque œuvre dans son contexte. Signalons, enfin, l’exposition du Scrapbook de Cartier-Bresson (photographies 1932-1946) jusqu’à fin décembre, qui complète parfaitement l’édition du coffret en croisant ses sujets.
Du hasard objectif à l’Histoire
Espagne (1937), Allemagne (1940-1945), Inde (1947-1948), Chine (1948-1949), URSS (1954), États-Unis (1969), comment expliquer que l’œuvre de HCB soit mêlée aux grands tournants historiques des années 1930 aux années 1980 ? Aux mots « histoire », « témoignage », « documentaire » mis sur ses images, l’artiste invoque le « hasard objectif », cher au surréa-lisme, mouvement qu’il rejoint à ses débuts. Hasard objectif où, pour André Breton, « la frontière entre subjectif et objectif exige d’être abolie », y voyant « la rencontre d’une causalité externe et d’une finalité interne, forme de manifestation de la nécessité extérieure qui se fraie un chemin dans l’inconscient humain ». Ainsi, HCB créa lui-même les circonstances de ce hasard pour devenir témoin actif de « l’histoire en train de se faire », non par la succession des événements, mais par le rapport de vérité qui existe entre ses images et l’occasion historique qui les a engendrées.
Dans « Instant décisif », texte célèbre de Cartier-Bresson sur la photographie, dans ce « tir » qui lui procure la « joie », seule compte la décision subjective, assumée comme telle, d’appuyer sur le déclencheur ou de dire moteur. « Photographier, c’est mettre sur la même ligne de mire la tête, l’œil et le cœur. C’est une façon de vivre », écrit Cartier-Bresson.
Cet artiste, appelé aussi l’Œil du siècle (le xxe siècle), a parcouru le monde, saisissant la vérité des hommes à travers leurs conditions de vie dans des photoreportages rejetant toute mise en scène, captant la réalité sur le vif. Son cinéma relève de la même éthique : un humanisme engagé, dont l’œuvre garde encore aujourd’hui toute sa force documentaire et expressive.
Laura Laufer
• Coffret Cartier-Bresson, MK2, 2 DVD, un livre illustré, commenté par S. Toubiana. • Henri Cartier-Bresson, Scrapbook, Photographies 1936-1942, Steidl. Avec un essai de M. Frizot et des documents d’époque, 256 pages, 65 euros. • Exposition « Le scrapbook », Fondation Henri Cartier-Bresson, 2, imp. Lebouis, Paris 14e.