C’était Antonin Artaud,

Publié le par david castel

Retour sur celui qui n’a jamais quitté la scène

BIOGRAPHIE . Florence de Mèredieu publie un ouvrage éclairant sur Antonin Artaud, l’homme d’écriture qui se peignit sous les traits d’un « suicidé de la société ».

C’était Antonin Artaud,

Florence de Mèredieu.

Éditions Fayard

1 086 pages, 35 euros.

La Chine d’Antonin Artaud - Le Japon

D’Antonin Artaud.

Éditions Blusson

96 pages, 25 euros.

Sur les rayons de la bibliothèque les oeuvres complètes d’Antonin Artaud parues chez Gallimard grâce au dévouement de Paule Thévenin occupent déjà une place considérable. Quant aux ouvrages qu’a suscités sa figure souffrante et foudroyée, ils sont légion. Aujourd’hui Florence de Mèredieu apporte sa pierre à l’édifice. Elle sort un livre en forme de somme sur l’auteur du Théâtre et son Double dont la pensée, un demi-siècle après sa mort, ne cesse de hanter l’imaginaire en excès. Florence de Mèredieu a bien voulu évoquer pour nous quelques axes de sa réflexion.

On peut dire que l’ombre d’Artaud ne cesse de planer sur le théâtre dans ses recoins les plus secrets. Vous qui venez de lui consacrer une somme richement documentée, en quoi pensez-vous que la figure d’Artaud et son oeuvre peuvent être encore opérantes aujourd’hui ?

Florence de Mèredieu. Antonin Artaud reste d’abord l’écrivain qui a su exprimer en une langue incisive les questions les plus secrètes et les plus refoulées. La grande question qu’il a posée, c’est celle de savoir ce que c’est que d’avoir un corps et une pensée, de se lever tous les matins et de mettre en branle cette double machinerie, biologique et mentale, que nous articulons dans un espace et un temps donnés. C’est ce corps qu’il a voulu reconstruire et recréer en le remettant, comme dans un creuset, au centre de la scène théâtrale. Il a, par ailleurs, vécu dans un monde qui a connu deux guerres terrifiantes, mais il a aussi vu surgir ce que l’on a appelé l’art moderne. Ce monde riche et chaotique est encore le nôtre. Critique vis-à-vis de la décadence européenne de son époque, il s’est intéressé à ce que nous appellerions aujourd’hui « le tiers-monde », aux cultures autres (celtiques, mexicaines, africaines, asiatiques). La notion de métissage culturel est en germe dans son oeuvre. Il ne s’adresse pas uniquement à une caste d’intellectuels ou d’artistes mais à l’homme, tout à la fois ordinaire et extraordinaire, qui se trouve en chacun de nous.

On ne peut, chez lui, décrire séparément l’homme de l’oeuvre...

Florence de Mèredieu. Pendant très longtemps, j’ai travaillé essentiellement sur l’oeuvre : riche, flamboyante, multiforme. La composition de cette grosse biographie m’a amenée sur un tout autre terrain. Celui des faits et de la réalité. Il s’est agi d’un très long travail de détective. On a eu jusqu’ici tendance à considérer que l’oeuvre d’Artaud ne s’inscrivait que très peu dans son siècle. L’examen des faits, des dates et des documents, la visite des lieux où il est passé (Marseille, l’Irlande, Rodez) m’ont montré qu’il nest rien. L’oeuvre d’Artaud est puissamment ancrée dans son époque et sa pensée s’est souvent construite au cours de la marche de son corps d’homme. Comme dans la Sierra Tarahumara, au nord du Mexique, où il s’est rendu en 1936. Il s’est nourri de toutes les influences et de toutes les rencontres. Sa culture était grande ; il a beaucoup lu et s’est imprégné, dans le Montparnasse cosmopolite des années trente, de toutes les aventures avant-gardistes. Mais la question centrale du rapport entre l’oeuvre et l’homme reste, chez lui, celle de ses rapports avec la folie. Je me suis penchée très précisément sur le rôle qu’ont joué les maisons de santé dans son enfance, et les structures asilaires ensuite. N’oublions pas qu’il a été interné neuf années durant dans les grands hôpitaux psychiatriques. La forme et le contenu de ses derniers écrits (particulièrement abondants) ne s’expliquent pour moi que dans le sillage des traitements (par électrochocs) qu’il a alors subis.

Dans le parcours d’Artaud, il y a ce livre admirable sur Van Gogh « suicidé de la société ». On peut penser que d’une certaine manière, c’est un autoportrait d’Artaud. Comment, dans votre livre, articulez-vous cette existence étrange, le plus souvent mangée par la souffrance, au siècle qui fut le sien, et comment cela peut-il encore nous parler avec tant de force ?

Florence de Mèredieu. Il

y a deux aspects dans l’« homme-Artaud ». Il y a, tout d’abord, une extraordinaire puissance vitale, un appétit de vie démesuré, un sens aigu de la drôlerie, de la cocasserie et de la farce. Prévert disait de lui : « Artaud, c’est Tartarin. » Et puis, il y a « l’autre », « le double », celui qui pense et qui souffre. Sans conscience, sans pensée, on ne souffrirait pas. Toute une part de l’oeuvre s’articule là : entre le corps et la pensée. En l’homme, il s’intéresse bien plus à celui qui travaille avec son corps et ses outils qu’à celui qui travaille par concepts. Et Van Gogh est d’abord pour lui un merveilleux ouvrier, qui travaille de façon « roturière », à l’aide de ses pigments et de ses « outils » de peintre. L’oeuvre d’Artaud porte donc la marque double de ce que fut sa vie : la souffrance, mais aussi ces accents solaires qu’il a su déceler dans la peinture de Van Gogh. Artaud est l’écrivain qui a su donner du mal-être (qui était le sien, mais aussi celui de son époque : il a été interné en pleine guerre et a connu, comme ses congénères, la disette et la faim) l’expression tout à la fois la plus sûre et la plus « décalée ». Il a aussi su tirer des aventures les plus extrêmes et les plus infâmes de son existence (deuils familiaux, maladie, folie) un surcroît de puissance et de vie. Son oeuvre est en ce sens délibérément optimiste. Dionysiaque. Ce qui explique qu’elle nous parle encore aujourd’hui, mais aussi et surtout qu’elle nous donne la puissance et l’envie de parler. À notre tour.

Le passage d’Artaud dans le mouvement surréaliste a été fulgurant. Je crois savoir qu’André Breton le mettait au plus haut, puis il y a eu la rupture fracassante. Pensez-vous qu’Artaud était d’une certaine manière surréaliste ou là aussi tout à fait à part ?

Florence de Mèredieu. Le surréalisme est d’abord un mouvement créatif qui a voulu révolutionner les idées et le monde en se servant des mots, des images, de la poésie. Et puis, il y a les coulisses : tout un petit monde s’y agite, et bien des ambitions. Nés tous les deux en 1896, Artaud et Breton participent du même univers, celui de l’après-Première Guerre mondiale. Ils ont entretenu des relations complexes. Ils se considéraient l’un l’autre comme deux personnages importants. Durant sa période « irlandaise » (en 1937), Artaud verra en Breton l’équivalent d’un Shaman ou d’un roi, apte à prendre la tête de la rébellion qu’il entendait mener contre le monde ! Breton, qui avait fait des études de médecine et de psychiatrie, s’est très vite méfié de la dimension de folie et d’anarchisme qui entourait Artaud. C’est ce qui explique qu’Artaud ait été écarté du mouvement. Breton voulait bien de lui comme fer de lance ; mais il entendait garder la maîtrise du mouvement. Et durer. L’impétuosité d’Artaud, ses coups de nerfs l’inquiétaient. - Artaud aura donc traversé l’aventure surréaliste, entre 1924 et 1926 ; il y fut très opérant et son passage par le mouvement laissera en lui des traces indélébiles. Artaud et Breton sont deux grands visionnaires, mais les mondes qu’ils circonscrivent sont très différents, et aux antipodes, pourrait-on dire, l’un de l’autre. Breton s’intéresse au merveilleux, à la vêture des mots et de l’inconscient ; Artaud, lui, fore en arrière-plan, dans ce qu’il appelait le « réel sous-enterré ».

Entretien réalisé par Muriel Steinmetz

Article paru dans l'édition du 9 novembre 2006.

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La vraie vie d'Antonin Artaud
LE MONDE DES LIVRES | 16.11.06 | 11h37  •  Mis à jour le 16.11.06 | 11h37
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Le temps est venu d'abandonner un certain nombre d'images attachées au nom d'Antonin Artaud. Pas pour réinsérer ce nom dans une histoire bien pondérée de la littérature du XXe siècle, mais pour dégager l'authentique puissance de subversion de son oeuvre du mythe auquel elle donna lieu. Un jour, il faudra d'ailleurs faire le récit de cette mythification, avec ses acteurs sincères, ses naïfs et ses profiteurs. L'un des effets de cette fascination fut de ne pas percevoir la folie d'Artaud d'abord comme aliénation et souffrance mais comme pur pouvoir de création et d'anarchie. L'extraordinaire singularité d'Artaud se trouva ainsi diluée au profit d'une généralité sans contours, sinon ceux des groupes qui se l'appropriaient : l'antipsychiatrie, les révoltés de Mai 68 ou les poètes de la "beat generation"... En 1959, André Breton lançait déjà, avec une grandiloquence suspecte : "A jamais la jeunesse reconnaîtra pour sien cette oriflamme calcinée." Est-il besoin de brandir ainsi la figure bouleversée d'Artaud pour lui rendre justice ?

Ce bouleversement, il est temps de l'évaluer avec conscience, hors du fanatisme imprécatoire qui mime sans profit l'attitude même du poète. En peu d'années, avec une fulgurance sans exemple, Artaud a posé comme une nécessité absolue l'adéquation de son être, ou de l'être en général, et de sa littérature - comme il le fit également, à un autre niveau, pour le cinéma, le dessin et surtout le théâtre. Le premier acte fut sa correspondance avec Jacques Rivière (directeur de la NRF), publiée en 1924. Aveu d'impuissance - comme peu d'écrivains ont accepté d'en faire - et témoignage d'une "lucidité absolument anormale", ces lettres d'une intelligence stupéfiante ne marquent pas seulement une date dans la biographie de l'écrivain ; elles ne sont pas uniquement une sorte de préface à son oeuvre future ; elles constituent comme le manifeste de l'adéquation dont nous parlions. Tous les écrits qui viendront ensuite, qu'ils soient ou non marqués par la folie - ils le seront de plus en plus - illustrent la même terrible lucidité. Lors de la parution de L'Ombilic des limbes, en 1925, Roger Vitrac souligna que "jamais la chair n'était allée aussi loin dans l'exploration de la pensée". Remarque qui vaut pour l'oeuvre entière d'Artaud.

La remarquable édition, en 2004, des Œuvres de l'écrivain dans la collection "Quarto", chez Gallimard, due à Evelyne Grossman, a permis, dans un premier temps, de faire un retour aux livres et aux textes eux-mêmes, éclairés par un choix de lettres et de documents. Cela palliait provisoirement le blocage de l'édition des Œuvres complètes, pour laquelle l'écrivain avait signé un contrat dès septembre 1946 - ce qui relativise la figure du "poète maudit". Maître d'oeuvre de ce travail monumental et passionné, Paule Thévenin, qui fut l'une des proches de l'écrivain, mena l'entreprise jusqu'au tome XXVI, avant qu'un procès puis la mort ne l'interrompent.

"MYSTIQUE CACHÉE"

L'exposition de la BNF et la grande biographie de Florence de Mèredieu constituent les autres pièces de ce qu'on peut appeler une réhabilitation. A cela, il faut ajouter un essai inédit et inachevé de Paule Thévenin, qui prend place à la suite du livre qu'elle publia sur Artaud au Seuil en 1993. L'auteur aborde la question des rapports entre Artaud, le surréalisme et André Breton. Dans ce texte, dont l'éditeur n'indique pas à quelle date et dans quelles circonstances il a été rédigé, Thévenin, témoin privilégié s'il en est, s'appuie sur le numéro 3 de La Révolution surréaliste qu'Artaud supervisa en avril 1925 et intitulé "Fin de l'ère chrétienne". Elle démontre que l'auteur de L'Ombilic des limbes, s'il s'opposa à Breton, avait quelque raison de revendiquer, lui aussi, le surréalisme, cette "mystique cachée".

Sur les rapports avec le surréalisme, comme sur tous les autres chapitres de la vie d'Antonin Artaud, Florence de Mèredieu apporte des vues nouvelles et souvent inédites. On pourrait certes, ici ou là, désirer plus de nuances. Ainsi, sur les rapports avec l'ésotérisme, la biographe assimile-t-elle trop rapidement le goût d'Artaud pour les théories d'un René Guénon et ses relations brèves, en 1927, avec Jacques Maritain, que l'on ne peut guère dire "lié à la mouvance ésotérique". Mais à propos de ce même thème, les précisions sur les deux séjours d'Artaud, en 1936-1937 au Mexique puis en Irlande - qui marquèrent un véritable basculement dans le délire - sont de première importance.

C'est en s'appuyant sur Michel Foucault que l'auteur analyse les rapports d'Artaud avec la psychiatrie et l'institution asilaire ainsi que le rôle des psychiatres - et de leurs épouses ! Dès l'âge de 17 ans, en 1914, à Marseille, le jeune homme connaît les premières atteintes du mal psychique : "La catastrophe de la guerre avait correspondu pour moi à une catastrophe intime de l'être, à une déroute de la sexualité...", expliquera-t-il en 1945, sortant de cette seconde guerre passée dans la misère des asiles, à Ville-Evrard et à Rodez, où on lui administre des électrochocs. C'est de son enfermement qu'Artaud adresse des "sorts" à différentes personnes, dont "Hitler, chancelier du Reich", pour exorciser les malédictions dont elles étaient porteuses.

Le contexte familial (plus positif qu'on a bien voulu le dire) et les filiations littéraires sont également analysés en détail. Dans les deux cas, Artaud n'est pas né de nulle part. C'est l'un des mérites de l'ouvrage de Florence de Mèredieu de nous le rappeler. Et cette constatation ne le diminue en rien.


C'ÉTAIT ANTONIN ARTAUD de Florence de Mèredieu. Fayard, 1 090 p., 35 €.

ANTONIN ARTAUD : FIN DE L'ÈRE CHRÉTIENNE de Paule Thévenin. Préface de Michel Surya. Ed. Lignes-Léo Scheer, 300 p., 19 €.

Signalons également le volume de la collection "Découvertes", Antonin Artaud. Un insurgé du corps, d'Evelyne Grossman (Gallimard, 128 p., 13,10 €). La même présente également un superbe fac-similé de l'un des Cahiers d'Ivry, de janvier 1948, avec sa retranscription, en deux fascicules (Gallimard, 39 €).

Patrick Kéchichian
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Publié dans LAETITIA

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