BRIN D'HISTOIRE - Unia a retrouvé un film rappelant une lutte nationale, en 1933, contre une baisse de salaires des fonctionnaires. C'est comme si on avait déjà vu le film... Et pourtant, la bobine de pellicule a 73 ans. Elle a été retrouvée au fond d'un carton traînant dans les locaux d'Unia il y a très peu de temps seulement. Intitulé Baisse des salaires!, ce film muet d'une quinzaine de minutes, tourné en 16mm noir/blanc, a alors été numérisé et mis en ligne sur le site de la Communauté genevoise d'action syndicale pour la commémoration du 9 novembre (lire ci-contre). Dans la foulée, quelques documents d'époque sont (ré)apparus, éclairant un combat méconnu mené en 1933 contre une baisse généralisée des salaires des fonctionnaires fédéraux et de tous les cantons.
Cette époque troublée, qui a engendré l'un des plus tragiques conflits à Genève, était marquée du krach boursier de 1929. En 1932, nous apprend le film, la Suisse comptait «14 chômeurs pour 1000 habitants». Le Conseil d'Etat genevois accorde alors aux sans-emploi suisses résidant dans le canton depuis deux ans entre 4 et 8 francs par jour selon leurs charges familiales. Et encore, seulement quinze jours par mois, peut-on lire dans les documents fournis parallèlement au film. Les autres chômeurs ne subsistaient qu'avec les bons distribués par le Bureau de bienfaisance. Pour sa part, la Ville de Genève leur payait gaz et électricité ou fournissait du charbon. En 1933, le déficit de la Confédération était de 71 millions de francs, soit 16% des dépenses annuelles.
Pour rétablir l'équilibre comptable, une loi fédérale et une série de lois cantonales, toutes de même contenu, sont adoptées durant l'hiver 1932-33. Elles imposent une réduction des traitements des employés de la fonction publique. Sur le plan fédéral, la coupe était de 6 millions de francs. L'économie escomptée à Genève était de 900000 francs sur une masse salariale de 20 millions, soit 4,5% de réduction.
Discours connus Attaquées par référendum, les lois passent devant le Souverain en mai 1933, donnant lieu à une forte campagne. Du côté patronal, la propagande présente les fonctionnaires comme une «classe privilégiée» pouvant bien «consentir un léger sacrifice» car «la nation a besoin du dévouement de tous», est-il inscrit sur un placard de l'Union nationale. Ironie, ce dernier est signé par le conseiller d'Etat Edmond Turrettini, celui-là même qui décidera plus tard de faire donner la troupe contre des manifestants antifascistes.
En face, les syndicats et la gauche mettent en place un comité national d'action contre ces lois. C'est lui qui produira le film, comme moyen de propagande. On y voit des pancartes donnant les «titres de chapitre» et des scènes de la vie ouvrières dénonçant les conséquences d'une baisse des revenus. Pour illustrer la chute du pouvoir d'achat, une femme fait ainsi son marché, mais ne peut même pas acheter un chou. Puis le marchand repart avec sa carriole encore pleine de produits invendus...
Au-delà du symbolique et du contexte, plusieurs passages du film restent actuels. Par exemple, lorsqu'il est affirmé que «la baisse des salaires n'assainira pas les finances fédérales». La stagnation des salaires fédéraux depuis une dizaine d'années n'a en effet pas résorbé le déficit, les embellies provenant toujours d'une hausse des recettes fiscales. De même, «la baisse des traitements du personnel fédéral entraîne la baisse des salaires dans l'industrie privée» est un argument que le Cartel intersyndical de la fonction publique ne renie pas aujourd'hui...
Le 28 mai 1933, 80% des électeurs se déplacent aux urnes pour rejeter, finalement, la loi fédérale avec 55% de refus. I
Note :
www.cgas.ch/9novembre/spip.php?article15