C'était Antonin Artaud

Publié le par david castel

Parution

Information publiée le mercredi 8 novembre 2006 par Bérenger Boulay

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Florence de Mèredieu
C'était Antonin Artaud

Librairie Arthème Fayard
 2006
ISBN : 2-213-62525-5
1104 pages
 35

Présentation de l'éditeur:

Ecrivain, acteur de cinéma, homme de théâtre, Antonin Artaud (né en 1896, mort en 1948) refuse de se laisser enfermer dans les limites d'un état civil ordinaire et se construit une personnalité hors du commun. Il traverse l'aventure surréaliste, et entreprend en 1936 et 1937 deux grand voyages initiatiques (au Mexique et en Irlande). Il y perd toute identité sociale et se retrouve interné dans les asiles psychiatriques (1937-1946). Il en ressort au bout de neuf ans, portant très haut cette parole et ce "Théâtre de la Cruauté" qu'il puise au fin fond de son corps d'homme.
Cette biographie passionnante et richement documentée retrace cette vie singulière et esquisse - en arrière-plan - l'histoire intellectuelle et humaine de la première moitié du XXe siècle.


Florence de Mèredieu, universitaire et spécialiste de l'art moderne et contemporain (Histoire matérielle et immatérielle de l'art moderne, Larousse, 2004), est l'auteur de fictions et de plusieurs ouvrages sur Artaud : Antonin Artaud, Portraits et Gris-gris , 1984. Antonin Artaud, Voyages , 1992, Antonin Artaud, les couilles de l'Ange, 1992, Sur l'électrochoc, le cas Antonin Artaud, 1996, La Chine d'Antonin Artaud / Le Japon d'Antonin Artaud , 2006




Url de référence : http://www.editions-fayard.fr/FrCatalogue.asp?Ouvrage=3527256




Artaud en revenant de l'expo
Textes, photos, dessins, films : à la BNF, un éclairage sans précédent sur l'auteur carbonisé qui termina sa vie à l'asile.
Par LANÇON Philippe, Gérard LEFORT
QUOTIDIEN : vendredi 10 novembre 2006
Antonin Artaud Bibliothèque nationale de France, quai François-Mauriac, 75013. Jusqu'au 4 février 2007.
Avec Artaud, le visage perd ses dents, mais la langue a les siennes. Passé les autoportraits carbonisés qui ouvrent l'exposition de la Bibliothèque nationale et vous basculent dans le train fantôme de l'énergique souffrance du bonhomme asilaire, on ne voit qu'elles. Des dents partout, c'est-à-dire des phrases. «Toute écriture, écrit-il, est de la cochonnerie.» 
 
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Bizarre de lire ça sur un mur officiel, comme un graf chic, mais la charcuterie Artaud, ça tient vraiment au corps. Ça mord la carcasse, cette conscience, et elle le sent passer. Les dents d'Artaud sont ici partout, jamais trop en vitrines : lettres, poèmes, dessins, cris sur la page et sorts jetés face au monde «effroyable» ­ l'adjectif numéro un, celui qui qualifie l'humaine condition vécue par l'artiste au pèse-nerfs.
Manuscrits. Papiers mêlés, hachés, brûlés à la syntaxe ou à l'allumette : on a envie de tout lire, noter, retenir, ne plus oublier. D'ailleurs, on le fait. Il faut peut-être remonter à l'exposition «André Breton, la beauté convulsive» (Beaubourg, 1991), pour se revoir croiser dans autant de manuscrits sans faiblesse, une telle mâchoire. Jamais on n'atteint le fond du tiroir.
Lisez plutôt, laissez-vous mordre. Hôpital d'Ivry, 26 avril 1947, au crayon sur un cahier d'écolier : «Je m'ennuie sans rémission ni recours possible./ On ne m'aime pas./ On m'a pris mon coeur./ On s'en est servi pour en aimer d'autres que moi./ Quand je l'ai réclamé on m'a dit que j'étais fou. Tout cela finira très mal Paule Thévenin.» Ou encore le mot de la fin, qui intelligemment n'est pas celle de l'expo, griffonné la veille de sa mort : «Le même personnage revient donc chaque matin (c'est un autre) accomplir sa révoltante, criminelle et assassine, sinistre fonction qui est de maintenir l'envoûtement sur moi, de continuer de faire de moi cet envoûté éternel. Etc., etc.» Vous y êtes ? Allons-y.
En 1920, à Marseille, le jeune Antonin Artaud, 24 ans, se fait tirer le portrait. Comme il est propre et joli, ce petit monsieur cintré, amidonné dans son rase-pet. La même année, est-ce le même, un autre portrait le montre bien froncé, les yeux roulant vers le ciel, vieilli avant l'âge, en déjà vieux Voltaire sous acide, comme une prémonition de lui-même. Fait-il le fou ?
Tout autour, des autoportraits de fin de vie (1946-1947) donnent une réponse : non. Dans ses dessins et gribouillis, y a-t-il un style Artaud ? Non. Plutôt un geste qui évoque tantôt Braque le jeune, tantôt Giacometti filant ses toiles, tantôt Hugo Pratt et ses études de têtes (genre docteur Jivaro).
Passé ce vestibule, on entre dans Shock Corridor : un couloir blafard distribue trois sections en trois salles (théâtre, peinture, cinéma). Ce plan en trois parties a une sagesse de bon aloi : avec Artaud, inutile de faire le malin ou le pervers. Dès les années 20, il est soigné pour ses nerfs. A partir de 1937, ses stages en HP sont fréquents, du Havre à Sotteville, de Sotteville à Sainte-Anne (comme tout le monde), de Rodez à Ivry, où il meurt le 4 mars 1948 au matin, probablement d'une overdose d'hydrate de chloral.
Si ce couloir ne signifiait qu'enfermement, ce serait un cul-de-sac. Mais ce qu'on y découvre abat les cloisons, et d'abord par cette curiosité : à droite en entrant, une interview d'Anaïs Nin extraite du magazine télé Dim Dam Dom (printemps 1970). Dans son éternité fardée, l'ancienne maîtresse d'Henry Miller témoigne de sa rencontre avec un homme «très tourmenté, très beau, très tendu». Elle insiste sur «tendu». 
Envoûtements. Dans la vitrine d'à côté, une longue série de sorts jetés par Artaud, d'Adolf Hitler à Jacqueline Breton (femme d'André), rappelle qu'il avait plusieurs moyens de se détendre. A Sonya Massé, le 14 mai 1939 : «Vous vous êtes livré contre moi hier soir à d'effroyables envoûtements de dilacération et d'excoriation psychique. Vous avez fait vaciller mon monde interne. Vous m'avez blessé à mort dans tout ce qui en moi appartient à l'homme, à cette blessure qui ne sera jamais cicatrisée. Je vous jette un sort de mort.» Qui est Sonya Massé ? Allez-y voir, puisque aussi bien le destinataire de ces sublimes (et «effroyables» ) fléchettes empoisonnées n'a aucune importance. C'est un lieu sans adresse.
A l'autre bout du corridor, effet réussi : un miroir qui reflète mal nos corps sans organe. Dessus, en grosses lettres : «Je tombe, je tombe.» C'est écrit. A gauche en bas des glaces, une gardienne est assoupie. L'administration n'appartient pas à la scénographie, mais le pourrait. L'asile est là.
On le quitte et nous voilà au théâtre ( de la cruauté, of course). Collages, photos, tout est encore à voir, à lire. Artaud, lié alors à la centrale surréaliste, fonde en 1926 le théâtre Alfred-Jarry avec Roger Vitrac. Cinq ans plus tôt, il a joué au théâtre de l'Atelier pour Charles Dullin. En hommage au disparu, Dullin écrit le 12 avril 1948, à Roger Blin : «Quand on a la chance d'avoir connu un Artaud jeune, charmant, au moment de l'éclosion d'un génie qui se manifestait aussi bien dans les croquis de décors qu'il me donnait que dans son intervention de jeune acteur et dans les conversations charmantes aux rares heures de détente que nous laissait la lutte quotidienne, vous comprendrez, mon cher Blin, qu'on ait envie de garder pour soi, pour soi seul, ce gentil visage d'un être disparu.» 
En fin de salle, assis sur la banquette, on écoutera l'enregistrement par Artaud, les 22 et 29 novembre 1947, de son texte Pour en finir avec le jugement de Dieu. Le capitalisme et l'Amérique impériale en prennent pour leur grade et la voix, ivre d'emphase joyeuse, se hausse de la glotte. «Savez-vous au juste ce que c'est, la cruauté ?» A ce stade, oui.
Fulgurances. Accélérons. Cinéma, peinture, surréalisme. Artaud est un critique d'art hors pair. Fulgurances sur Uccello, Van Gogh («Et c'est de quoi s'est noué à sa gorge le noeud de sang qui le tua») et autres. Balthus, à propos de la Toilette de Cathy (présente dans l'expo) : «réalisme organique». La bataille de San Lorenzo, d'Uccello : «A gauche, les poils, Uccello,/ à gauche les rêves, à gauche les ongles,/ à gauche, le coeur.» Il parle des lances. Tout y est.
Artaud est aussi acteur. De cinéma. Dans un espace dégagé, des extraits de films (dont l'Argent, de Marcel Lherbier) renvoient sa tête aux autoportraits et à ses «suppliciations» . C'est justement parce qu'il faisait l'acteur que le tribunal surréaliste le fout dehors, avec Soupault le journaliste, en 1927. Une brochure, Au grand jour, nous informe des griefs : «débile mental»,  «impuissant»,  «lâche»,  «canaille»,  «charogne». Que de compliments.

Florence De Mèredieu   
C'était Antonin Artaud
Fayard


Tous les livres de Florence De Mèredieu

Rencontre avec Florence de Mèredieu autour des livres : C’était Antonin Artaud (Biographie/Fayard) et La Chine/le Japon d’Artaud (Blusson). Débat animé par Olivier Carrérot.

Florence de Mèredieu, universitaire et spécialiste de l’art moderne et contemporain (Histoire matérielle et immatérielle de l’art moderne, Larousse, 2004), est l’auteur de fictions et de plusieurs ouvrages sur Artaud : Antonin Artaud, Portraits et Gris-gris, 1984. Antonin Artaud, Voyages, 1992, Antonin Artaud, les couilles de l’Ange, 1992, Sur l’électrochoc, le cas Antonin Artaud, 1996, La Chine d’Antonin Artaud/Le Japon d’Antonin Artaud, 2006.

Écrivain, acteur de cinéma, homme de théâtre, Antonin Artaud (né en 1896, mort en 1948) refuse de se laisser enfermer dans les limites d’un état civil ordinaire et se construit une personnalité hors du commun. Il traverse l’aventure surréaliste, et entreprend en 1936 et 1937 deux grands voyages initiatiques (au Mexique et en Irlande). Il y perd toute identité sociale et se retrouve interné dans les asiles psychiatriques (1937-1946). Il en ressort au bout de neuf ans, portant très haut cette parole et ce « Théâtre de la Cruauté » qu’il puise au fin fond de son corps d’homme.
Cette biographie passionnante et richement documentée retrace cette vie singulière et esquisse – en arrière-plan – l’histoire intellectuelle et humaine de la première moitié du XXe siècle.

15 novembre 2006


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Publié dans Biographies

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