Le 9 novembre 1932
dimanche 5 novembre 2006, par Jérôme Béguin
Tout commence le 5 novembre par un placard de l’Union nationale (UN) : « Mercredi 9 novembre, à 20h et demie : mise en accusation publique des sieurs Nicole et Dicker » à la Salle communale de Plainpalais. En organisant un espèce de procès, l’UN prend exemple sur ce que font à la même époque les nazis en Allemagne. Le dirigeant socialiste Léon Nicole et rédacteur en chef du quotidien Le Travail est la cible favorite de l’UN avec son camarade l’avocat Jacques Dicker. Les attaques antisémites à l’encontre de ce dernier sont extrêmement violentes.
Le Parti socialiste (PS) et l’ensemble des organisations de gauche demandent au Conseil d’Etat d’interdire la réunion fasciste, mais le gouvernement refuse sous prétexte de respect de la liberté de réunion. Il faut dire que l’UN lui assure une majorité au Grand Conseil et est représentée au Conseil d’Etat par Edmond Turrettini. Le Travail de Nicole appelle alors la gauche à venir porter la contradiction aux orateurs de l’UN, voire, si cela est impossible, à tenter d’empêcher la réunion : « Notre réponse aux réactionnaires doit être éclatante et de nature à enlever à tout jamais l’idée d’instruire un procès, alors qu’ils auraient tant à faire à juger leurs flibustiers banquiers, leurs affairistes véreux, leurs officiers crapuleux, leurs marchands empoisonneurs publics, et toute la clique de petits « crevés » à la Oltramare, Droin, Testuz, Steinmetz, ne méritent que la fessée. Tous à Plainpalais, mercredi soir ! » [1]
Le libéral Frédéric Martin, chef du Département de justice et police, prend la décision le 9 novembre au matin de demander au Conseil fédéral le renfort de l’armée, qui envoie une école de recrue.
En fin de journée, 5 000 personnes se rassemblent à Plainpalais, mais les militants de gauche ne parviennent pas à rentrer dans la salle. La foule reflue vers le boulevard du Pont-d’Arve devant le Palais des expositions où l’anarchiste Lucien Trochet, le communiste Francis Lebet, et Léon Nicole font des discours. A l’intérieur de la salle, les orateurs attaquent la gauche. Edouard Steinmetz compare Genève à une infection par « deux micro-organismes d’importation étrangère : Nicole de Montcherand et Dicker de Podolie » [2], Léon Nicole est en effet originaire de Montcherand dans le canton de Vaud et Jacques Dicker de la province de Podolie en Ukraine. Quelques militants de gauche réussissent à entrer dans la salle. Le communiste Gilbert Francioli tente de prendre la parole, mais il est sauvagement battu par le service d’ordre et expulsé sans connaissance. La police n’intervient pas. [3]
A l’extérieur, la foule cherche à passer les barrages de police pour accéder à la salle. La manifestation est houleuse, mais non insurrectionnelle. Pourtant vers 21h00, Frédéric Martin demande à l’armée d’intervenir. Lorsque les 120 soldats de la compagnie commandée par le premier-lieutenant Raymond Burnat arrivent sur les lieux, ils sont pressés par la foule, désarmés, des fusils sont brisés, des casques écrasés. Effrayé, Raymond Burnat donne l’ordre à ses hommes de faire feu : « un coup, tirez bas, feu ! » On relève 13 morts et 65 blessés. Beaucoup de victimes sont des badauds. Parmi les morts on ramasse le dirigeant communiste André Furst, et Francis Clerc dont le propre fils est une des recrues qui a tiré !
Après la fusillade, la foule reflue vers la rue de Carouge où une manifestation se reforme, conduite par les communistes et quelques anarchistes. Le cortège traverse la ville jusqu’à Cornavin en réclamant une grève générale de protestation, puis les gens rentrent chez eux.
Georges Oltramare, le dirigeant de l’UN, après une crise nerveuse, téléphone à 3 heures du matin au Conseil d’Etat pour exiger l’arrestation de Léon Nicole. Mais Frédéric Martin a déjà signé un mandat d’amené à l’encontre de Léon Nicole. [4]
Le lendemain, un mot d’ordre de grève générale est lancé pour le samedi 12 novembre. La grève n’est que partiellement suivie, les dirigeants modérés autour du syndicaliste socialiste Charles Rosselet cherchant l’apaisement. Le Parti communiste (PC) organise des obsèques pour André Furst qui réunissent au moins 5 000 personnes. Lorsque le cortège funèbre passe devant le Palais des expositions où se trouve la troupe, une mutinerie éclate, des vitres volent en éclat. L’internationale est chantée. [5]
La répression s’abat sur la gauche, plusieurs militants sont arrêtés dont Léon Nicole. Le Conseil d’Etat édicte en outre des lois sur l’ordre public, dites « lois Martin », en décembre. Des peines allant jusqu’à 10 ans de prison sont prescrites contre « quiconque commet ou participe à des actes collectifs tendant à modifier, par la violence, la constitution ou l’ordre constitutionnel du canton, à troubler ou à désorganiser les services ou établissements d’intérêt public, quiconque par paroles, écrits ou images, instruit autrui à commettre un tel acte ». Idem pour « quiconque aura pénétré dans une dépendance d’une habitation, dans un atelier ou un chantier ». Les réunions et manifestations publiques doivent obtenir l’autorisation du Département de justice, des amendes et de la prison sont prévues pour les contrevenants. Le PS et l’Union des syndicats du canton de Genève lancent un referendum qui obtient 6 900 signatures. Le peuple rejette ces « lois liberticides » en votation. [6]
De leurs côtés, les communistes et les participants à la manifestation du 9 novembre sont exclus de l’administration en janvier 1933. « L’élémentaire nettoyage est commencé » proclame le journal du Parti radical. [7]
Léon Nicole et 17 militants de gauche sont poursuivis par la justice, ils sont rendus responsables des événements. Le procès a lieu en mai et juin 1933 à la Salle Centrale. Sept accusés sont reconnus coupables d’émeute, Léon Nicole est condamné à six mois de prison, la plus lourde peine. Mais la population genevoise, qui a été choquée par la répression du 9 novembre, est indignée par ce procès. Elle le montrera en élisant un gouvernement à majorité socialiste, Léon Nicole sortant de prison pour devenir président du Conseil d’Etat. Quant aux véritables responsables des événements, les dirigeants de l’UN, les membres du Conseil d’Etat, les officiers qui commandaient, ils ne seront jamais inquiétés. Le soir du verdict, plus de 6 000 personnes se réunissent à la Salle communale de Plainpalais et dans les rues avoisinantes pour protester. La police disperse les attroupements à coups de matraque poursuivant les manifestants jusque dans les cafés. Des manifestants sont arrêtés et condamnés comme cet ouvrier socialiste qui écopa de huit jours de prison pour avoir proféré les mots de « vieilles vaches ». [8]
Notes
[1] Le Travail, 8 novembre 1932.
[2] Le Citoyen, 11 novembre 1932.
[3] Le Travail, 10 novembre 1932.
[4] Michel Rey, Genève 1930-1933, la révolution de Léon Nicole, Editions Peter Lang, Berne 1978.
[5] Sur cet épisode voir La formidable manifestation des obsèques de notre camarade in Le Drapeau Rouge, 14 novembre 1932, consultable sur www.lescommunistes.org ; Journal de Genève, 13 novembre 1932 ; La Suisse, 13 novembre 1932 ; Le Travail, 14 novembre 1932 ; ainsi que François Cramer, Mes souvenirs 1903-1973, juin 1980.
[6] Michel Rey, Genève... - op. cit.
[7] Le Genevois, 1er février 1933.
[8] Sur le 9 novembre, on lira avec intérêt Claude Torracinta, Le temps des passions, Tribune Editions, Genève 1978 ; Lucien Tronchet, Combat pour la dignité ouvrière, Editions Grounauer, Genève 1979. ; ainsi que le dossier présenté sur Lescommunistes.org.