"Si les intellectuels ont un rôle à jouer c'est celui d'éduquer"

Publié le par david castel


Léa Crespi pour Télérama

Alors que certains veulent légiférer sur le passé, ce spécialiste de la France contemporaine rappelle que l’histoire, “c’est un peu plus compliqué que ça”.

Il ne se proclamera jamais intellectuel médiatique. Pourtant, il est un des historiens les plus sollicités pour évoquer la France contemporaine, au grand bonheur de ceux qui veulent une parole claire et érudite. Né en mars 1937, professeur émérite à l’Institut d’études politiques de Paris, Michel Winock a consacré sa carrière à l’étude de la vie politique française de la IIIe à la Ve République. Il a ainsi pisté les virulences de l’extrême droite, suivi les grandes crises du pays autant que ses longues séquences de prospérité et de calme apparent, analysé aussi les origines du socialisme, auquel il reste, malgré ses critiques parfois vives, fondamentalement attaché. Fils d’épiciers catholiques, élevé dans la banlieue rouge d’Arcueil, l’homme a évoqué son enfance et son frère mort trop tôt d’une tuberculose dans un livre plein d’émotion, Jeanne et les siens. Etudiant depuis longtemps les mots et les parcours des intellectuels et des écrivains (Le Siècle des intellectuels, Les Voix de la liberté ), au fait de tous les soubresauts de la vie politique, l’historien a du respect pour les vrais engagements. Quant au citoyen, il reste un optimiste raisonnable et un passionné raisonné.
 
Beaucoup d’historiens sont venus à leur discipline pour des raisons idéologiques. Est-ce votre cas ?
Pas vraiment. Quand j’étais au lycée, je voulais devenir professeur de lettres. Je n’avais aucune vocation d’historien. C’est plus tard, dans le cadre de ma licence de lettres, qui incluait un certificat d’histoire moderne et contemporaine, que j’ai eu le coup de foudre, grâce à des professeurs comme Pierre Renouvin, Roland Mousnier, Ernest Labrousse, ou encore Raoul Girardet, qui m’a orienté vers l’agrégation d’histoire. Donc pas de détermination idéologique dans cette vocation plutôt tardive : une découverte. Mais la politique s’en est quand même mêlée car nous étions alors, à la fin des années 50, en pleine guerre d’Algérie. Je militais contre cette guerre dans de petites organisations de gauche et à l’Unef. Du coup je travaillais mes programmes d’histoire avec une certaine sensibilité militante, ce qui explique sans doute mon choix en faveur de l’histoire contemporaine et de l’histoire politique.
 
Vous citez une belle phrase de Pierre Nora en ouverture de L’Agonie de la IVe République. 13 mai 1958 : comprendre « le lien entre l’histoire qu’on a faite et l’histoire qui vous a fait ».
Cette citation a trait à ce qu’on appelle l’« ego-histoire ». Tous les historiens du contemporain, sans avoir à raconter leur vie, sont confrontés à cette tension entre ce qu’ils ont vécu, la façon dont ils ont jugé les événements qu’ils vivaient, et, d’autre part, leur métier d’historien, qui exige d’eux la révision de leur mémoire. La pratique de la discipline historique modifie votre regard sur les hommes et sur le monde. Si les historiens sont souvent mesurés dans leurs approches et leurs conclusions, c’est que leur travail consiste à se colleter avec la réalité des faits dans une perspective de longue durée. Face aux jugements péremptoires sur le passé, souvent à courte vue, le « c’est un peu plus compliqué que ça » serait la formule du praticien de l’histoire. Ça ne veut évidemment pas dire que les historiens ne sont pas engagés, et dans tous les camps. Citons seulement les exemples de Marc Bloch, résistant fusillé par les Allemands en 1944, celui de Pierre Vidal-Naquet ou d’Henri Marrou, l’un venant de la gauche, l’autre du catholicisme. Pendant la guerre d’Algérie ils ont été des premiers à dénoncer la torture.
 
Peut-on parler de complexité à propos du 13 mai 1958, l’insurrection à Alger qui a amené de Gaulle au pouvoir ?
Oui, c’est un bon exemple. Pour les uns, le 13 mai et le renversement de la IVe République ont été le fruit d’un complot ourdi de longue date. Pour les autres, les gaullistes, tout s’est passé dans la plus stricte légalité. Reprenons la formule : « c’est plus compliqué que ça ». J’ai voulu démontrer que, s’il n’y avait pas eu de complot stricto sensu, il y avait eu une opération subversive dans laquelle les gaullistes et de Gaulle lui-même furent partie prenante. Un complot inachevé, un complot de velours, mais un certain flirt avec l’illégalité.
 
Dans Le Siècle des intellectuels, vous définissez ainsi la fonction des intellectuels : être les « ouvriers de la démocratie impossible ». Que voulez-vous dire ?
Les pères de la IIIe République considéraient qu’il fallait éduquer les citoyens, les faire émerger du pur instinct, de leurs seuls intérêts particuliers, pour qu’ils se sentent solidaires, membres d’une communauté historique et politique. La démocratie est un idéal vers lequel on doit tendre, qui consiste à faire participer le plus grand nombre de gens aux décisions, aux responsabilités, mais on n’en a jamais fini ! Si les intellectuels ont un rôle à jouer, c’est donc celui d’éduquer. De faire prendre conscience des valeurs qui ont fondé la République. De montrer que liberté, égalité, fraternité, ce n’est pas du vent ! On en est loin, on en sera toujours loin : « démocratie impossible », ce qui n’empêche pas de contribuer à élever l’exigence démocratique…
 
Vous avez été signataire de la pétition du 12 décembre 2005 demandant l’abrogation des lois relatives à l’histoire, et s’élevant contre l’ingérence du législatif dans la démarche historique. Quel est le sens de cette initiative ?
Au départ, il y a « l’affaire Pétré-Grenouilleau », auteur d’un livre très sérieux sur l’histoire longue de l’esclavage et de la traite des Noirs (1). Alors que le livre venait d’obtenir le prix du Sénat en 2005, son auteur a été assigné en justice par un collectif des Antillais-Guyanais-Réunionnais (qui, depuis, a retiré sa plainte), à la suite d’une interview dans Le Journal du dimanche. Ce qu’on lui reprochait, en s’appuyant sur la loi Taubira de 2001, qui fait de la traite atlantique – et d’elle seule – un crime contre l’humanité, c’était d’oser relativiser la traite des Noirs par les Européens en la comparant aux autres grandes traites de l’histoire. Accusation surprenante ! Il était temps de poser sur le fond la question des « lois mémorielles ». Ce qu’on appelle ainsi, c’est d’abord la loi Gayssot du 13 juillet 1990 concernant la Shoah, qui sanctionne le négationnisme, c’est-à-dire la contestation de l’ampleur ou de la réalité du génocide juif ; puis la loi du 29 janvier 2001 reconnaissant le génocide arménien de 1915, la loi Taubira sur la traite atlantique qui date aussi de 2001, la loi du 23 février 2005, dont l’article 4 imposait aux historiens et aux enseignants d’évoquer le « rôle positif » de la présence française outre-mer (cet alinéa scandaleux qui a mobilisé beaucoup de monde et qui a été abrogé par le Conseil constitutionnel). On croyait alors l’offensive terminée, mais le 12 octobre dernier une nouvelle loi a été votée en première lecture par l’Assemblée, proposant des sanctions pénales allant jusqu’à la prison pour crime de négationnisme du génocide arménien. Personne ne remet en cause l’épouvantable massacre dont furent victimes les Arméniens. Mais est-il bien raisonnable de figer la recherche historique en vérité officielle ? Le Parlement n’a pas à écrire l’Histoire. L’histoire officielle concerne les régimes totalitaires.
 
Allez-vous jusqu’à mettre en cause le principe des commémorations ?
Non, bien sûr. Les hommes politiques ont le droit de célébrer ou de condamner des faits passés, d’instaurer des fêtes du souvenir, d’organiser des commémorations. Jacques Chirac ne sortait pas de son rôle, en 1995, quand il a reconnu la responsabilité de l’Etat français dans la rafle du Vél’d’Hiv de juillet 1942. Loin de nous l’idée de condamner cela, non plus que l’institution d’une journée en souvenir de l’esclavage. Mais ce sont là des gestes politiques, tandis que les lois, elles, sont d’une autre nature : elles ouvrent le droit aux poursuites, et en fixant une vérité d’Etat elles interdisent tout débat et toute avancée historique dans les domaines concernés. C’était déjà le cas de la loi Gayssot, mais celle-ci avait le mérite de reposer sur un immense travail juridique et historique issu du tribunal de Nuremberg ; c’est bien différent pour les lois suivantes, dont la formulation est sujette à caution. Ces lois issues de lobbies n’ont pas grand-chose à voir avec l’Histoire. Il s’agit de la revendication d’une reconnaissance, souvent légitime, mais la mémoire n’est pas l’Histoire. Les parlementaires qui votent ces lois ne mesurent pas le danger d’éclatement qu’elles font courir à la société. Ce n’est pas en limitant la liberté d’expression qu’on pourra soigner les blessures de la mémoire. Que l’on comprenne notre position : l’histoire écrite n’est jamais « définitive » ; elle a des trous qu’il faut combler, et les mémoires particulières y contribuent. Mais la sacralisation de ces mémoires, étrangères les unes aux autres, risque de transformer la société en une mosaïque d’identités s’ignorant les unes les autres. Comme le dit Pierre Nora, les mémoires divisent, l’histoire rassemble.
 
Il y a pourtant des faits irréfutables qui ne doivent pas être remis en question. N’y a-t-il donc pas un danger à revendiquer l’absolue autonomie de la démarche historique ?
Les faits irréfutables emplissent les livres et les traités : est-ce à la loi de décréter que la Terre tourne autour du Soleil ? Discuter, réfuter, avancer des preuves, des contre-preuves, corriger les idées reçues, c’est par la confrontation, c’est par le débat qu’on se rapproche de la vérité, et non par une vérité que le législateur nous assène d’en haut.
 
Dans La Gauche au pouvoir, vous revenez sur le mythe du Front populaire, qui a accompagné la gauche pendant plus de cinquante ans. Croyez-vous encore en l’union de la gauche ?
De toutes les grandes nations européennes, la France est la seule qui n’ait pas de grand parti social-démocrate, c’est-à-dire un grand parti de gauche qui se serait débarrassé de l’utopie révolutionnaire et qui œuvrerait à la réforme et à la défense active des plus démunis tout en acceptant la réalité de l’économie de marché, le pire des systèmes à l’exception de tous les autres. Or la gauche française est désunie à n’en plus finir. Ce n’est pas nouveau. Depuis la fin du XIXe siècle, contrairement à ce qui s’est passé dans les autres pays européens, la gauche et le mouvement ouvrier français ont toujours été divisés, disons, pour simplifier, entre une aile réformiste qui a perdu confiance en elle-même et une aile révolutionnaire qui n’a jamais fait la révolution. Au sein du Parti socialiste, le « surmoi révolutionnaire » n’a toujours pas été surmonté. Certes, le PS d’aujourd’hui ne croit plus aux préceptes sur lesquels s’est appuyée la création de la SFIO en 1905 : la révolution, la fin du capitalisme et la réalisation de la société sans classes. Il n’y croit plus, mais il a fait sa révision timidement, sans trop clamer qu’on a dépassé l’ère marxiste. Il reste aiguillonné sur sa gauche par les groupes extrémistes et ne parvient toujours pas à s’assumer pleinement comme un parti social-démocrate. C’est peut-être pour ça que le socialisme en France n’exerce pas la force des autres partis socialistes européens, et c’est au détriment de ceux dont il se réclame.
 
En 2002, l’historien Jacques Le Goff, comme Michel Rocard tout récemment, remettait en cause le principe du suffrage universel pour l’élection présidentielle, pervertie, selon lui, par la communication qui se substitue aux véritables enjeux politiques. Partagez-vous cet avis ?
Je redoute toujours la remise en cause du suffrage universel. L’hypermédiatisation fausse évidemment les débats, mais la désignation du président de la République au suffrage universel est l’institution la plus populaire en France. Au moment de voter, le citoyen éprouve le sentiment de participer directement à la vie politique. Un sentiment nécessaire et honorable. Toute l’importance de l’éducation est là : expliquer les enjeux réels d’une élection. L’idée du référendum sur l’Europe, qu’on a brocardée ici ou là, ne me semblait pas une absurdité.
 
Pourquoi les intellectuels s’engagent-ils si peu sur l’Europe ?
On peut le regretter. L’Europe a été portée, au XIXe siècle, par des écrivains comme Saint-Simon, Victor Hugo ou Ernest Renan, et elle devrait encore être une cause idéale pour les intellectuels, un point de fuite, une utopie concrète. Alors que s’est-il passé ? Il faut revenir aux années 50. Quand l’Europe a pris forme avec le traité de Rome en 1957, les intellectuels étaient mobilisés par la question de la guerre d’Algérie. L’Europe leur apparaissait comme une construction abstraite ne concernant que les technocrates ou les grands commis éloignés des peuples. Il y a un réel retard de l’idéologie et, pourquoi ne pas le dire, de la poésie (comme dans la construction des nations) sur la nécessité. L’Europe est en panne, et ce n’est pas une bonne nouvelle pour la paix dans le monde. Géant économique, nain politique, l’Europe restera dans les limbes tant que les peuples ne seront pas associés à sa construction : il me semble que c’est là une mission pour les intellectuels, et pas seulement pour les politiques… 

(1) Les Traites négrières. Essai d’histoire globale, Gallimard, 2004.

Propos recueillis par Gilles Heuré
A LIRE :
Le Siècle des intellectuels, Seuil, 1997. Les Voix de la liberté : les écrivains engagés au XIXe siècle, Seuil, 2001. Jeanne et les siens, Seuil, 2003. L’Agonie de la IVe République. 13 mai 1958, Gallimard, 2006. La Gauche au pouvoir : l’héritage du Front populaire, avec Séverine Nikel, Bayard, 2006.
Télérama n° 2964 - 4 Novembre 2006
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Publié dans Biographies

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