Guerre d'espagne : vérités Et mensonges
André Malraux ? « Un illusionniste cynique ». Le général Franco ? « Un petit bedonnant brutal, assoiffé de vengeance ». Soixante-dix ans après le déclenchement de la guerre civile, le grand historien britannique Antony Beevor, dans « La guerre d'Espagne » (Calmann-Lévy), s'attaque à quelques mythes et idées reçues.
Propos recueillis par François Dufay Le Point : Les nationalistes qui se sont soulevés contre la république en juillet 1936 sont-ils les seuls responsables de la guerre civile ? Antony Beevor : Les mythes républicains ont duré beaucoup plus longtemps que les mythes fascistes, parce qu'ils sont beaucoup plus séduisants. En réalité, les responsabilités dans le déclenchement de la guerre d'Espagne sont partagées. On a parlé à juste titre de la crainte, chez les républicains, d'un coup d'Etat fasciste. Mais on a sous-estimé la peur légitime des classes moyennes d'une révolution semblable à celle qui s'était produite en Russie. Un dirigeant socialiste comme Largo Caballero n'a rien fait pour rassurer en déclarant que, pour arriver à une république sans classes, il fallait préalablement anéantir la bourgeoisie ! Vous montrez qu'après la révolte des Asturies, en 1934, la guerre était devenue quasi inévitable. Oui. Ce fut un coup presque fatal porté à la démocratie. La gauche avait été horrifiée par la cruauté des troupes coloniales qui avaient maté la révolte des mineurs, et la droite l'avait été par cette tentative de révolution bolchevique. La guerre, en son commencement, donne une grande impression d'improvisation... Pour résumer, je dirai que la guerre d'Espagne a commencé, en juillet, comme une guerre révolutionnaire mexicaine, avec des colonnes de miliciens qui traversent les sierras en allant joyeusement au combat. Dès le mois de novembre, lors de la défense de Madrid, elle est devenue une guerre de tranchées du type de la Première Guerre mondiale. Et finalement, avec l'arrivée de la Légion Condor allemande, en janvier 1937, elle s'est transformée en prélude de la Seconde Guerre mondiale. Vous démontez au passage certains mythes, comme celui de l'Alcazar de Tolède. Il ne s'agit pas de nier l'héroïsme de ses défenseurs. Mais la propagande a gonflé le rôle des cadets, peu nombreux dans le bâtiment assiégé, alors que le gros des défenseurs était constitué par la Guardia civil, ce qui était moins sexy ! La guerre d'Espagne fut, aussi, une guerre de propagande. C'est avec le bombardement de Guernica, en avril 1937, que l'opinion internationale a basculé en faveur de la république, mais il était trop tard. A ce propos, il faut, semble-t-il, revoir à la baisse le bilan de ce drame immortalisé par Picasso... Selon le gouvernement d'Euskadi, ce bombardement de la ville sainte des Basques aurait fait 1 654 morts. Or de récentes recherches ont abaissé ce chiffre à 300, voire 200 morts. La destruction délibérée de cette ville par l'aviation nazie n'en reste pas moins apocalyptique. Au rang des mythes, vous n'épargnez pas notre André Malraux national... Les rapports des officiers soviétiques que j'ai consultés le décrivent comme un aventurier qui a réussi à soutirer au gouvernement républicain des salaires exorbitants pour payer les mercenaires de son escadrille España, composée d'avions obsolètes, qui furent peu engagés dans les combats. C'était un illusionniste, qui a su exploiter avec cynisme les circonstances pour se parer d'un héroïsme intellectuel. Et, pour finir, vous ne faites pas grand cas du général Franco... Petit, bedonnant, avec la voix haut perchée, il n'avait pas le physique de l'emploi. C'était un homme prudent, obstiné et brutal. Le plus choquant est la vengeance impitoyable qu'il a poursuivie pendant et après la guerre. Un journaliste l'a vu un jour envoyer au poteau d'exécution des miliciennes républicaines puis finir tranquillement son repas ! Son goût de l'ordre s'expliquerait, selon ses biographes, par une enfance perturbée auprès d'un père alcoolique.C'était un pur réactionnaire pour qui l'âge d'or de l'Espagne se situait sous le règne de Ferdinand et Isabelle la Catholique. Pour lui, le XIXe siècle était pourri par les francs-maçons et les libéraux, et le XVIIIe par les Lumières. Le coup de maître de Franco est d'avoir mis au point une formule de « monarchie sans la monarchie » qui lui a permis, au prix d'une certaine ambiguïté, d'unifier son camp, qui était beaucoup plus homogène de toute façon que le camp adverse, où l'on trouvait des conservateurs basques, des anarchistes, des trotskistes, des communistes... Mais, sur le plan militaire, plus qu'à Franco, le mérite de la victoire nationaliste revient au chef d'état-major Vigon et à l'Allemand Richtofen. La victoire des nationalistes était-elle inéluctable ? Ce sont moins les nationalistes qui ont gagné la guerre que les républicains qui l'ont perdue. Malgré leur manque d'armement, la bravoure des républicains leur permettait de résister sur leurs positions. C'est la stratégie imposée par les communistes qui est responsable de leurs échecs : ils ont concentré leurs meilleures divisions sur un petit secteur du front pour lancer de grandes offensives, offrant une cible parfaite à l'aviation adverse. Il aurait fallu au contraire combiner stratégie défensive et guérilla. L'une des deux seules victoires républicaines, celle de la défense de la ligne XYZ à l'été 1938, a été remportée par des miliciens, mais cela n'a pas été mis en avant parce que ce n'étaient pas des communistes ! L'« aide militaire fraternelle » de l'Union soviétique était payée au prix fort... Oui, l'aide de Staline était tout sauf désintéressée ! En échange de la fourniture de matériels et de conseillers soviétiques, 510 tonnes d'or de la banque d'Espagne ont été transférées en Russie, avec un taux de change léonin en faveur de l'URSS. Selon vous, seul un soutien des Etats-Unis aurait pu sauver la république... L'opinion américaine était très favorable aux républicains. Mais le lobby catholique, où s'illustrait Joseph Kennedy, a réussi à pousser le Congrès à bloquer les fournitures d'armes et d'avions aux républicains. C'est un des premiers exemples d'une action aussi efficace d'un lobby. On a beaucoup reproché à la France son non-interventionnisme. Léon Blum était dans une position impossible. Il lui était difficile de soutenir une Espagne qui, je vous le rappelle, n'était plus une démocratie, mais un pays livré à une révolution sociale, où les communistes prenaient le pas sur leurs alliés. Il avait peur de la guerre civile en France. Au total, combien de morts dans chaque camp ? On estime que les victimes de la terreur rouge dans la zone républicaine furent près de 38 000, dont 7 000 religieux. En outre, les républicains s'entre-tuaient : un rapport que j'ai trouvé dans les archives russes montre par exemple que 400 combattants de la 11e division, un corps d'élite composé de communistes, ont été exécutés par les leurs en un seul jour, lors de la bataille de Brunete, pour s'être débandés. Et de l'autre côté ? Le nombre de personnes assassinées par les nationalistes est estimé à 200 000, avant et après la guerre. Alors que les tueries commises par les républicains s'expliquent par la haine des possédants et la peur des espions, chez les nationalistes il s'agissait d'une politique de terreur planifiée : dans certaines régions comme l'Andalousie ou l'Estrémadure, les franquistes se sentaient en pays ennemi. Vous écrivez qu'après la guerre l'Espagne franquiste est devenue un « goulag ». N'est-ce pas exagéré ? Non. La moitié environ des 200 000 victimes des nationalistes sont mortes après la fin des hostilités, en incluant dans cette statistique les personnes mortes de faim ou de maladie dans les camps. Il existait en Espagne, jusqu'au milieu des années 40, un réseau de prisons et de camps formant un véritable archipel, tout à fait comparable à celui décrit par Soljenitsyne
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© le point 28/09/06 - N°1776 - Page 114 - 1172 mots