Samuel Beckett, cent ans sans poussière
Hommage . L’auteur d’En attendant Godot aurait eu cent ans cette année. Son pays d’adoption marque le coup avec une foule de manifestations.
Après Dublin, où il naquit le 13 avril 1906, c’est au tour de Paris, sa ville d’adoption, de célébrer, comme il se doit, l’anniversaire posthume de celui qui inventa un théâtre métaphysique paradoxal, issu de l’observation concrète. Entre octobre 2006 et mai 2007, l’intégralité de son oeuvre dramatique sera jouée - ce sera la première fois - dans divers lieux de la capitale (Comédie Française, Bouffes du Nord, Théâtre de la Ville, Athénée, Centre culturel irlandais...) et en Île-de-France, soit dix-neuf pièces, sans compter nombre de manifestations (350 au total) impliquant toutes les disciplines : le théâtre bien sûr, la danse - avec la reprise du célèbre May B, de Maguy Marin -, la musique, l’opéra, des lectures, des projections, des rencontres, des colloques (1)... Robert Abirached préside ce « Paris Beckett 2006-2007 ». À ses côtés se trouvent Tom Bishop, grand spécialiste anglo-saxon de l’écrivain, et Pierre Chabert, metteur en scène familier de l’oeuvre de Beckett. Barbara Hutt s’attelle à la part proprement plastique de l’événement, tandis qu’Edward Beckett, un neveu, apporte à l’entreprise son soutien amical.
L’intérêt de cette célébration exhaustive réside dans le fait qu’elle doit permettre de prendre l’exacte mesure de l’itinéraire d’un artiste en perpétuelle recherche qui, ainsi que le dit Pierre Chabert, « petit à petit enlevait les choses ; tentait de frôler le rien, le presque rien, la blancheur, le silence ».
Rejeton d’une famille bourgeoise irlandaise protestante, Samuel Beckett fut d’abord un long et sec jeune homme, un peu embarrassé de son corps, doté d’un oeil bleu de rapace. « Un visage en bec d’aigle ; influence possible du nom sur la forme du corps : bec, Beckett », suggère Didier Anzieu dans un bel essai consacré à celui qui deviendra lecteur d’anglais à Normale Sup, dans le Paris des années trente (2). Sans doute était-ce pour mettre entre sa mère et lui l’étendue de la Manche. En 1937, il adopte définitivement la France. C’est donc à la prestigieuse école de la rue d’Ulm qu’il rencontre un autre Irlandais, James Joyce, inventeur de l’Ulysse moderne, dont la vue commence alors de décliner. Il devient son secrétaire, collabore à son interminable « work in progress » (ainsi qualifiait-il son Finnegans Wake). Lucia, fille de Joyce, grande névrosée devant son père éternel, s’éprend de l’écrivain en herbe, qui ne sait trop, devant elle, sur quel pied danser. L’influence de Joyce sur Beckett sera capitale. C’est sans doute pour s’en défaire que Beckett dut prendre le contre-pied absolu du maître ès profusions qui procédait par accumulation de savoirs et de langues, en chef d’orchestre d’une vertigineuse polyphonie nourrie de signes. Joyce, à l’écriture en état de perpétuelle ébriété, n’allait-il jusqu’à inventer de nouveaux mots, là où Beckett, qui buvait sec, s’astreignait à la plus extrême sobriété dans l’écrit ? Pour se trouver, Beckett a donc dû affecter son écriture du signe moins. L’un est catholique, l’autre protestant. « Cela constitue des maternités différentes », nous dira, il l’a promis, le 14 novembre à la BNF, Philippe Sollers, dans une conférence intitulée « Métaphysique de Beckett ».
À Paris, dès 1945, Beckett qui, entre-temps a participé activement à la Résistance depuis Roussillon (Vaucluse) en zone libre, va inventer en dix ans à peine un théâtre inouï, dans lequel il mène ses personnages vers l’absolu de la représentation en train de s’effacer. Il choisit de s’exprimer en français pour composer la plupart de ses chefs-d’oeuvre, dont la trilogie romanesque : Molly, Malone meurt, l’Innommable (1947), sans compter Watt.
C’est à Paris que le futur prix Nobel de littérature (1969) découvre Breton, Eluard - qu’il traduit -, Apollinaire, Rimbaud et Proust à qui il consacre un essai. Sa première pièce de théâtre, En attendant Godot (Éditions de Minuit, 1952) écrite en 1948, est mise en scène par Roger Blin en 1953 au Théâtre de Babylone aujourd’hui disparu. Le choc est énorme, au point qu’on a pu dire qu’« il y a un théâtre d’avant et un d’après Godot ». Pour la première fois, une pièce n’a pas de contenu apparent et semble reposer sur rien, pour rien. Suivront Fin de partie, Oh ! les beaux jours, etc.
(1) « Festival Paris Beckett 2006-2007 ».
Tél. : 01 46 05 07 82.
Le programme est disponible sur www.parisbeckett.com.
(2) Didier Anzieu, Beckett, « Folio essais », Gallimard.
Muriel Steinmetz
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Article paru dans l'édition du 19 septembre 2006.