11-Septembre: apprendre à vivre avec le risque
Élisabeth Vallet
Édition du lundi 11 septembre 2006
Mots clés : États-Unis (pays), Terrorisme, 11 septembre 2001
Cinq ans après le 11-Septembre, le monde n'est plus le même: la carte géopolitique du Moyen-Orient est redessinée, l'administration Bush fragilisée, les États-Unis plus frileux, le Canada engagé dans une mission de guerre. Pourtant, à moins d'un nouvel attentat en sol américain qui consacrerait l'obsolescence des analyses actuelles, la diplomatie onusienne regagne du terrain, les sociétés civiles occidentales retrouvent les relais nécessaires pour progresser dans le domaine des droits et libertés individuels, l'Amérique du Nord paraît avoir appris à vivre avec un nouveau risque, et les litiges commerciaux demeurent au coeur des relations américano-canadien
George W. Bush et son épouse Laura ont déposé une couronne de fleurs hier à «Ground Zero». Agence France-Presse
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Les failles de la mémoire
Avant le 11-Septembre, en Europe, les années 1970 et 1980 avaient été le théâtre des actions sanglantes de groupes terroristes comme Action Directe, les Brigades rouges, l'IRA, ETA ou le FLNC... Y compris du fait du terrorisme international, avec l'attentat de la rue des Rosiers à Paris en 1982, le massacre des Jeux olympiques à Munich en 1972, l'explosion du vol d'Air India au-dessus de l'Atlantique en 1985 ou de celui de la Pan Am au-dessus de Lockerbie en 1988, ou encore des attentats orchestrés par le GIA en France en 1995. Le procédé même du 11-Septembre avait été «testé» : en 1994, le détournement -- avorté -- du vol d'Air France entre Alger et Paris avait semble-t-il pour vocation de s'écraser sur un monument parisien. Dans les années 1990, aux Philippines, des essais avaient eu lieu pour déjouer la sécurité aéroportuaire et ouvraient la voie au complot de Bojinka en 1995 : déjoué au hasard d'un incendie dans un appartement et fomenté par al-Qaïda, il prévoyait notamment de faire exploser 11 avions de ligne en vol en Asie du Sud-Est... Ainsi, outre le fait qu'il s'agissait de frapper le coeur de l'hyperpuissance, le 11 septembre 2001 a donc ceci de spectaculaire qu'il constituait le premier aboutissement de ce type de complot, de surcroît retransmis en direct sur les télévisions du monde entier, mobilisant les médias comme jamais depuis la première guerre du Golfe. Démultipliés à l'infini par cet extraordinaire porte-voix, les attentats du 11-Septembre ont doté l'administration Bush d'un véritable blanc-seing. En effet le 10 septembre au soir, la présidence Bush était envisagée comme l'une des plus falotes de l'histoire américaine. Les historiens des grandes universités américaines accordaient la note la plus faible de leur classement à un président effacé, que l'on voyait lisant The Pet Goat aux enfants d'une école primaire de Sarasota le 11 septembre à 9 heures du matin...
L'hérésie du «complot»
De là à croire que le gouvernement américain avait orchestré cette mise en scène pour redorer son blason, il n'y avait qu'un pas, qu'ont allègrement franchi les Messan, Moore, et autres Gretchénevski... Le groupe Carlyle, le Pentagone, la Maison-Blanche, Halliburton pour ne citer que les moins fantaisistes auraient donc monté un complot impliquant des membres d'al-Qaïda, le silence du FBI, de la CIA et des agents du terrain, celui des bureaucrates de plusieurs ministères, des conseillers et du personnel de la Maison-Blanche. Il y a un singulier paradoxe à penser l'administration Bush capable de constituer de toutes pièces un complot planétaire, et à la regarder comme nous la voyons le plus souvent : inepte, inapte à prendre des décisions cohérentes et de toute évidence, divisée.
Comment penser que c'est cette même présidence (ou ces mêmes groupes industriels ou bureaucraties) qui ait pu mener un complot d'une telle complexité (faire sortir les gens appropriés à temps, sommer les «initiés» de faire les transactions financières, former les pilotes, réduire au silence les bureaucraties) et ne pas trouver le moyen d'enterrer quelques armes nucléaires dans le désert irakien pour justifier l'intervention de 2003... Malheureusement pour les «complotistes», il y a au 11-Septembre une explication plus prosaïque et sans doute décevante : l'incompétence et la fragmentation du pouvoir. Le système décisionnel américain est articulé autour d'un enchevêtrement de poids et de contrepoids.... où chaque acteur a, quelque part dans le système, un contre-pouvoir, susceptible de le modérer ses excès...
L'inertie de ces mécanismes est cependant grande, et il aura fallu trois ans aux membres du Congrès, aux quotidiens nationaux et aux juges de la Cour suprême pour s'élever contre les abus d'une administration devenue omnipotente. Mais c'est pour cela que les scandales finissent par être dévoilés, même lorsque la présidence cherche à les couvrir (on connaît les Watergate, Irangate, et autres Plamegate). Ainsi, la théorie du complot cherche une intelligence supérieure là où il n'y a que des humains, faillibles, opportunistes et vaniteux. Il n'y a donc, avec le 11-Septembre, que des attentats singulièrement réussis, l'opportunisme d'un groupe de conseillers engoncés dans la guerre froide -- les néo-conservateurs -- et la peur de toute une population pétrifiée dans sa vulnérabilité. Par contre, il y a eu après le 11-Septembre des mouvements convergeant vers une limitation des droits de la personne que les théories du complot pourraient occulter : sous les coups de boutoir d'une présidence renforcée, l'évolution du droit pourrait avoir changé le monde.
Le sacrifice du droit
En effet, pour l'administration Bush, le 11-Septembre conduit à un retournement sans précédent. D'une légitimité inexistante en raison de la bataille judiciaire Bush-Gore, le président a soudain trouvé une approbation sans faille, bipartisane, atteignant des sommets inégalés jusqu'alors, bondissant à 90 %..... La riposte en Afghanistan, l'invasion de l'Irak, la lutte contre l'axe du Mal et ses francs-tireurs devaient constituer les fondements de la lutte pour la liberté. Las, cette dernière a été le premier dommage collatéral de la lutte contre le terrorisme. Car, en démocratie, le droit et les libertés individuelles sont souvent sacrifiés sur l'autel de la sécurité nationale, comme les deux conflits mondiaux en attestent. Aux États-Unis -- et ailleurs -- les années 40 ont été marquées par les déportations et expropriations des populations d'origine asiatique de la côte ouest. La guerre du Vietnam a justifié des mesures particulières, conférant de fait à la Maison-Blanche le titre de «présidence impériale». Des Pentagon Papers au Watergate, Nixon est devenu le symbole contemporain des dérives de la présidence... Est-ce pour cela -- ou peut-être pour des raisons plus électoralistes -- que des congressmen appellent aujourd'hui à la destitution du président Bush ? Car le droit a, en quelques années, été particulièrement mis à mal. La notion de guerre préventive (preemption) a porté un coup fatal au droit international. Guantanamo, Abou Ghraïb, et les prisons secrètes à l'étranger dont le président Bush vient d'admettre l'existence, ont réduit les conventions de Genève à bien peu de choses. Le USA Patriot Act a ouvert une large brèche dans le socle constitutionnel des libertés fondamentales aux États-Unis mêmes, modifiant des lois fédérales relatives par exemple à la procédure criminelle, donnant au FBI (notamment) un droit de regard sur les informations personnelles, autorisant l'arrestation, l'expulsion et la mise à l'isolement de suspects ainsi que les perquisitions et les écoutes téléphoniques sans autorisation préalable d'un magistrat. Les répliques du séisme du 11-Septembre vont plus loin encore, du Canada à l'Europe, où la plupart des États se sont empressés de durcir des dispositifs pourtant déjà répressifs. La violence d'État devient alors le plus grand risque de la lutte contre le terrorisme. Et c'est bien là, écrivait Michael Ignatieff en 2004, alors qu'il dirigeait le Carr Center for Human Rights Policy à l'Université Harvard, que l'Amérique pourrait perdre jusqu'à son identité.
Cinq ans plus tard...
Que dira-t-on en 2031 du 11-Septembre ?, demande l'historien Niall Ferguson qui s'imagine enseigner ces événements à une génération qui ne les aura pas connus. Car, déjà, aujourd'hui, se tourne une page de l'histoire... ouvrant une ère où 54 % des Américains se sentent en sécurité, où l'Amérique du Nord apprend à vivre avec le terrorisme, où le remodelage du Machrek amorcé par les États-Unis prend un tournant périlleux. Cinq ans plus tard, le monde a changé. Non parce que le risque terroriste est plus grand, mais bien parce que l'hyperpuissance a joué aux apprentis sorciers en remodelant une partie du monde... Et la rhétorique sécuritaire aura encore de beaux jours devant elle durant la campagne électorale du Congrès. Mais nombre de choses demeurent. Et à moins d'un autre événement de même ampleur, l'histoire retiendra peut-être seulement de ces événements que nous avons appris à vivre avec un risque...
Collaboration spéciale
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Élisabeth Vallet est chercheuse à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, coauteure du livre
Le 11-Septembre, cinq ans plus tard paru chez Septentrion
[ 11/09/06 ]
JACQUES HUBERT-RODIER
L'Amérique est en guerre. » Quelques jours avant le cinquième anniversaire du 11 septembre 2001, le président George W. Bush a une nouvelle fois défendu l'engagement des Etats-Unis en Irak et refusé l'idée d'un départ précipité de ce pays. Il a aussi prédit la victoire dans ce combat contre le terrorisme qui est « la lutte idéologique du XXIe siècle ». A première vue, son discours n'a guère changé en cinq ans : le bien et le mal, les valeurs de la liberté et la tyrannie, les démocrates et les fanatiques. Pourtant, plus de trois ans après le déclenchement de la guerre en Irak, la réalité est aujourd'hui bien différente.
Les attentats du 11 septembre - paroxysme d'une série d'attaques contre les intérêts américains et plus généralement occidentaux lancées par des fondamentalistes religieux - n'ont pas changé le monde, mais la perception du monde par les Américains. Pour la première fois, l'invulnérabilité du territoire américain a été remise en cause par une bande de terroristes dont les maîtres à penser se trouvaient dans les montagnes d'Afghanistan. D'où un impressionnant réengagement de l'Amérique dans les affaires du monde. Une révolution pour George W. Bush, qui, lors de sa première campagne électorale pour la Maison-Blanche, avait parlé d'une Amérique plus « humble » sur la scène internationale après les années Clinton.
Aujourd'hui enlisés en Irak au bord de la guerre civile et confrontés à de très graves difficultés en Afghanistan, les Etats-Unis sont-ils en train de faire marche arrière et de revenir, dans un mouvement de balancier, à un repli sur soi ? Sans doute pas ! Avant les élections de mi-mandat dans moins de deux mois, la tentation d'un retour à l'isolationisme est certes forte à Washington. Mais, comme l'a dit le président Bush, un retrait de l'armée américaine d'Irak serait un abandon du pays « aux pires ennemis » de l'Amérique. Ces derniers jours, il n'a pas cessé de citer Al-Qaida, Oussama ben Laden, les anciens sbires de Saddam Hussein et les groupes armés liés à l'Iran.
Cela dit, l'Amérique ne s'est-elle pas trompée de guerre ? Comme le soulignait récemment Bruno Tertrais, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique, on pourrait désigner l'Iran comme « vainqueur provisoire » de « la guerre contre la terreur ». En renversant les talibans et le régime de Saddam Hussein, les Etats-Unis ont affaibli les deux pires ennemis de la république islamique dans la région. La situation est même paradoxale. L'Irak de l'après-Saddam est devenu la terre fertile en terroristes que dénonçait Bush avant l'invasion. L'échec de l'armée israélienne dans sa tentative de démanteler au Liban sud les infrastructures du Hezbollah représente un autre revers pour l'Amérique et une autre avancée pour l'Iran. En n'empêchant pas cette guerre contre un pays engagé dans la démocratisation, que Washington entend pourtant faire progresser dans la région, les Etats-Unis ont encore terni leur image au Moyen-Orient. Même échec avec les territoires palestiniens, où le Hamas, une organisation considérée comme terroriste, a remporté les élections à l'issue d'un processus démocratique.
La vision du premier mandat Bush de créer un Grand Moyen-Orient démocratique, du Maroc au Pakistan avec l'Irak en exemple, se heurte désormais au principe de réalité, à cette impossibilité d'imposer la démocratie de l'extérieur. Cinq ans après, l'Amérique est devenue plus humble sur la scène internationale. La diplomatie menée par Condoleezza Rice se fait plus multilatérale et en meilleure entente avec les alliés traditionnels comme la France. Sur presque tous les grands dossiers brûlants, l'Amérique a pratiquement cédé la main. Ce sont les Européens - les Italiens, les Français, les Allemands - qui formeront l'ossature de la Force intérimaire des Nations unies au Liban, la Finul renforcée. C'est le président Chirac, souligne un haut diplomate français, qui a convaincu le président Bush de s'intéresser au Liban, qui n'était jusqu'alors, aux yeux des Américains, « qu'un paillasson à la porte de Damas ».
Pour les Européens, l'adoption par le Conseil de sécurité de la résolution 1701 sur un cessez-le-feu entre le Hezbollah et Israël représente un tournant : le retour des Etats-Unis vers le multilatéralisme. Ils espèrent que cet accord sera le point de départ d'un nouveau souffle pour l'ONU, qui a montré les limites de ses capacités d'empêcher les guerres, de la Bosnie à l'Irak. De même, sur le dossier nucléaire iranien, le président Bush et sa secrétaire d'Etat, Condoleezza Rice, ont été amenés à soutenir l'initiative de la troïka européenne formée par l'Allemagne, la France et la Grande-Bretagne pour tenter un dialogue avec Téhéran, et même à appuyer la proposition de Moscou sur un retraitement des déchets nucléaires iraniens en Russie, et non en Iran. La gestion du dossier Corée du Nord, qui se proclame désormais puissance nucléaire, a été, elle, « sous-traitée » à la Chine, affirme un diplomate européen.
A deux ans de la fin du dernier mandat de George W. Bush, ces relâchements ne signifient pas que l'Amérique a perdu sa volonté de puissance, même si elle se fait plus humble aujourd'hui. Le président commence certainement à se préoccuper de son legs dans l'histoire. Il a encore fort à faire s'il ne veut pas rester le président qui a abandonné l'Irak et l'Afghanistan à la guerre civile et laissé la voie libre à la Corée du Nord et à l'Iran pour se doter de la bombe atomique. En tout cas, il s'agit bel et bien de la fin de la révolution Bush.
