Une autre voix de Sderot
[cet article, envoyé à Ha¹aretz mais non publié à ce jour, circule sur le
Net en Israël. Nomika Tzion, cette habitante de Sderot, nous a donné
l¹autorisation de le traduire et de le publier]
Fin juin 2006
par Nomika Tzion
Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant
Cela fait presque 20 ans que j¹habite Sderot. Depuis cinq ans, je "respire"
les Qassam. Certains sont tombés à quelques mètres de chez moi, et pour la
première fois, j¹ai compris émotionnellement le sens de l¹expression "état
de choc et d¹angoisse". Moi aussi, je connais toutes ces angoisses
quotidiennes que relayent généreusement les médias. Tous ces rituels
construits autour de l¹angoisse : sursauter au moindre bruit inhabituel,
scruter le ciel en marchant dans la rue, se tirer du lit comme un automate à
3 heures du matin et courir se réfugier dans un abri, attendre le "boum",
vérifier que tout le monde va bien. Et puis on recommence.
Et en dépit de tout cela, je voudrais faire entendre une voix un tout petit
peu différente. Rien de ce que je vais dire ici n¹est nouveau ni original.
Tout a été dit et redit. Ma seule légitimité, c¹est d¹habiter Sderot. Je ne
quitterai cette ville pour aucun Qassam. Et je ne retourne pas rue Shenkin
(1) à la fin de la journée.
Pour commencer, je dirai que me font peur ces appels incessants à "détruire
Beit Hanoun" (2), "raser Gaza", "plonger les villes dans l¹obscurité",
"fermer le robinet". Ils font peur quand ils viennent d¹un public en
détresse. Ils font beaucoup plus peur quand ils viennent de personnalités
publiques, de ministres ou de journalistes empathiques. Il y a des phrases
avec lesquelles il est interdit de faire preuve de la moindre empathie !
Lorsqu¹on les répète tant de fois, ces phrases, elles deviennent légitimes,
insensiblement. Ce qui écorchait l¹oreille il y a cinq ans devient soudain
une musique supportable, puis agréable. On s¹habitue. Ce mécanisme de
l¹installation de l¹habitude me fait peur. Plus que les Qassam.
Sderot est une ville multiculturelle, multi-tribale. Les journalistes
doivent faire preuve d¹une extrême prudence quand ils prétendent rendre
compte des "sentiments des habitants". Tous les habitants de Sderot ne
recherchent pas la vengeance. Tous les habitants de Sderot ne veulent pas
"raser Beit Hanoun". Tous ne souhaitent pas boire des fleuves de sang
palestinien. De cette affaire, nous avons eu notre part. Trop d¹années. Trop
de sang.
Justement parce que je suis de ceux qui croient en une société juste, il est
important que je le dise : l¹Etat d¹Israël s¹est dégagé de ses
responsabilités dans de nombreux domaines, mais pas de sa responsabilité
vis-à-vis de Sderot. Les médias n¹ont pas oublié Sderot. Et l¹opinion en
Israël n¹est pas restée indifférente. L¹armée ne s¹est pas moins emballée
parce que nous sommes en périphérie que si nous habitions Ramat Aviv 2 ("les
beaux quartiers"). C¹est même tout le contraire. Les médias ont serré Sderot
dans leurs bras avec empathie, jusqu¹à l¹étouffement. Tous les secteurs de
la société ont été impliqués et solidaires, et ont fait pleuvoir sur nous
cadeaux et bonnes actions. Nuit et jour, Tsahal a déchiré la bande de Gaza.
Les ministères ont envoyé des tonnes d¹argent. L¹Etat a fait son devoir,
comme il se doit jusqu¹à ce que cela se calme. Mais "où est passé l¹argent
?", criaient il y a 15 jours les jeunes en grande difficulté dont les lieux
de soutien avaient été fermés et qui se retrouvent jetés à la rue dans ces
moments de souffrance. Voilà la question essentielle, et elle résonne dans
le vide, sans réponse. Où va l¹argent ? Quelle est l¹échelle des priorités ?
Les autorités municipales ont-elles donné des réponses satisfaisantes aux
besoins de cette ville à l¹abandon ? Les Qassam créent une véritable
angoisse et usent psychologiquement, mais elles servent aussi à cacher des
problèmes socio-économiques non moins profonds que cette ville doit
affronter.
Je ne suis pas tombée de ma chaise quand j¹ai entendu Shimon Peres nous
demander de garder notre calme, ce qui est devenu dans les journaux,
malheureusement, "Qassam, shmassam" (3). La formulation n¹était pas
particulièrement habile, mais le contenu et la critique méritent qu¹on s¹y
arrête. Ce qu¹a dit Peres, en fait, c¹est que la panique n¹est pas un
programme de travail, ni la destruction de villes palestiniennes. Nous
ferions mieux de nous concentrer sur la défense et le renforcement de
Sderot, plutôt que de cueillir des fruits médiatiques à court terme aux
dépens du travail véritable. Cette ville est épuisée, oui, mais son
existence même n¹est pas menacée.
Des dirigeants politiques ne doivent pas encourager l¹hystérie, mais calmer
les gens. Ils ne doivent pas s¹emporter, mais aider tout le monde à vivre
une situation complexe qui n¹a pas de solution miracle, et certainement pas
par le moyen de la force. Des dirigeants politiques ne doivent pas plonger
des villes dans l¹obscurité, ni bloquer des issues, mais faire en sorte que
la vie quotidienne continue et délivrer un message de stabilité. Ils ne
doivent pas se hâter de mettre en vacances le système éducatif, mais au
contraire le soutenir et le renforcer. Car les enfants qui errent dehors
sont plus exposés et plus angoissés que des enfants qui se trouvent au sein
d¹un cadre stable et protecteur. Des dirigeants courageux peuvent aller plus
loin encore en échangeant les appels à faire couler le sang palestinien
contre des initiatives audacieuses, comme des rencontres entre des jeunes de
Sderot et de Gaza.
Tout au long de ce mois, la couverture des médias m¹a réellement éc¦urée.
Ils ont exacerbé les émotions, attisé les instincts et mis en scène avec
talent une infinité de drames, sans sourciller et sans vérifier. Toutes les
localités proches de Gaza, qui se trouvent dans le même bateau, ont été
oubliées. Sderot est devenue synonyme de Lexomil et d¹évanouissements.
Prenez par exemple la formulation sensationnaliste de cette initiative
étrange qui a consisté à faire le noir à Sderot. "Sderot est dans le noir
!", hurlaient les titres. Or, tous les enfants savent qu¹on ne peut pas
éteindre les habitations, mais seulement les éclairages publics ! Le "noir",
donc, a été tout relatif, mais l¹objectif politique, ou populiste, a été
atteint.
Début juin s¹est tenu à Sderot le "Festival du cinéma du Sud", une
expérience enthousiasmante dont les médias, curieusement, n¹ont pratiquement
pas parlé. Dans les salles obscures, on projetait les films émouvants de
David Ben-Shitrit, qui parlent de réfugiées palestiniennes et des pilotes
protestataires (4). Cela ressemblait à une hallucination. Dehors, les Qassam
sifflaient et, sur l¹écran, une souffrance palestinienne infinie se
déclinait. Beaucoup de spectateurs ont quitté la salle. Ils n¹ont pas voulu,
ou pas pu, laisser ces images entamer leurs systèmes de défense. Ce modèle
culturel fait d¹ethos de la force et d¹esprit de sacrifice qu¹on nous
injecte dans les veines dès la naissance est si profondément ancré en nous
que, parfois, il paraît irréversible. Pour moi, cela fut un moment très
fort. C¹était la Sderot où je voulais vivre. Une Sderot qui n¹oublie pas
qu¹à l¹autre bout de l¹équation, il y a une autre souffrance humaine.
Depuis des années, le débat médiatique s¹est enivré du paradigme de la
force. L¹un après l¹autre, défilent sur nos écrans des sécuritaires à la
mine sévère, qui "ne s¹excusent pas", et qui étalent sous nos yeux des plans
admirables censés écraser les Qa ssam par des incursions en profondeur,
des actions audacieuses de commandos, et autres idées créatives qui semblent
tout droit tirées de Terminator 2 ou de Rambo 3. L¹un après l¹autre, ils se
sont rués ce mois-ci sur Sderot, et les micros ont répercuté leurs
réflexions avec complaisance et sans retenue. L¹hébreu, lui aussi, est
depuis longtemps mobilisé. Un lexique de termes "corrects" a été conçu,
dénué de tout sentimentalisme inutile, et il a permis de rapporter de façon
sélective ce qui se passe dans les territoires. Les médias ont collaboré
avec zèle, et un nouvel hébreu est né, relooké et facile à prononcer :
"déblayage", "opérations d¹ingénierie", ou "personnes non impliquées".
Nos voisins palestiniens me révoltent quand ils répètent encore et toujours
les mêmes erreurs historiques et n¹ont pas l¹intelligence de bâtir à Gaza
une Côte d¹Azur au lieu de tirer sur nous leurs Qassam. Ainsi, ils
condamnent des millions de "personnes non impliquées" à un sort plus
terrible encore que celui qu¹ils connaissent aujourd¹hui. Mais qui a semé
pendant ces 40 années d¹occupation récoltera. Et la fin se rapproche devant
nos yeux, même après le désengagement, oui. La situation devient de plus en
plus compliquée, et Israël a une lourde responsabilité, trop lourde, dans
cette complexité-là.
Ces dernières années, chaque fois qu¹un peu de calme s¹était installé ou que
des accords verbaux avaient été conclus, une élimination "ciblée" abattait
un Palestinien recherché, responsable ou subalterne, et Sderot se préparer à
subir le choc en retour. A quoi ont servi ces éliminations ? Quelle sécurité
nous ont-elles apportée à part de nouveaux tirs de roquettes ? Puis est
arrivé le grand "blitz" ? Pendant des mois, nous n¹avons pas fermé l¹¦il.
Pas seulement à cause des Qassam. Tsahal a déchiré les "espaces de
lancement" 24 heures sur 24, par air, terre et mer. Nuits sans repos pour
les habitants de Sderot et des environs. Cauchemar pour les habitants de la
bande de Gaza. Tirs incessants et vains. Sur qui ? Sur quoi ? Pour quoi
faire ? A qui cela profite-t-il ? En quoi notre sécurité a-t-elle été
améliorée ?
Amir Peretz, que j¹aime beaucoup, a pris une mesure courageuse en tant que
ministre de la défense. Il a réintroduit le débat moral dans le débat
public. Morale qui avait été reléguée aux marges de ce débat public. Et si
elle apparaissait, c¹était en général en termes vagues, ou en un murmure
apologétique qui n¹intervenait qu¹après avoir parlé des calculs de profits
ou des problèmes d¹image : on ne parlait pas de ce que l¹on faisait, mais de
la façon dont le monde le percevait. Mais celui qui a remis le débat moral à
l¹ordre du jour est en train, ces dernières semaines, de construire dans son
c¦ur un cimetière, où s¹entassent des dizaines de cadavres d¹enfants et de
civils palestiniens innocents. "Je marche sur ma conscience ", a dit un jour
Itzhak Ben Aharon (5). A mes yeux, Amir Peretz est presque un héros de
tragédie. Ces dernières semaines, il marche sur sa conscience. Au moins,
c¹est ce que j¹ai envie de croire. Que son c¦ur n¹est pas devenu de pierre.
Que la puissance de Tsahal n¹est pas à ce point enivrante.
Amir Peretz, ces derniers temps, tu as entendu de nombreuses voix à Sderot.
Il serait bon que tu entendes celle-ci. Je m¹adresse à toi, car je n¹ai pas
d¹autre adresse. Les oreilles d¹Olmert sont fermées, semble-t-il, au message
suivant : cassez ce paradigme fou de Had Gadia (6) Arrêtez la politique des
éliminations. Cessez les tirs massifs. Ne nous menez pas par le mensonge
populiste de l¹usage de la force et encore de la force. Cela ne tranquillise
pas. Cela fait peur. Tout a déjà été tenté, jusqu¹à éc¦urement. Le boucher a
déjà tué le b¦uf et le feu a brûlé le bâton qui a assommé le chien qui a
mordu le chat qui a dévoré l¹agneau (voir note 6). Seule l¹eau n¹a pas
encore éteint le feu.
Proposez une initiative politique créative. Parlez-leur, à la fin ! Par des
canaux officiels ou secrets. Brisez ce mythe mensonger du "il n¹y a personne
à qui parler" dont les médias et les politiciens cyniques nous saoulent du
matin au soir. Ecoutez la voix des prisonniers, des modérés, d¹Abou Mazen,
et l¹appel du Jihad islamique qui est prêt à cesser le feu si cessent les
éliminations. Ne fermez délibérément aucune fenêtre d¹opportunité, et ne
tuez dans l¹¦uf aucune initiative pour continuer dans un schéma de pensée
fossilisé. Tentez au moins vraiment et sincèrement l¹option politique,
l¹option du dialogue, sans peur et sans conditions préalables. C¹est pour
cela que nous t¹avons élu, entre autres ! C¹est ton devoir de citoyen, c¹est
un devoir moral ! ! Car sinon, la version bouleversante qu¹a donnée Hava
Alberstein de Had Gadia (7) finira par devenir réalité, comme moi, je finis
cet article : "et de nouveau, on recommence depuis le début".
P.S. : quelques heures après que cet article a été envoyé à la rédaction
d¹Ha¹aretz, a débuté l¹engrenage autour de l¹action contre la base de Kerem
Shalom qui a rebattu d¹un seul coup toutes les cartes. Le soldat enlevé.
L¹adolescent tué. Les soldats tués et blessés. Les pluies d¹été sur Gaza.
Dans ce contexte, cet article paraît déconnecté de la réalité et non
pertinent. Au fil du temps, il se pourrait qu¹il soit au contraire très
pertinent. Une chose est cruellement certaine, dans toute cette incertitude
déprimante : la prédiction de Hava Alberstein s¹est réalisée, et Had Gadia
est une histoire qui dure.
Nomika Tzion, Sderot
(1) rue Shenkin : rue de Tel-Aviv devenue le symbole de la gauche bohème (un
peu caviar, mais le caviar est rare en Israël).
(2) Beit Hanoun : ville de la bande de Gaza proche de la frontière
israélienne, d¹où sont tirées certaines des roquettes Qassam.
(3) Le préfixe " shm " indique la dérision. Voir le célèbre "Oum shmoum" de
Golda ("Oum" = O.N.U.).
(4) Voir l¹article de David Grossman, "Ecoutez les pilotes" :
http://www.lapaixmaintenant.org/article557
(5) Itzhak Ben Aharon : dirigeant travailliste (très à gauche) récemment
décédé.
(6) Had Gadia (en araméen : "un agneau") : comptine que l¹on chante à Pessah
: "Mon père avait acheté un agneau qui fut dévoré par le chat qu'avait
étranglé le chien qui fut assommé par le bâton qu'avait consumé le feu qui
...."
(7) Hava Alberstein a écrit cette version de Had Gadia au moment de la
première Intifada, contre l¹engrenage de la violence et contre l¹idée que
l¹important est de savoir "qui a commencé".
Net en Israël. Nomika Tzion, cette habitante de Sderot, nous a donné
l¹autorisation de le traduire et de le publier]
Fin juin 2006
par Nomika Tzion
Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant
Cela fait presque 20 ans que j¹habite Sderot. Depuis cinq ans, je "respire"
les Qassam. Certains sont tombés à quelques mètres de chez moi, et pour la
première fois, j¹ai compris émotionnellement le sens de l¹expression "état
de choc et d¹angoisse". Moi aussi, je connais toutes ces angoisses
quotidiennes que relayent généreusement les médias. Tous ces rituels
construits autour de l¹angoisse : sursauter au moindre bruit inhabituel,
scruter le ciel en marchant dans la rue, se tirer du lit comme un automate à
3 heures du matin et courir se réfugier dans un abri, attendre le "boum",
vérifier que tout le monde va bien. Et puis on recommence.
Et en dépit de tout cela, je voudrais faire entendre une voix un tout petit
peu différente. Rien de ce que je vais dire ici n¹est nouveau ni original.
Tout a été dit et redit. Ma seule légitimité, c¹est d¹habiter Sderot. Je ne
quitterai cette ville pour aucun Qassam. Et je ne retourne pas rue Shenkin
(1) à la fin de la journée.
Pour commencer, je dirai que me font peur ces appels incessants à "détruire
Beit Hanoun" (2), "raser Gaza", "plonger les villes dans l¹obscurité",
"fermer le robinet". Ils font peur quand ils viennent d¹un public en
détresse. Ils font beaucoup plus peur quand ils viennent de personnalités
publiques, de ministres ou de journalistes empathiques. Il y a des phrases
avec lesquelles il est interdit de faire preuve de la moindre empathie !
Lorsqu¹on les répète tant de fois, ces phrases, elles deviennent légitimes,
insensiblement. Ce qui écorchait l¹oreille il y a cinq ans devient soudain
une musique supportable, puis agréable. On s¹habitue. Ce mécanisme de
l¹installation de l¹habitude me fait peur. Plus que les Qassam.
Sderot est une ville multiculturelle, multi-tribale. Les journalistes
doivent faire preuve d¹une extrême prudence quand ils prétendent rendre
compte des "sentiments des habitants". Tous les habitants de Sderot ne
recherchent pas la vengeance. Tous les habitants de Sderot ne veulent pas
"raser Beit Hanoun". Tous ne souhaitent pas boire des fleuves de sang
palestinien. De cette affaire, nous avons eu notre part. Trop d¹années. Trop
de sang.
Justement parce que je suis de ceux qui croient en une société juste, il est
important que je le dise : l¹Etat d¹Israël s¹est dégagé de ses
responsabilités dans de nombreux domaines, mais pas de sa responsabilité
vis-à-vis de Sderot. Les médias n¹ont pas oublié Sderot. Et l¹opinion en
Israël n¹est pas restée indifférente. L¹armée ne s¹est pas moins emballée
parce que nous sommes en périphérie que si nous habitions Ramat Aviv 2 ("les
beaux quartiers"). C¹est même tout le contraire. Les médias ont serré Sderot
dans leurs bras avec empathie, jusqu¹à l¹étouffement. Tous les secteurs de
la société ont été impliqués et solidaires, et ont fait pleuvoir sur nous
cadeaux et bonnes actions. Nuit et jour, Tsahal a déchiré la bande de Gaza.
Les ministères ont envoyé des tonnes d¹argent. L¹Etat a fait son devoir,
comme il se doit jusqu¹à ce que cela se calme. Mais "où est passé l¹argent
?", criaient il y a 15 jours les jeunes en grande difficulté dont les lieux
de soutien avaient été fermés et qui se retrouvent jetés à la rue dans ces
moments de souffrance. Voilà la question essentielle, et elle résonne dans
le vide, sans réponse. Où va l¹argent ? Quelle est l¹échelle des priorités ?
Les autorités municipales ont-elles donné des réponses satisfaisantes aux
besoins de cette ville à l¹abandon ? Les Qassam créent une véritable
angoisse et usent psychologiquement, mais elles servent aussi à cacher des
problèmes socio-économiques non moins profonds que cette ville doit
affronter.
Je ne suis pas tombée de ma chaise quand j¹ai entendu Shimon Peres nous
demander de garder notre calme, ce qui est devenu dans les journaux,
malheureusement, "Qassam, shmassam" (3). La formulation n¹était pas
particulièrement habile, mais le contenu et la critique méritent qu¹on s¹y
arrête. Ce qu¹a dit Peres, en fait, c¹est que la panique n¹est pas un
programme de travail, ni la destruction de villes palestiniennes. Nous
ferions mieux de nous concentrer sur la défense et le renforcement de
Sderot, plutôt que de cueillir des fruits médiatiques à court terme aux
dépens du travail véritable. Cette ville est épuisée, oui, mais son
existence même n¹est pas menacée.
Des dirigeants politiques ne doivent pas encourager l¹hystérie, mais calmer
les gens. Ils ne doivent pas s¹emporter, mais aider tout le monde à vivre
une situation complexe qui n¹a pas de solution miracle, et certainement pas
par le moyen de la force. Des dirigeants politiques ne doivent pas plonger
des villes dans l¹obscurité, ni bloquer des issues, mais faire en sorte que
la vie quotidienne continue et délivrer un message de stabilité. Ils ne
doivent pas se hâter de mettre en vacances le système éducatif, mais au
contraire le soutenir et le renforcer. Car les enfants qui errent dehors
sont plus exposés et plus angoissés que des enfants qui se trouvent au sein
d¹un cadre stable et protecteur. Des dirigeants courageux peuvent aller plus
loin encore en échangeant les appels à faire couler le sang palestinien
contre des initiatives audacieuses, comme des rencontres entre des jeunes de
Sderot et de Gaza.
Tout au long de ce mois, la couverture des médias m¹a réellement éc¦urée.
Ils ont exacerbé les émotions, attisé les instincts et mis en scène avec
talent une infinité de drames, sans sourciller et sans vérifier. Toutes les
localités proches de Gaza, qui se trouvent dans le même bateau, ont été
oubliées. Sderot est devenue synonyme de Lexomil et d¹évanouissements.
Prenez par exemple la formulation sensationnaliste de cette initiative
étrange qui a consisté à faire le noir à Sderot. "Sderot est dans le noir
!", hurlaient les titres. Or, tous les enfants savent qu¹on ne peut pas
éteindre les habitations, mais seulement les éclairages publics ! Le "noir",
donc, a été tout relatif, mais l¹objectif politique, ou populiste, a été
atteint.
Début juin s¹est tenu à Sderot le "Festival du cinéma du Sud", une
expérience enthousiasmante dont les médias, curieusement, n¹ont pratiquement
pas parlé. Dans les salles obscures, on projetait les films émouvants de
David Ben-Shitrit, qui parlent de réfugiées palestiniennes et des pilotes
protestataires (4). Cela ressemblait à une hallucination. Dehors, les Qassam
sifflaient et, sur l¹écran, une souffrance palestinienne infinie se
déclinait. Beaucoup de spectateurs ont quitté la salle. Ils n¹ont pas voulu,
ou pas pu, laisser ces images entamer leurs systèmes de défense. Ce modèle
culturel fait d¹ethos de la force et d¹esprit de sacrifice qu¹on nous
injecte dans les veines dès la naissance est si profondément ancré en nous
que, parfois, il paraît irréversible. Pour moi, cela fut un moment très
fort. C¹était la Sderot où je voulais vivre. Une Sderot qui n¹oublie pas
qu¹à l¹autre bout de l¹équation, il y a une autre souffrance humaine.
Depuis des années, le débat médiatique s¹est enivré du paradigme de la
force. L¹un après l¹autre, défilent sur nos écrans des sécuritaires à la
mine sévère, qui "ne s¹excusent pas", et qui étalent sous nos yeux des plans
admirables censés écraser les Qa ssam par des incursions en profondeur,
des actions audacieuses de commandos, et autres idées créatives qui semblent
tout droit tirées de Terminator 2 ou de Rambo 3. L¹un après l¹autre, ils se
sont rués ce mois-ci sur Sderot, et les micros ont répercuté leurs
réflexions avec complaisance et sans retenue. L¹hébreu, lui aussi, est
depuis longtemps mobilisé. Un lexique de termes "corrects" a été conçu,
dénué de tout sentimentalisme inutile, et il a permis de rapporter de façon
sélective ce qui se passe dans les territoires. Les médias ont collaboré
avec zèle, et un nouvel hébreu est né, relooké et facile à prononcer :
"déblayage", "opérations d¹ingénierie", ou "personnes non impliquées".
Nos voisins palestiniens me révoltent quand ils répètent encore et toujours
les mêmes erreurs historiques et n¹ont pas l¹intelligence de bâtir à Gaza
une Côte d¹Azur au lieu de tirer sur nous leurs Qassam. Ainsi, ils
condamnent des millions de "personnes non impliquées" à un sort plus
terrible encore que celui qu¹ils connaissent aujourd¹hui. Mais qui a semé
pendant ces 40 années d¹occupation récoltera. Et la fin se rapproche devant
nos yeux, même après le désengagement, oui. La situation devient de plus en
plus compliquée, et Israël a une lourde responsabilité, trop lourde, dans
cette complexité-là.
Ces dernières années, chaque fois qu¹un peu de calme s¹était installé ou que
des accords verbaux avaient été conclus, une élimination "ciblée" abattait
un Palestinien recherché, responsable ou subalterne, et Sderot se préparer à
subir le choc en retour. A quoi ont servi ces éliminations ? Quelle sécurité
nous ont-elles apportée à part de nouveaux tirs de roquettes ? Puis est
arrivé le grand "blitz" ? Pendant des mois, nous n¹avons pas fermé l¹¦il.
Pas seulement à cause des Qassam. Tsahal a déchiré les "espaces de
lancement" 24 heures sur 24, par air, terre et mer. Nuits sans repos pour
les habitants de Sderot et des environs. Cauchemar pour les habitants de la
bande de Gaza. Tirs incessants et vains. Sur qui ? Sur quoi ? Pour quoi
faire ? A qui cela profite-t-il ? En quoi notre sécurité a-t-elle été
améliorée ?
Amir Peretz, que j¹aime beaucoup, a pris une mesure courageuse en tant que
ministre de la défense. Il a réintroduit le débat moral dans le débat
public. Morale qui avait été reléguée aux marges de ce débat public. Et si
elle apparaissait, c¹était en général en termes vagues, ou en un murmure
apologétique qui n¹intervenait qu¹après avoir parlé des calculs de profits
ou des problèmes d¹image : on ne parlait pas de ce que l¹on faisait, mais de
la façon dont le monde le percevait. Mais celui qui a remis le débat moral à
l¹ordre du jour est en train, ces dernières semaines, de construire dans son
c¦ur un cimetière, où s¹entassent des dizaines de cadavres d¹enfants et de
civils palestiniens innocents. "Je marche sur ma conscience ", a dit un jour
Itzhak Ben Aharon (5). A mes yeux, Amir Peretz est presque un héros de
tragédie. Ces dernières semaines, il marche sur sa conscience. Au moins,
c¹est ce que j¹ai envie de croire. Que son c¦ur n¹est pas devenu de pierre.
Que la puissance de Tsahal n¹est pas à ce point enivrante.
Amir Peretz, ces derniers temps, tu as entendu de nombreuses voix à Sderot.
Il serait bon que tu entendes celle-ci. Je m¹adresse à toi, car je n¹ai pas
d¹autre adresse. Les oreilles d¹Olmert sont fermées, semble-t-il, au message
suivant : cassez ce paradigme fou de Had Gadia (6) Arrêtez la politique des
éliminations. Cessez les tirs massifs. Ne nous menez pas par le mensonge
populiste de l¹usage de la force et encore de la force. Cela ne tranquillise
pas. Cela fait peur. Tout a déjà été tenté, jusqu¹à éc¦urement. Le boucher a
déjà tué le b¦uf et le feu a brûlé le bâton qui a assommé le chien qui a
mordu le chat qui a dévoré l¹agneau (voir note 6). Seule l¹eau n¹a pas
encore éteint le feu.
Proposez une initiative politique créative. Parlez-leur, à la fin ! Par des
canaux officiels ou secrets. Brisez ce mythe mensonger du "il n¹y a personne
à qui parler" dont les médias et les politiciens cyniques nous saoulent du
matin au soir. Ecoutez la voix des prisonniers, des modérés, d¹Abou Mazen,
et l¹appel du Jihad islamique qui est prêt à cesser le feu si cessent les
éliminations. Ne fermez délibérément aucune fenêtre d¹opportunité, et ne
tuez dans l¹¦uf aucune initiative pour continuer dans un schéma de pensée
fossilisé. Tentez au moins vraiment et sincèrement l¹option politique,
l¹option du dialogue, sans peur et sans conditions préalables. C¹est pour
cela que nous t¹avons élu, entre autres ! C¹est ton devoir de citoyen, c¹est
un devoir moral ! ! Car sinon, la version bouleversante qu¹a donnée Hava
Alberstein de Had Gadia (7) finira par devenir réalité, comme moi, je finis
cet article : "et de nouveau, on recommence depuis le début".
P.S. : quelques heures après que cet article a été envoyé à la rédaction
d¹Ha¹aretz, a débuté l¹engrenage autour de l¹action contre la base de Kerem
Shalom qui a rebattu d¹un seul coup toutes les cartes. Le soldat enlevé.
L¹adolescent tué. Les soldats tués et blessés. Les pluies d¹été sur Gaza.
Dans ce contexte, cet article paraît déconnecté de la réalité et non
pertinent. Au fil du temps, il se pourrait qu¹il soit au contraire très
pertinent. Une chose est cruellement certaine, dans toute cette incertitude
déprimante : la prédiction de Hava Alberstein s¹est réalisée, et Had Gadia
est une histoire qui dure.
Nomika Tzion, Sderot
(1) rue Shenkin : rue de Tel-Aviv devenue le symbole de la gauche bohème (un
peu caviar, mais le caviar est rare en Israël).
(2) Beit Hanoun : ville de la bande de Gaza proche de la frontière
israélienne, d¹où sont tirées certaines des roquettes Qassam.
(3) Le préfixe " shm " indique la dérision. Voir le célèbre "Oum shmoum" de
Golda ("Oum" = O.N.U.).
(4) Voir l¹article de David Grossman, "Ecoutez les pilotes" :
http://www.lapaixmaintenant.org/article557
(5) Itzhak Ben Aharon : dirigeant travailliste (très à gauche) récemment
décédé.
(6) Had Gadia (en araméen : "un agneau") : comptine que l¹on chante à Pessah
: "Mon père avait acheté un agneau qui fut dévoré par le chat qu'avait
étranglé le chien qui fut assommé par le bâton qu'avait consumé le feu qui
...."
(7) Hava Alberstein a écrit cette version de Had Gadia au moment de la
première Intifada, contre l¹engrenage de la violence et contre l¹idée que
l¹important est de savoir "qui a commencé".
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