Une langue orwellienne qui reflète un monde sens dessus dessous
["sauver Gilad Shalit", "se débarrasser de la menace des Qassam", "renverser
le Hamas", "restaurer notre force de dissuasion", "instaurer un nouvel
ordre" : chaque jour, la guerre à Gaza trouve un nouveau sens, ce qui veut
bien dire qu¹elle n¹en a aucun. Et, au passage, Shimon Peres en prend plein
la figure]
http://www.haaretz.com/hasen/spages/735680.html
Ha¹aretz, 7 juillet 2006
par Yossi Sarid (1)
Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant
J¹aurais peut-être été pour une politique "¦il pour ¦il" si je n¹avais
compris qu¹une nouvelle loi permet des découverts bancaires illimités en
matière d¹yeux et de dents. En conséquence, avant de déchirer les yeux de
nos ennemis et de leur arracher les dents, il serait sage de préserver la
prunelle de nos yeux. Ce n¹est pas facile : à travers le brouillard des
roquettes Qassam améliorées qui tombent sur Ashkelon, il est difficile
d¹apercevoir Gilad, et avec tous ces micros, il est difficile d¹entendre son
appel. La voix de son père a elle aussi été avalée (2).
Esther Wachsman, la mère de feu Nakhshon Wachsman (soldat kidnappé et tué
par le Hamas en 1994) a eu raison d¹écrire cette semaine ne pas savoir si
elle vivait dans le "1984" d¹Orwell, à Chelm ou à Sodome. Mais cette mère
endeuillée n¹a pas pensé à une autre possibilité : le double ou le triple
langage n¹étant pas une contre-indication à la bêtise, et la bêtise pouvant
aller avec la méchanceté, il est tout à fait possible que nous vivions dans
une sorte de combinaison entre la "Ferme des Animaux" [autre roman
d¹Orwell], Chelm et Sodome.
Quand l¹opération Pluies d¹Eté sera terminée, sa raison d¹être aura été
complètement oubliée. Plus elle dure et plus s¹éloigne son objectif initial
: le sauvetage du caporal Gilad Shalit. Aujourd¹hui, on parle déjà de
"nouvel ordre", ou de "modifier la situation stratégique", ou de "restaurer
notre force de dissuasion", et il est impossible de ne pas se rappeler avec
horreur le "nouvel ordre" instauré au Liban il y a 24 ans : Ariel Sharon
(puisses-tu te réveiller de ton sommeil), tu as des successeurs dignes de
toi.
Comme lors de la guerre du Liban, les objectifs de la guerre de Gaza
changent tous les jours. Voilà ce qui arrive lorsqu¹on n¹a aucun objectif
politique clair. En ce moment, il s¹agit de sauver Ehoud Olmert, Amir Peretz
et Dan Halutz, le chef d¹état-major. Le "nouvel ordre" instauré dans les
territoires ressemblera à celui qui règne en Irak, en Afghanistan et en
Somalie, et la "force de dissuasion restaurée" rappellera celle qui
fonctionne avec la Corée du Nord et l¹Iran.
Non seulement les objectifs de cette guerre changent au gré de l¹humeur au
petit-déjeuner, mais les "lignes jaunes" aussi. Une ligne jaune s¹efface
pour faire en apparaître une nouvelle, elle-même immédiatement remplacée par
une autre. Peut-être le ministre de la défense n¹a-t-il pas remarqué que
cette ligne vient de franchir le seuil de son domicile : les roquettes
Qassam sur Sderot et Ashkelon sont du terrorisme, les bombardements de Beit
Hanoun et de Beit Lahya sont du terrorisme, les tracts lancés du ciel
destinés à apeurer les habitants et à les faire partir sont aussi du
terrorisme. L¹attaque contre une base militaire de Tsahal n¹est pas du
terrorisme, c¹est du registre de la guerre.
Tsahal, qui s¹apitoie sur son sort, bénéficie toujours du soutien qu¹il
demande, alors que les habitants de Sderot, comme ceux de Kiryat Shmona par
le passé, sont ceux qui se sentent exposés. Cela aurait dû être l¹inverse,
parce que des civils qui sont attaqués de tous les côtés ont toujours
raison. Au lieu de les accuser de panique et d¹hystérie, Shimon Peres aurait
mieux fait d¹accuser ses collègues paniqueurs au gouvernement, les chefs
militaires sans boussole, et lui-même également.
Que peut-on attendre d¹un gouvernement dans lequel Peres joue le rôle
d¹éducateur de ses cadets ? Cette semaine, pour le 50ème anniversaire de la
campagne du Sinaï, il l¹a de nouveau considérée avec nostalgie et décrite
comme "la plus réussie des guerres d¹Israël" parce que seuls 172 soldats
avaient été tués. Mais ce fut aussi la plus stupide des guerres, et ces "172
seulement" ont été des victimes mortes en vain : les succès ont rapidement
tourné à l¹aigre, parce que la campagne du Sinaï n¹avait pas non plus
d¹objectif politique réaliste. Ce fut la dernière des guerres coloniales et
impérialistes des Anglais et des Français, et notre première à nous. Si
c¹est cela, "la plus réussie des guerres", et si, vu de la fenêtre de Peres,
les Raisins de la colère (campagne de bombardements du Sud Liban en 1996) la
plus réussie des opérations, on peut alors imaginer ce que pense de
l¹opération actuelle notre vice-premier ministre et ministre en charge de
l¹Histoire : ce qui a été sera, et ce qu¹il a été est et continuera d¹être.
Une langue orwellienne, où tout signifie le contraire de tout et où tout
peut changer, exprime en général un monde sens dessus dessous : un "nouvel
ordre" pire que l¹ancien, où des civils combattent au front, où des soldats
sont des civils innocents et sans défense, où des guerres ratées sont
réussies et à imiter. Et où un soldat captif, vers lequel vont nos pensées,
est aussi pion qui, au début de la partie, est placé en première ligne de
l¹échiquier, puis sacrifié en un coup.
(1) Yossi Sarid est ancien ministre et ancien secrétaire général du parti
Meretz
(2) Le père de Gilad Shalit demande un échange de prisonniers pour libérer
son fils.
le Hamas", "restaurer notre force de dissuasion", "instaurer un nouvel
ordre" : chaque jour, la guerre à Gaza trouve un nouveau sens, ce qui veut
bien dire qu¹elle n¹en a aucun. Et, au passage, Shimon Peres en prend plein
la figure]
http://www.haaretz.com/hasen/spages/735680.html
Ha¹aretz, 7 juillet 2006
par Yossi Sarid (1)
Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant
J¹aurais peut-être été pour une politique "¦il pour ¦il" si je n¹avais
compris qu¹une nouvelle loi permet des découverts bancaires illimités en
matière d¹yeux et de dents. En conséquence, avant de déchirer les yeux de
nos ennemis et de leur arracher les dents, il serait sage de préserver la
prunelle de nos yeux. Ce n¹est pas facile : à travers le brouillard des
roquettes Qassam améliorées qui tombent sur Ashkelon, il est difficile
d¹apercevoir Gilad, et avec tous ces micros, il est difficile d¹entendre son
appel. La voix de son père a elle aussi été avalée (2).
Esther Wachsman, la mère de feu Nakhshon Wachsman (soldat kidnappé et tué
par le Hamas en 1994) a eu raison d¹écrire cette semaine ne pas savoir si
elle vivait dans le "1984" d¹Orwell, à Chelm ou à Sodome. Mais cette mère
endeuillée n¹a pas pensé à une autre possibilité : le double ou le triple
langage n¹étant pas une contre-indication à la bêtise, et la bêtise pouvant
aller avec la méchanceté, il est tout à fait possible que nous vivions dans
une sorte de combinaison entre la "Ferme des Animaux" [autre roman
d¹Orwell], Chelm et Sodome.
Quand l¹opération Pluies d¹Eté sera terminée, sa raison d¹être aura été
complètement oubliée. Plus elle dure et plus s¹éloigne son objectif initial
: le sauvetage du caporal Gilad Shalit. Aujourd¹hui, on parle déjà de
"nouvel ordre", ou de "modifier la situation stratégique", ou de "restaurer
notre force de dissuasion", et il est impossible de ne pas se rappeler avec
horreur le "nouvel ordre" instauré au Liban il y a 24 ans : Ariel Sharon
(puisses-tu te réveiller de ton sommeil), tu as des successeurs dignes de
toi.
Comme lors de la guerre du Liban, les objectifs de la guerre de Gaza
changent tous les jours. Voilà ce qui arrive lorsqu¹on n¹a aucun objectif
politique clair. En ce moment, il s¹agit de sauver Ehoud Olmert, Amir Peretz
et Dan Halutz, le chef d¹état-major. Le "nouvel ordre" instauré dans les
territoires ressemblera à celui qui règne en Irak, en Afghanistan et en
Somalie, et la "force de dissuasion restaurée" rappellera celle qui
fonctionne avec la Corée du Nord et l¹Iran.
Non seulement les objectifs de cette guerre changent au gré de l¹humeur au
petit-déjeuner, mais les "lignes jaunes" aussi. Une ligne jaune s¹efface
pour faire en apparaître une nouvelle, elle-même immédiatement remplacée par
une autre. Peut-être le ministre de la défense n¹a-t-il pas remarqué que
cette ligne vient de franchir le seuil de son domicile : les roquettes
Qassam sur Sderot et Ashkelon sont du terrorisme, les bombardements de Beit
Hanoun et de Beit Lahya sont du terrorisme, les tracts lancés du ciel
destinés à apeurer les habitants et à les faire partir sont aussi du
terrorisme. L¹attaque contre une base militaire de Tsahal n¹est pas du
terrorisme, c¹est du registre de la guerre.
Tsahal, qui s¹apitoie sur son sort, bénéficie toujours du soutien qu¹il
demande, alors que les habitants de Sderot, comme ceux de Kiryat Shmona par
le passé, sont ceux qui se sentent exposés. Cela aurait dû être l¹inverse,
parce que des civils qui sont attaqués de tous les côtés ont toujours
raison. Au lieu de les accuser de panique et d¹hystérie, Shimon Peres aurait
mieux fait d¹accuser ses collègues paniqueurs au gouvernement, les chefs
militaires sans boussole, et lui-même également.
Que peut-on attendre d¹un gouvernement dans lequel Peres joue le rôle
d¹éducateur de ses cadets ? Cette semaine, pour le 50ème anniversaire de la
campagne du Sinaï, il l¹a de nouveau considérée avec nostalgie et décrite
comme "la plus réussie des guerres d¹Israël" parce que seuls 172 soldats
avaient été tués. Mais ce fut aussi la plus stupide des guerres, et ces "172
seulement" ont été des victimes mortes en vain : les succès ont rapidement
tourné à l¹aigre, parce que la campagne du Sinaï n¹avait pas non plus
d¹objectif politique réaliste. Ce fut la dernière des guerres coloniales et
impérialistes des Anglais et des Français, et notre première à nous. Si
c¹est cela, "la plus réussie des guerres", et si, vu de la fenêtre de Peres,
les Raisins de la colère (campagne de bombardements du Sud Liban en 1996) la
plus réussie des opérations, on peut alors imaginer ce que pense de
l¹opération actuelle notre vice-premier ministre et ministre en charge de
l¹Histoire : ce qui a été sera, et ce qu¹il a été est et continuera d¹être.
Une langue orwellienne, où tout signifie le contraire de tout et où tout
peut changer, exprime en général un monde sens dessus dessous : un "nouvel
ordre" pire que l¹ancien, où des civils combattent au front, où des soldats
sont des civils innocents et sans défense, où des guerres ratées sont
réussies et à imiter. Et où un soldat captif, vers lequel vont nos pensées,
est aussi pion qui, au début de la partie, est placé en première ligne de
l¹échiquier, puis sacrifié en un coup.
(1) Yossi Sarid est ancien ministre et ancien secrétaire général du parti
Meretz
(2) Le père de Gilad Shalit demande un échange de prisonniers pour libérer
son fils.
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