La piqûre

Publié le par david castel

[fallait-il le talent d¹un jeune romancier, arabe de surcroît, pour dire le
désarroi de certains Israéliens devant ce qui se passe à Gaza ? Peut-être.
Attention, ironie amère et deuxième degré]

http://www.haaretz.com/hasen/spages/732917.html

Ha¹aretz, 30 juin 2006

La piqûre
par Sayed Kashua (1)

Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant


Je hais les semaines qui commencent comme ça ! Nous ne sommes que lundi,
jour où je dois rendre cet article, et je ne sais pas quoi écrire. Vendredi,
quand mon article paraîtra, je pourrais passer pour un parfait imbécile, à
essayer de deviner comment une semaine qui a commencé ainsi pourrait finir.
Bien sûr, ce n¹est pas un édito politique, je pourrais ne pas tenir compte
de ce qui se passe dans le monde et raconter une amusante histoire de
famille, mais ce serait dangereux de faire cela cette semaine.

Peut-être que vendredi, Gaza n¹existera plus, et alors, je ne vous raconte
pas comment je me sentirai : un crétin. Le matin où le monde entier parlera
de ce qu¹était Gaza, je serai le seul à parler d¹une dispute avec ma femme
ou d¹un tour au centre commercial. D¹ailleurs, rien d¹assez intéressant pour
que je vous le raconte ne s¹est passé chez moi, hormis le fait que je me
suis fait piquer. Par une araignée, je crois. Ma jambe a enflé comme un
ballon et je ne pouvais pas bouger. C¹est une longue saga en elle-même, mais
pas vraiment appropriée pour ces jours-ci.

Alors, pour être sûr, au cas où (Dieu nous en préserve) Gaza n¹existerait
plus, ou que l¹armée israélienne en a dévasté la moitié, ou même qu¹elle
l¹aurait envahie d¹ici vendredi et fait prisonniers quelques dizaines de
personnes, je vais écrire ce qui suit : le chef d¹état-major, le ministre de
la défense et le premier ministre doivent être jugés pour crimes de guerre.
Tsahal, du haut en bas, est coupable. Le pays tout entier est coupable. La
communauté internationale doit intervenir immédiatement pour arrêter le
massacre des Palestiniens et pour apporter sa protection aux civils
palestiniens innocents.

Juste pour vous faire comprendre que j¹ai été piqué à un point très
sensible, et que toute la zone sur un rayon de 5 cm est rouge et enflée, et
que la rougeur et l¹enflure se sont propagées aux veines adjacentes. Et ça,
je peux vous dire, ça n¹est pas beau à voir. "Va voir un médecin", a hurlé
ma femme quand elle a vu que je commençais à boiter.

Et disons, Dieu nous en préserve, que d¹ici vendredi, l¹assaut israélien
contre Gaza n¹est pas lancé, que Tsahal montre une certaine retenue et tente
de parvenir à un accord avec les Palestiniens par les canaux diplomatiques
sur les conditions de libération du soldat kidnappé. Et disons, Dieu nous en
préserve, que jeudi soir, ou vendredi matin, ils se rendent compte qu¹il n¹y
a aucune chance de parvenir à un accord et que le feu vert est donné à une
unité d¹élite pour faire un raid sur la cachette où, d¹après des sources
fournies par le renseignement, le soldat est détenu.

Disons que l¹opération ne se termine pas comme l¹auraient souhaité les haut
gradés, et que la tragédie israélienne devient plus grave encore qu¹elle ne
l¹était au début de la semaine.  Alors, vous, chers lecteurs, qui aimez
survoler les écrits d¹un "journaliste terroriste" qui a le culot de pérorer
sur une piqûre d¹araignée et une jambe enflée, regretterez que je ne sois
pas mort de la piqûre. Et vous souhaiterez que la prochaine fois, une vipère
particulièrement énorme se glisse depuis les hauteurs du Mont Hebron pour
venir me piquer en plein c¦ur, et me causer une mort lente dans d¹atroces
souffrances. Et vous souhaiterez que le serpent ne s¹arrête pas là, mais
qu¹il aille piquer tout le quartier, puis qu¹il continue jusqu¹à Beit Lahia
et qu¹il raye de la carte le camp de réfugiés tout entier.

Au cas où ce serait ce scénario qui prévaudrait le vendredi matin, alors je
proclamerai ce qui suit : grand chagrin, terrible tragédie. Ce n¹est pas la
voie de l¹islam. Tous les enfants musulmans savent combien notre religion et
notre prophète (qu¹il repose en paix) sont attentifs aux prisonniers de
guerre. Même si les Palestiniens se sentent en danger, ils doivent d¹abord
se mettre eux-mêmes en danger et absolument pas sacrifier la vie du soldat,
dont ils sont responsables de la vie, et eux seuls. On peut seulement
espérer qu¹au cours de l¹action de représailles à venir, Tsahal et les
dirigeants de ce pays démontreront de la retenue et y réfléchiront à deux
fois avant de s¹embarquer dans une quelconque action qui pourrait coûter la
vie d¹innocents habitants de Gaza. (Impossible d¹espérer zéro victimes, mais
au moins il faudrait qu¹elles soient réduites au minimum, si possible. Et
merci d¹avance à Tsahal).

La douleur s¹est aggravée et, ce matin, je ne pouvais plus bouger la jambe.
"Ca pourrait finir en gangrène", me dit ma femme. "Il te faut un médecin."
Ca m¹a fait un petit peu plaisir de la voir si soucieuse de ma jambe, et
même, je l¹ai remerciée pour son inquiétude. Elle m¹a répondu qu¹elle se
fichait de ma jambe. Le problème était que la gangrène pouvait se développer
vers le haut. Vu l¹emplacement de la piqûre (le haut de la cuisse), je ne me
rue pas chez le médecin. J¹ai horreur de l¹idée de me déshabiller pour une
simple piqûre. Et je suis certain que ça disparaîtra tout seul. "Porte des
shorts", me dit-elle. Et puis, elle est partie.

Qu¹arrivera-t-il d¹ici vendredi ? Qu¹écrire une semaine qui commence de
cette façon ? Peut-être suis-je pessimiste, comme d¹habitude. Peut-être que
les négociations entre Israéliens et Palestiniens sur le soldat vont être
super. Peut-être que l¹officier israélien et son collègue palestinien vont
découvrir qu¹ils partagent un tas de choses. Ils boiront du café, ils
rigoleront. Ils inviteront des copains à se joindre à eux, ils feront
libérer le soldat. Et puisque, dans toute cette affaire, les Palestiniens se
seront révélés de si bons gars qu¹Israël, dans un geste de reconnaissance,
libérera un millier de prisonniers, ou peut-être même tous. Et le soldat,
peut-être lors de la conférence qui suivra sa libération, déclarera qu¹en
fait, il plaisantait avec ses ravisseurs, qu¹ils se sont bien occupés de
lui, et qu¹il a mangé le meilleur houmous du monde.

Peut-être que d¹ici vendredi, les deux côtés auront compris qu¹il est
possible de se parler. Peut-être se rendront-ils compte que les assassinats
ciblés sont ridicules, et que les bombardements le sont encore plus. Et
peut-être que le Hamas s¹excusera pour les Qassam, et que le maire de
Sderot, Eli Moyal, leur pardonnera et déclarera le jumelage de Sderot et de
Dir al-Balah. Mahmoud Darwish écrira une chanson pour Kobi Oz, et ce sera un
tube, un hymne à la paix. Si tout cela arrive d¹ici vendredi, alors je me
sentirai libre de vous raconter comment je me suis fait piquer samedi
dernier et comment ma jambe a enflé.


(1) Sayed Kashua fait partie de la jeune génération des romanciers
israéliens. Arabe et citoyen israélien, il est journaliste à Tel-Aviv et
écrit en hébreu. Récemment, son livre "Les Arabes dansent aussi" a été
publié aux éditions Belfond.
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