Les courbes vraies de mademoiselle Poupelet
«LA PLUPART des oeuvres de femmes portent une marque évidente de faiblesse et d'infériorité cérébrale (parce que)le rôle de la femme n'est pas de guider les peuples, mais bien celui de guider les enfants. Elle-même est une espèce de grand enfant nerveux, incapable de juger les choses à froid, avec justesse et bon sens.» À l'époque où le critique Victor Joze résume cette opinion largement partagée par sa société, Jane Poupelet (1874-1932) fait son apprentissage de sculpteur à l'École municipale des beaux-arts et des arts décoratifs de Bordeaux. Elle est la première femme à y être admise.
Un sacré caractère la Jane. Il en fallait. Mais que ne ferait cette petite demoiselle au regard obstiné, qui travaille la cigarette au bec, expose au besoin sous un nom d'homme, pour assouvir une passion qui la tient depuis qu'enfant, elle pétrissait la terre glaise de sa chère Dordogne périgourdine pour copier les animaux de la ferme familiale.
Aujourd'hui, trois musées, à Roubaix, Bordeaux et Mont-de-Marsan, s'associent en compagnie de l'historienne d'art Anne Rivière pour une rétrospective qui permet pour la première fois de découvrir toutes les belles facettes de cette artiste oubliée depuis le cubisme et l'abstraction. Ou alors injustement confinée dans l'ombre écrasante de Rodin ou dans le sillage de Lucien Schnegg (1864-1909) le premier à opposer au lyrisme tumultueux du grand Auguste un dépouillement serein.
L'exposition débute d'ailleurs par le buste très épuré, très olympien de Jane par Lucien, décliné en plâtre, en marbre et en bronze de différentes patines. Il inscrit clairement celle qui allait devenir une icône de la sculpture figurative moderne dans le courant du néo-classicisme. Retour au canon ionien – abandon du rendu du détail et du modelé accidenté, simplification des masses, schématisation des lignes, sobriété maximale – que partagèrent avec elle François Pompon (1855-1933), Charles Despiau (1874-1946), Robert Wlérick (1882-1944), Léon Ernest Drivier (1878-1951) et quelques autres bientôt surnommés «la bande à Schnegg». Ainsi, plus largement, la rétrospective propose une relecture de ce courant «post Rodinien» très dynamique, également dit du «juste milieu» pour sa recherche d'un rapport harmonieux entre stylisation et expression.
Mission accomplie chez Jane où le geste idéalisant n'occulte jamais la vérité psychologique. Où l'esthétique hellénique n'oblitère jamais l'humanité, la tendresse, voire l'anecdotique (Vache entrant à l'étable, 1905-1925).
La veine animalière
La première de ses facettes est – on l'a dit – la veine animalière. Elle va du charmant Ânon ou Ânesse de trois semaines de 1907 à des dessins de chats endormis, de poules ou même de charnels culs de vache traités en quelques traits aussi sûrs et spontanés qu'emplis d'amour. Car Jane est autant dessinatrice que sculpteur. Telle est la révélation de cette présentation où l'on ne sait chez cette pionnière avec Camille Claudel de la statuaire féminine française quelles femmes il faut préférer.
Celles courtes, rondes, musclées ou avachies, rustaudes en débardeur, poitrine pendante sur un ventre flasque, pubis parfois apparent, de ses séries de fusains et pastels, de ses aquarelles et mines de plomb. Ou celles, courtes aussi mais plus lisses, plus stylisées, parfaitement équilibrées, de ses plâtres, bois ou bronze. La très proustienne Femme à toilette, 1907-1910, aujourd'hui au MoMA est à caresser et sa soeur la Baigneuse ou Au bord de l'eau, 1911-1918 possède un mouvement si parfait qu'elle suscite du bout du pied l'onde absente.
Toutes, qu'elles expriment la grâce ou soient saisies virilement (oui, virilement) dans une intimité sans complaisance, sont aimables pour qui aime vraiment les femmes. Féminine, à coup sûr, Jane le fut profondément. Au point qu'avant même d'être artiste, elle était féministe ce qui voulait dire pour elle humaine. Non seulement, elle milita contre le port du corset, mais elle fit des jouets de bois pour les enfants et aussi des masques faciaux pour les gueules cassées de la Grande Guerre. Ces objets sont montrés aussi, installés sous vitre avec le même soin que ses chefs-d'oeuvre.
«Je vous fais mes compliments Mademoiselle, je fais comme vous, je cherche la beauté dans la simplicité.» Ce compliment de Rodin n'est qu'un propos rapporté, mais, l'oeuvre considérée, comment croire qu'il n'ait jamais existé ?
n «La beauté dans la simplicité, Jane Poupelet». Jusqu'au 15 janvier à La Piscine-musée d'art de l'industrie André-Diligent, Roubaix. Puis, du 24 février au 4 juin, au Musée des beaux-arts à Bordeaux et, du 24 juin au 2 octobre au Musée Despiau-Wlérick à Mont-de-Marsan. Catalogue comportant des essais d'Anne Rivière et de Claudine Mitchell chez Gallimard, 35 €.