 | « Bruno Schulz : la République des rêves » Au Musée d’art et d’histoire du judaïsme (Paris), jusqu’au 23 janvier 2005 cinéma/cinéaste/film/films/art/culture/société/magazine/mp3 | Le Musée d’art et d’histoire du judaïsme propose une exposition du peintre et écrivain Bruno Schulz. Avec une scénographie audacieuse, qui rend subtilement compte de l’esprit torturé et fantasmagorique de ce génie polonais de l’entre-deux guerres mondiales. Parmi la centaine de pièces - gravures, huiles, extraits de textes, photographies... - présentées à l’exposition « Bruno Schulz : la République des rêves » au Musée d’art et d’histoire du judaïsme, la plus surprenante est sans doute une large vue documentaire de la place centrale de Drohobycz, bourg de Galicie orientale où l’artiste vécut presque toute sa vie. La photo, datant du début du XXe siècle, est lumineuse, et l’espace qu’elle représente dégagé. Les rues sont remplies de passants débonnaires qui flânent et s’attardent, conversant les uns avec les autres ; mais leurs silhouettes semblent minuscules, sans rapport avec l’échelle bien plus vaste des bâtiments. Pour qui connaît un peu l’œuvre picturale de Bruno Schulz (1892-1942 - lire le portrait de l’artiste sur le site Novapolska.org) ainsi que les ruelles étroites et sombres dans lesquelles il plonge ses personnages pressés, affairés, angoissés, rien n’est plus paradoxal que cette vue d’un Drohobycz réel et paisible, où semblent s’inscrire à la fois de l’air et du temps. Ce contraste est d’autant plus saisissant que la remarquable scénographie d’Alain Batifoulier et Jean Kalman suit à la lettre l’esprit de Schulz. Les gravures du Livre idolâtre (1920-1921) - son premier recueil de dessins -, ses très nombreux autoportraits, les extraits des Boutiques de cannelle (1934) et du Sanatorium au croque-mort (1937) - ses deux principaux récits autobiographiques -, sont exposés dans un espace rendu sinueux par la multiplicités des cloisons. Etroit, labyrinthique, s’étendant sur deux étages et cinq pièces aux formes géométriques et concaves, le parcours de l’exposition recrée physiquement l’espace mental voulu par Schulz. D’autant que la lumière y est ténue. Comme chez l’artiste, elle n’apparaît que de biais, souple halo d’intensité variable et subtilement filtré. Comme chez l’artiste, elle sert avant tout à briser des lignes droites afin de mettre en valeur une figure : personnage ou objet matériel important dans les œuvres de Schulz ; cartel, partie d’une gravure dans le parcours de l’exposition. Car l’espace de Schulz, confiné, encastré, recèle des trésors. Si l’homme y est exagérément emprisonné, par la forme de la ville autant que par le poids des conventions socio-religieuses ou des interdits sexuels (rabbins et pères surdimensionnés, femmes hyper-érotisées...), c’est pour mieux pouvoir s’en échapper. Ou plus exactement le déborder, l’investissant pleinement par le déploiement de son imaginaire à la rencontre des objets. « Visité par l’esprit qui était dans l’air, il proclama la République des rêves, territoire souverain de la poésie », écrivit quelque part Bruno Schulz. Une œuvre peut-être, le magnifique Autoportrait avec deux mannequins et Stanislaw Weingarten (1921), traduit mieux que tout autre cet état d’esprit. Schulz y apparaît en personnage perplexe, fixant le spectateur, tandis qu’autour de lui tourbillonne un monde où les formes humaines se dissimulent en clair-obscur « devant-derrière » les objets. Un corps de femme recroquevillé dans l’ombre d’une table accolée à un mur. Un livre posé au sol, dont les pages poussiéreuses semblent se flétrir et vouloir plisser des yeux. Et jusqu’au cadre, redessiné, où les silhouettes féminines se mêlent aux volutes des baguettes de bois. Les halos de lumière les plus francs se portent sur le visage du créateur au travail. Là, plus de honte, plus d’interdit, juste l’inquiétude et la force d’un homme se dressant dans la ville sombre qui fourmille. Ces autoportraits magnifiés de Bruno Schulz ont quelque chose en commun avec ceux peints à la même époque par l’expressionniste allemand Ludwig Meidner, terrifié devant la grande ville industrielle alors en plein développement. Tous deux pressentent la façon dont l’Europe court à sa perte dès lors qu’elle se conçoit dans sa seule matérialité. Tous deux placent la figure humaine au centre, écrasée chez Meidner, alors que Schulz parvient à la mettre en scène dans un travail de résistance et d’élévation.
BRUNO SCHULZ | | | | | langues: polonais anglais français allemand
| Ecrivain, peintre, dessinateur, graphiste. Né en 1892 à Drohobycz, mort tragiquement à la même ville en 1942.
Bruno Schulz est né à Drohobycz, une petite ville en Ukraine occidentale, non loin de Lvov. Il a passé là presque toute sa vie. Il n’aimait pas quitter Drohobycz. S’il quittait sa ville natale, il le faisait sporadiquement et pour peu de temps. Il la considérait comme le centre du monde, l’observait attentivement et s’est révélé son "chroniqueur" excellent. Son œuvre, aussi bien littéraire que graphique, était saturée d’accents de Drohobycz. Sur les pages de ses récits on peut trouver les descriptions des rues principales et des bâtiments caractéristiques de la ville, ainsi que les images de ses habitants.
Le patrimoine artistique de Schulz est assez modeste en quantité, mais très riche en qualité – en ce qui concerne la problématique traitée. Elle compte deux volumes de récits - SKLEPY CYNAMONOWE / LES BOUTIQUES DE CANNELLE et SANATORIUM POD KLEPSYDRA / LE SANATORIUM AU CROQUE-MORT, en plus quelques récits qui n’étaient pas inclus par l’auteur à la première édition de ses recueils. Il faut y ajouter un ensemble de lettres extrêmement intéressantes, publié dans le KSIEGA LISTÓW / LIVRE DE LETTRES et les "esquisses critiques" (surtout des critiques des œuvres littéraires, publiées dans la presse), recueillies il y a peu de temps dans un volume à part.
Schulz-écrivain est né de Schulz-expéditeur des lettres aux amis. Zofia Nalkowska, une amie de Schulz (il lui rendait souvent des visites à Varsovie) a joué le rôle essentiel dans cette transformation du modeste professeur des travaux manuels en artiste. Pour trouver une meilleure expression pour sa vision du monde et pour son imagination, il a enrichi la narration, les descriptions, il a introduit des personnages, il s’est servi d’un langage plus expressif, plein d’anachronismes, régionalismes et métaphores, de façon que l’on lit cette prose à plusieurs trames et multiples niveaux avec un intérêt croissant. La fascination à niveau mondial pour l’œuvre littéraire de Schulz se confirme dans la quantité des traductions, des commentaires et des analyses professionnelles, ainsi que dans les œuvres de belles-lettres dans lesquelles l’auteur même des SKLEPY CYNAMONOWE / LES BOUTIQUES DE CANNELLE est le héros principal (p.ex. dans un court récit de l’auteur américaine, Cynthia Ozick, MESJASZ ZE SZTOKHOLMU / LE MESSIE DE STOCKHOLM). Parmi les amateurs de sa prose se trouvent entre autres: Bohumil Hrabal, Danilo Kis, John Updike.
Le personnage principal de ses récits est Joseph – le porte-parole de l’auteur; à son côté se trouve le vieux Jacques – le père du personnage principal qui correspond au vrai père de l’écrivain. Jacques est un personnage très pittoresque – conteur, démiurge, créateur d’un monde dominé par la matière, il a un don fabuleux de se transformer en êtres différents. Parfois il paraît démiurge mais il suffit qu’il se retrouve à côté d’une jeune femme et il oublie ses dons surnaturels en succombant à ses charmes. De cette façon l’homme qui constitue chez Schulz la personnification de la force intellectuelle, se rend à la grâce de la femme qui est pour l’écrivain l’équivalent de la matière, de ce qui est pratique, concret et non pas poétique ni artistique. De cette façon naît également un lien érotique entre les représentants des sexes opposés. En général la femme devient finalement chez Schulz une métaphore de la vision apocalyptique, la vision du monde dominé par le pragmatisme et non pas par l’art. Cette interprétation, une parmi d’autres possibles, ne prend pas en considération autres façons de lire la prose de Schulz (p.ex. dans l’esprit de psychanalyse, la Cabale, le post-modernisme ou bien, récemment, le féminisme).
Avant que l’artiste s’occupe de la littérature, il a pratiqué, avec succès, les arts graphiques (il était autodidacte; il n’a pas terminé les études à l’école polytechnique qu’il avait commencé à Lvov et à Vienne). Il a fait une série de gravures de thèmes sado-masochistes XIEGA BALWOCHWALCZA (vers 1920), avec une technique rarement utilisé de cliché verre. Les travaux de cette série ont été bien estimés d’abord par Stanislaw Ignacy Witkiewicz, il a inclut leur auteur au groupe des "démonologues". Ils présentent dans la plupart des cas – et de façon grotesque – les femmes qui dominent les hommes qui acceptent leur rôle subordonné, adorent les femmes de toutes les façons possibles et finalement érigent des autels à leur honneur. Le sadisme féminin est lié ici au masochisme masculin.
Schulz est aussi l’auteur des dessins qui illustrent la première édition de FERDYDURKE (1938) de Witold Gombrowicz (il était parmi les premiers admirateurs de ce roman) et des illustrations pour ses récits du volume SANATORIUM POD KLEPSYDRA / SANATORIUM AU CROQUE-MORT. Il a laissé plusieurs dessins de caractère et destination différents (en partie ce sont des études au crayon et des croquis pour les gravures ou bien des travaux liées avec les thèmes présents dans la prose; l’ensemble le plus grand – plus de trois cents pièces - se trouve au Muzeum Literatury im. Adama Mickiewicza / Musée de la Littérature A.Mickiewicz à Varsovie). Par contre les informations sur les travaux dans le domaine de peinture de l’auteur des SKLEPY CYNAMONOWE / LES BOUTIQUES DE CANNELLE pendant plusieurs années n’arrivaient que sporadiquement, surtout dans les mémoires de sa famille et ses amis et á travers quelques photographies peu nombreuses. Une composition originelle n’est apparue à la vente aux enchères des œuvres d’art qu’en 1992, l’années déclarée par UNESCO comme année de Bruno Schulz (à l’occasion de la 100ème anniversaire de sa naissance et 50ème anniversaire de la mort de l’artiste. Aujourd’hui cette oeuvre est connue sous le titre qui lui a été donné pendant l’expertise commerciale (l’auteur n’a pas donné de titre á plusieurs de ses oeuvres XIEGA BALWOCHWALCZA est une exception de ce point de vue): SPOTKANIE. ZYDOWSKI MLODZIENIEC I DWIE KOBIETY W ZAULKU MIEJSKIM / LA RENCONTRE: JEUNE JUIF ET DEUX FEMMES DANS UN RECOIN DE LA RUE (1920). Elle constitue une des versions du motif souvent repris par l’artiste: la rencontre de deux mondes, deux sphères de la réalité en conflit, personnifiées par la femme et l’homme. L’opposition de deux parties est soulignée entre autres par la division de l’espace et par les solutions costumologiques: le jeune chassid (les bouclettes, la lévite, le chapeau à grande passe) s’incline, comme ça se passe souvent chez Schulz, dans une humble révérence devant deux dames aussi jeunes que lui, vêtues en costume de style art déco. La scène se déroule sur le fond de la vue d’un petit village. Le tableau fait preuve de la main habile et témoigne la grande expérience artistique de l’auteur. Grâce à un modelage habile des blocs, utilisation de l’espace, le goût chromatique, on peut considérer Schulz comme un des peintres les plus intéressants de la période d’entre les guerres. On peut ajouter également la sensibilité aux tendances récentes ou nouvelles dans l’art (l’expressionnisme allemand, le formisme, le surréalisme) dont les réminiscences transformées on peut trouver dans cette composition. La découverte inattendue de la SPOTKANIE / RENCONTRE permet espérer la chance de connaître d’autres peintures de cet artiste, si les circonstances s’y prêtent. Le tableau a été présenté pour la première fois par le Musée de la Littérature à l’exposition AD MEMORIAM. BRUNO SCHULZ 1892-1942, organisée en 1992 à l’occasion du 100ème anniversaire de la naissance et 50ème anniversaire de la mort de Schulz. Le catalogue en deux parties de cette exposition comprend les informations les plus complètes sur la totalité de l’œuvre de l’auteur des SKLEPY CYNAMONOWE / LES BOUTIQUES DE CANNELLE. L’expressivité du monde présenté par Schulz – dans la prose ou dans les arts graphiques – a provoqué un intérêt toujours croissant non seulement pour son œuvre, mais aussi pour sa biographie – reconstruite il y a plusieurs années par Jerzy Ficowski á partir des souvenirs de sa famille et ses amis et cependant toujours pleine de mystères. Par exemple, on ne sait toujours pas si le roman "Mesjasz(Le Messie)" dont l’écrivain parle dans ces lettres, a été écrit. De toute façon jusqu’à maintenant on n’en a pas trouvé une trace.
L’année 2001 a apporté la solution d’un des mystères: les peintures murales faites peu avant sa mort tragique dans la "villa de Landau" (le 19 novembre 1942 l’écrivain a été fusillé par un officier de la Gestapo dans une rue de Drohobycz) ont été découvertes (et photographiées) par un cinéaste allemand, Benjamin Geissler, bien que pendant presque cinquante années soient considérées comme détruites. Malheureusement elles ont été détruites également après la découverte, quand les représentants de l’Institut de la Mémoire Yad Vashem israélien en ont sorti de l’Ukraine en cachette de grands fragments (les morceaux restants ont été transmis au musée "Drohobyczyna"de Drohobycz; en Pologne ils ont été présenté pour la première fois en 2003 à Varsovie, à Wroclaw et à Gdansk dans l’exposition REPUBLIKA MARZEN / LA REPUBLIQUE DES REVES, préparée par l’Agence Kontakt de Gdansk et le Musée de la Littérature de Varsovie). Le scandale international provoqué par cet événement ressemblait aux liaisons de Schulz avec Drohobycz, une ville qui, grâce à lui, se trouve sur la liste des "lieux magiques", à côté de Dublin, Prague ou Trieste, perpétués sur les pages des chefs d’œuvres de la littérature mondiale. Les anniversaires suivants (en 2002 110ème anniversaire de la naissance et 60ème anniversaire de sa mort) ont animé l’intérêt pour son œuvre. A cette occasion ont paru de nouvelles éditions de: KSIEGA LISTÓW / LIVRE DES LETTRES et "REGIONY WIELKIEJ HEREZJI" I OKOLICE / "LES REGIONS DE LA GRANDE HERESIE" ET SES ALENTOURS de Jerzy Ficowski ainsi que la première éditions du grand "Thesaurus de Bruno Schulz".
| Malgorzata Kitowska-Lysiak Instytut Historii Sztuki Katolickiego Uniwersytetu Lubelskiego janvier 2003 | | | | |