Il était une fois Dieterle

Publié le par david castel

Gros plan La chronique cinématographique d’Émile Breton 

Étrange film que ®ÿScarlet Dawnÿ¯ (1932). L’usine à rêves d’Hollywood, la Warner n’avait sans doute aucune intention de servir les bolcheviks lorsqu’elle lança, en 1932, la production de cette histoire d’aristocrate russe fuyant les ®ÿrougesÿ¯ en 1917, et se mariant dans son exil de Constantinople avec sa bonne qui l’avait suivi, une jeune femme éperdue d’admiration pour lui et qu’il méprisait assez, au temps de sa splendeur, pour ne même pas la prendre de force. Pas davantage, il ne pouvait être dans les intentions de la maison de production de demander à un cinéaste fraîchement arrivé de Berlin comme William Dieterle d’exalter l’âme russe. Ce n’était pour la production, si l’on s’en tient au scénario, que l’occasion de caser un bon gros mélo sur fond de troubles sociaux. Si le résultat est tout autre, c’est que ces avisés financiers n’avaient sans doute pas pris assez de renseignements sur la personne du metteur en scène engagé qui avait lui aussi ses idées sur le monde comme il va et le cinéma comme il doit être pratiqué.

Ainsi, alors que, comme il se doit dans une production hollywoodienne de l’époque, les ®ÿrougesÿ¯ sont plutôt pillards et mal embouchés, il suffit à Dieterle du montage sec de deux plans pour dire la fulgurance de la Révolution d’octobreÿ : des officiers tsaristes ordonnent aux soldats de faire feu sur des mutinés. Au plan suivant, ces soldats se sont retournés et font feu sur ces officiers, qui s’abattent en tas. Il suffira de quelques-unes de ces scènes dans les décors très expressionnistes de ruelles de Moscou reconstituées en studio, succédant aux visions de l’orgie dans laquelle se vautraient ces mêmes officiers, pour que soit dit, sans un mot, le basculement d’un monde. Force de la mise en scène qui se manifestera sur un autre registre, celui du méloÿ : dans cette histoire tout de même bien fadasse du mariage de l’officier tsariste plein de morgue et de celle qui fut sa bonne, il suffit que la femme tende, à l’arrivée dans leur misérable chambre d’exil, un voile de gaze pour installer son ®ÿchez elleÿ¯ et que, le jour des noces, les deux jeunes gens jouent avec ce voile, pour que, au-delà du mélo, passe un moment de vraie poésie. C’est qu’il ne s’agit pas que de poésieÿ : à travers ce personnage sorti d’un roman-photo de bonne qui n’ose avouer son amour à son seigneur, Dieterle a fait, par l’insistance qu’il met à éclairer de douces lumières sa résignation, le procès d’une servitude ancestrale. ®ÿPourquoi n’es-tu pas restée là basÿ ? Ce sont les tiens qui sont au pouvoir.ÿ¯ dit l’officier lui montrant Moscou en flammes, alors qu’elle s’obstine à le suivre dans sa fuite.

Et la toute fin du film, lorsqu’il retrouve, dans un superbe mouvement de foule les séparant, sa femme qu’il avait abandonnée et qu’il veut maintenant rejoindre, est plus proche de Tolstoï pour l’esprit et du cinéma soviétique pour le souple maniement de la caméra que du produit habilement racoleur que pouvait attendre d’un tel sujet la Warner. Car ®ÿScarlet Drawnÿ¯ est bien un film qui porte la marque d’un créateur. C’est que Dieterle qui approchait de la quarantaine lorsqu’il réalisa ce film était un homme de haute culture et de convictions. Comédien, metteur, il avait travaillé en Allemagne au théâtre avec Max Reinhardt, au cinéma avec Murnau, tout ce qui comptait dans ce mouvement qui souleva l’Allemagne des années vingt, et, sans s’engager, il avait été proche des mouvements révolutionnaires d’alors.

De cette histoire d’une vie et d’une éuvre, on lira les détails dans un livre passionnément documenté d’Hervé Dumont, ®ÿWilliam Dieterle, un humaniste au pays du cinémaÿ¯ (Cinémathèque française/CNRS). Un livre indispensable à ceux qui voudront mieux comprendre la trajectoire du metteur en scène et une bonne façon d’accompagner la rétrospective proposée par la Cinémathèque. Mais d’abord, voir les films, évidemment. Au moins quelques-uns de sa grande période, des années trente à la fin des années quarante, quand se rencontrèrent ces émigrés européens porteurs d’une haute culture et la formidable puissance de la machine à produire d’Hollywood. Parmi ces films, comment ne pas citer ses biographies, dont celle de Pasteur (®ÿThe Story of Louis Pasteurÿ¯, 1936) dont personne ne voulait au départ et qui eut un énorme succès. Ou encore Quasimodo (®ÿThe Hunchback of Notre Dame, 1939) à coup sûr la plus forte adaptation du roman de Victor Hugo, soulevée par un grand souffle de liberté et de révolte au moment où grandissait la menace.

Et, dans un tout autre registre, le surprenant ®ÿPortrait de Jennieÿ¯, (1948), histoire plutôt tarte, introduite par un texte déclamatoire qui l’est encore plus, d’un peintre amoureux du fantôme d’une jeune fille morte depuis dix ans et qui grandira sous ses yeux, à chaque nouvelle rencontre. Par la douceur de ses éclairages, par le réalisme ouaté de promenades dans New York sous la neige, par le charme d’une mise en scène à la hauteur même de ces personnages étranges, Dieterle donne à ce film comme une aura magique telle que Bunuel put dire que c’était un des dix meilleurs qu’il ait jamais vus.

Cinémathèque des Grands Boulevards, jusqu’à la fin juillet.

Renseignements sur le programmeÿ : 01 56 26 01 01.

Pour les ®ÿcâblésÿ¯, TCM, ®ÿla chaîne de films de légendeÿ¯ passe simultanément en juin vingt films de Dieterle tous les soirs vers minuitÿ : Détails sur le site TCMcinema.fr

Article paru dans l'édition du 5 juin 2002.

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