Itzhak Rabin : un héritage, pas d¹héritiers

Publié le par david castel

[Aujourd¹hui, Israël marquait l¹anniversaire de l¹assassinat d¹Itzhak Rabin
d¹après le calendrier hébraïque. Article pour sa mémoire, son héritage (qui
ne se réduit pas à Oslo) et contre ses faux héritiers]
 
Ha¹aretz, 25 octobre 2007
 
http://www.haaretz.com/hasen/spages/916788.html
 
Itzhak Rabin : un héritage, pas d¹héritiers
Yossi Sarid *
 
Traduction : Gérard pour La Paix Maintenant
 
 
Au douzième anniversaire de l¹assassinat, l¹assassin suscite plus d¹intérêt
que la victime. Qu¹est censée faire la fille de la victime du cadeau reçu
pour cet anniversaire (1) ? Quel dommage que le chef de la police ne lui ait
pas offert d¹autres enregistrements, qui en apprendraient beaucoup sur
l¹implication de politiciens et de rabbins dans ce qui a préparé le terrain
(dans les c¦urs et les esprits) de l¹assassinat. Dans leur hâte de faire le
mal, ils ont désigné la cible. Mais jamais la police ni le Shin Bet ne les
ont interrogés. Il n¹y a donc pas de cassettes.
 
Lesdits politiciens et rabbins cachent aussi depuis lors son héritage, et
pour clamer leur innocence et dire « nos mains n¹ont pas fait couler le sang
», ils prétendent que Rabin n¹a laissé aucun héritage.
 
Mais bien sûr qu¹il a laissé un héritage, et pas seulement les accords
d¹Oslo. Que la mémoire s¹ouvre, que les choses s¹écrivent, que les os
revivent pour un moment.
 
Itzhak Rabin n¹était pas bon prêcheur, ni bon professeur, mais il savait la
pratique. Peut-être est-il le dernier à avoir mis en pratique ce qu¹il
prêchait, et cela, aussi, est un héritage. Il n¹a jamais fait de l¹éducation
une priorité absolue, mais il fut le seul premier ministre à essayer
d¹améliorer le système. Lui et sa ministre de l¹éducation d¹alors, Shulamit
Aloni, n¹ont pas voulu enterrer le système, mais lui redonner vie. Ils ont
infusé des millions de shekels dans ses artères, avant que les fonds
s¹assèchent. Si les salaires des enseignants n¹avaient pas été augmentés il
y a dix ans, les enseignants israéliens devraient peut-être aujourd¹hui
aller à la soupe populaire.
 
Rabin, qui venait de l¹establishment militaire, avait compris que la
sécurité nationale repose sur l¹éducation. On peut tout acheter à
l¹étranger, expliquait-il, y compris des avions et des tanks, mais il
n¹existe qu¹un seul produit totalement local : la personne israélienne.
C¹était là son héritage. Dommage qu¹il n¹ait pas d¹héritiers. Mais c¹est
notre problème, pas le sien.
 
Rabin a-t-il changé de point de vue en arrivant au pouvoir ? A-t-il adhéré
au Meretz ? Pas du tout. Il se trouve qu¹il connaissait l¹armée mieux que
les autres, qui savaient comme lui qu¹une bonne armée ne constitue pas une
garantie de victoire perpétuelle. Une armée ne peut pas être soumise à des
épreuves superflues, car la dissuasion est davantage une affaire de silence
que de démonstration. Le Ehoud Olmert du Liban n¹est pas un héritier.
 
Cela fait 50 ans que non seulement l¹armée, mais la nation tout entière,
m¹a-t-il dit un jour, bandent leurs muscles sans discontinuer, sans
possibilité de les soigner pour retrouver de la force. Et des muscles soumis
perpétuellement à la tension finissent par se fatiguer. Un premier ministre
a le devoir d¹examiner soigneusement toute occasion, même celle qui semble
la plus irréaliste, afin de voir s¹il est néanmoins possible de parvenir ne
serait-ce qu¹à une trêve provisoire. Rabin était prêt à renoncer au Golan,
j¹en suis témoin. Ehoud Barak est-il son disciple ? A en juger par des
signes récents et révélateurs, la réponse semble être non.
 
Toujours à propos d¹héritage : quand son compte bancaire à Washington a été
révélé (faute vénielle ­ quelques milliers de $, ndt), il aurait pu rejeter
la responsabilité sur sa femme, rester au pouvoir, mais il a préféré
démissionner. Même s¹il n¹était pas coupable, il a jugé qu¹il était
responsable, et il n¹a pas voulu imposer sa responsabilité personnelle à sa
famille. Ariel Sharon n¹était pas non plus son héritier, n¹en déplaise à ses
thuriféraires.
 
Rabin a laissé un héritage important qui, à ce jour, n¹a pas d¹héritiers. En
l¹absence d¹héritiers, on est parfois assailli par le doute : l¹héritage
existe-t-il, ou bien l¹avons-nous inventé ?
 
Les héritiers naturels, les « enfants aux bougies » (2), qui étaient censé
être les gardiens de la flamme, se sont éteints, eux aussi, comme un feu de
paille. Leurs dirigeants politiques ont été les premiers à les trahir. Et
aujourd¹hui, au lieu d¹avoir « une génération entière [qui] exige la paix »,
nous avons une génération apathique, dont les exigences ne sont pas claires,
si tant est qu¹il leur reste un rêve. Chacun pour soi, et en particulier,
chacun s¹occupe de ses biens et ses affaires, à la manière des faux
dirigeants. Après avoir fait leur deuil, ils ne s¹en sont jamais vraiment
remis.
 
Il fut un temps où je pensais que Rabin était la personne la plus vivante
d¹entre nous (3). Aujourd¹hui, je pense que c¹est le défunt le plus mort.
 
Seuls les jeunes, la génération à venir, pourront surgir du désert, du
silence, et réinsuffler la vie au défunt et à son héritage.


* Yossi Sarid est ancien ministre et ancien secrétaire général du parti
Meretz.
 
 
(1) Enregistrement des aveux de  l¹assassin de Rabin, Ygal Amir, quelques
heures après son arrestation. Il y dit notamment : « J¹avais décidé de le
tuer, et je ne regrette rien. Je me suis approché de lui avant qu¹il ne
monte dans sa voiture, et j¹ai tiré trois balles. » Interrogé sur des
regrets éventuels, Amir a répondu : « Dieu m¹en préserve. » La police a
remis la cassette à Dalia Rabin-Pelosof, fille d¹Itzhak Rabin, qui l¹a
diffusée dans plusieurs médias.

(2) Dès la nuit qui a suivi l¹assassinant de Rabin, des milliers de bougies
ont été allumées sur la place où il avait été tué. Des jeunes (et des moins
jeunes) se relayaient constamment. Ce phénomène a duré plusieurs années.

(3) Yossi Sarid n¹était pas le seul. Pour qui apprécie les articles
grinçants ­ et drôles - voir « Rabin premier ministre »
http://www.lapaixmaintenant.org/article755. Article de Doron Rosenblum, qui
date d¹avril 2004. Malheureusement, plus de 3 ans après, il n¹y a pas une
virgule à changer.

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