Edward Steichen, le faiseur d'icônes
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| | dward Steichen, c'est d'abord l'auteur de la photo la plus chère du monde. The Pond-Moonlight (1904) a atteint 2,9 millions de dollars aux enchères en 2006. Une photo ? Plutôt un tableau. Vision mélancolique d'un étang sous la lune, The Pond rappelle que l'Américain Steichen (1879-1973) fut le maître du pictorialisme, ce courant qui pensait élever la photo au rang d'art en imitant la peinture. Mais s'il n'était que cela, Steichen ne mériterait sans doute pas la rétrospective somptueuse que lui consacre le Jeu de paume, à Paris. L'Américain a marqué toute l'histoire de la photographie par les costumes multiples qu'il a tour à tour revêtus. Au Jeu de paume, 450 images : toutes ses icônes, plus nombre d'inédits et de documents. L'exposition traîne parfois en longueur, mais elle présente toutes les facettes de ce personnage à la fois éclectique et médiatique, classique et visionnaire. Une brume rêveuse enveloppe tout le rez-de-chaussée, dédié au Steichen symboliste. Eaux dormantes, jeunes filles pensives et même le célèbre Flatiron (1904), symbole de la modernité new-yorkaise, sont soulignés d'un subtil sfumato. Technicien hors pair, Steichen pousse loin sa recherche de l'image parfaite. Avec le recul, ces images splendides ont une allure surannée, très "fin de siècle". Pourtant, Steichen a déjà les pieds dans celui d'après : adepte des allers-retours en Europe, il s'emballe pour Rodin dont il réhabilite la sculpture de Balzac. Les critiques n'y voyaient qu'un "sac à charbon", lui en livre une vision fantomatique. A New York, il se fera aussi l'ambassadeur de Matisse, Cézanne et Brancusi. UN SHOW MONUMENTAL Peintre, Steichen fait tout pour imposer la photographie : c'est lui qui convainc son aîné Stieglitz de lui réserver un lieu d'exposition permanent à New York, la future galerie 291. Lui encore qui dessine la couverture de la célèbre revue Camera Work. Passée la guerre de 1914-1918, Steichen pourtant se cherche. Le pictorialisme est une voie de garage, il le sent. Il brûle ses peintures et s'essaie à la photographie "pure", aux contours précis. Mais l'art pour l'art ne l'intéresse plus. Contre l'avis de Stieglitz, il met son talent au service du magazine Vogue et c'est la gloire : ses éclairages sophistiqués, ses fonds Art déco qui copient les motifs du tissu, subliment hommes et vêtements. Et toujours il expérimente : il signe la première couverture couleur du magazine, en 1932, avec un cadrage moderne et dynamique. L'actrice Gloria Swanson (1924) est fascinante derrière son grillage de dentelle, comme Greta Garbo au regard sauvage. Pourtant, au Jeu de paume, les regards semblent absents. Le portrait glamour que Steichen impose à Vogue et qui fera fortune est d'une perfection un peu vide. Pendant ces années de photo commerciale, Steichen a surtout compris l'immense pouvoir de séduction de l'image, qu'on peut agrandir, reproduire, mettre en scène. Il en usera à des fins de propagande militaire, mais aussi au MoMA, dont il devient conservateur en 1946 - ce qui fait grincer bien des dents. C'est la dernière partie de l'exposition, passionnante, où l'on découvre les innovations de Steichen scénographe. "The Family of Man", l'exposition de photographie la plus populaire de tous les temps, qui eut lieu en 1955, y est reconstituée de façon magistrale, en 3D. Dix ans après la guerre, l'heure est à l'humanisme, à l'espoir. Steichen mêle les images des plus grands, de Cartier-Bresson à Bill Brandt, mais aussi d'inconnus, et les assemble dans un show monumental. Rythmée par des thèmes comme la naissance, l'enfance ou encore la mort, l'exposition célèbre l'Homme avec un grand H, unique et universel. "The Family of Man" sera la cible de nombreuses critiques, dont celle de Roland Barthes, qui dénoncera sa religiosité sous-jacente. Steichen est aussi accusé d'asservir les images des artistes à sa démonstration. Mais là aussi sans doute il est visionnaire, dépassant l'artiste pour se revendiquer commissaire-auteur. Une question toujours d'actualité. "Steichen, une épopée photographique". Jeu de paume, 1, place de la Concorde, Paris-8e. Mo Concorde. Tél. : 01-47-03-12-50. Du mardi au vendredi de 12 heures à 19 heures ; le week-end à partir de 10 heures. 6 €. Jusqu'au 30 décembre. Beau catalogue, 336 p., FEP/Jeu de paume. 50 €. Claire Guillot Article paru dans l'édition du 16.10.07. Expo Steichen, une épopée photographique L'automne s'annonçant extrêmement riche en expos (youpi !), je me suis dit que j'allais essayer de tenir le rythme d'une note par semaine sur ce thème, postée avant le weekend pour vous donner des idées de sorties. Je commence donc par la monumentale rétrospective Edward Steichen au Musée du Jeu de Paume. J'y suis allée hier et j'ai adoré. A ne louper sous aucun prétexte si vous aimez la photo. Steichen (je crois que ça se prononce Staïquen aux Etats Unis) est considéré comme l'un des pères de la photographie moderne. Né en 1879 au Luxembourg, émigré à 18 mois aux Etats Unis, sa vie est si riche qu'elle est difficile à résumer : de nationalité américaine, il passe aussi plusieurs années en France ; jusqu'à la première guerre mondiale il défend le pictoralisme (un mouvement qui rapproche la photographie de la peinture, les contours flous donnant un caractère onirique aux images) puis il adopte un style beaucoup plus précis ; il milite pour que la photo soit considérée comme un art mais il n'hésite pas à faire également des photos publicitaires ; il s'exerce avec talent à la photographie de mode dans les années 20 et 30 ; en 1946 il est nommé directeur du département de photographie du MoMA... bref, une vie aussi longue (il meurt à 94 ans) que bien remplie. L'expo retrace chronologiquement son oeuvre à travers 400 photographies d'époque (prévoir deux heures pour tout voir). Ce qu'il y a de bien avec les artistes prolifiques, c'est qu'ils offrent plein de clés d'entrée différentes à ceux qui veulent les découvrir. Personnellement, deux périodes m'ont particulièrement touchée. La première, c'est celle des débuts, dans les années 1900. Les photos sont fascinantes parce que l'homme a une formation de peintre. Très doué pour le portrait, il fait donc poser ses modèles comme pour un tableau... instantané. Le résultat est complètement hybride, entre deux techniques, deux mondes, deux siècles. En plus tous ces gens qui nous paraissent si proches alors que plus d'un siècle nous sépare d'eux, ça me dépasse toujours un peu : Solitude, F. Holland Day, 1901, Courtesy Kunsthaus Zurich/Marc Rich Collection, © Joanna T. SteichenLes photos de paysages de cette époque sont également très intéressantes, beaucoup d'images de bois rappellant des tableaux de Klimt, ce qui n'a rien d'étonnant : lui et Stieglitz, le chef de file de l'avant-garde photographique à New York, se sentaient en effet très proches de la Sécession viennoise. J'aime aussi beaucoup cette photo-là : Brooklyn Bridge, 1903, Courtesy LaSalle Bank Photography Collection, Chicago, © Joanna T. SteichenLa deuxième période qui a retenu toute mon attention, c'est celle qui va de 1923 à 1937. Pendant 14 ans, Steichen occupe en effet le poste stratégique de directeur de la photographie de Condé Nast, ce qui lui permet de réaliser à la fois de nombreux portraits de personnalités pour Vanity Fair et des séries mode pour Vogue. Il devient alors le portraitiste de la haute société new-yorkaise et hollywoodienne, au point que l'on parle à l'époque de se faire "steicheniser", ça vous rappelle quelque chose ? Les photos exposées sont un sublime témoignage de la mode des années 20, l'une de mes décennies préférées. Tout y est lisse, près du corps, simplissime. Lee Miller y est confondante de beauté en total look Chanel, et Amelia Earhart bluffante de naturel... Oh là là, je crois que je vais y retourner et m'offrir le catalogue ! Pour découvrir Steichen, quelques photos ici. Steichen, une époque photographique Du 9 octobre au 30 décembre 2007 Musée du Jeu de Paume 1, Place de la Concorde, Paris 8ème Métro Concorde Mardi 12h-21h Mercredi à vendredi 12h-19h Samedi et dimanche 10h-19h Entrée 6€, tarif réduit 3€ |
dward Steichen, c'est d'abord l'auteur de la photo la plus chère du monde. The Pond-Moonlight (1904) a atteint 2,9 millions de dollars aux enchères en 2006. Une photo ? Plutôt un tableau. Vision mélancolique d'un étang sous la lune, The Pond rappelle que l'Américain Steichen (1879-1973) fut le maître du pictorialisme, ce courant qui pensait élever la photo au rang d'art en imitant la peinture. Mais s'il n'était que cela, Steichen ne mériterait sans doute pas la rétrospective somptueuse que lui consacre le Jeu de paume, à Paris. L'Américain a marqué toute l'histoire de la photographie par les costumes multiples qu'il a tour à tour revêtus. Au Jeu de paume, 450 images : toutes ses icônes, plus nombre d'inédits et de documents. L'exposition traîne parfois en longueur, mais elle présente toutes les facettes de ce personnage à la fois éclectique et médiatique, classique et visionnaire.
Gloria Swanson, New York, 1924, © Condé Nast Publications
Solitude, F. Holland Day, 1901, Courtesy Kunsthaus Zurich/Marc Rich Collection, © Joanna T. Steichen
Brooklyn Bridge, 1903, Courtesy LaSalle Bank Photography Collection, Chicago, © Joanna T. Steichen