« Toute nue » devant les Fr è res musulmans

Publié le par david castel

Avec un peu de retard, nous souhaitons à nos amis musulmans de bonnes fêtes
de fin de Ramadan, et leur présentons nos meilleurs voeux pour l¹Aïd Al
Fitr.
Espérons qu¹ils ne prendront pas pour une provocation l¹article qui suit, où
Mona Eltahawy (1), écrivaine égyptienne établie à New-York, raconte une
visite rendue aux Frères musulmans il y a quelques années au Caire. Quoique
offensée d¹être d¹être considérée comme "toute nue" (parce qu'elle était en
manches courtes et sans foulard), Mona Eltahawy y défend malgré tout le
droit des Frères musulmans de figurer sur la scène politique égyptienne.

(Source: The Forward, 19 septembre 2007)

Common Grounds, 13 octobre 2007

www.commongroundnews.org <http://www.commongroundnews.org>
 
«Toute nue» devant les Frères musulmans
Mona Eltahawy (1)
 
Traduction : Common Grounds

 
New York - La première fois que je suis allée faire un entretien avec les
Frères musulmans, c'était en 1995. Dès mon arrivée, un officier m'a prêté un
foulard pour que je me couvre la tête. La deuxième fois que je leur ai rendu
visite, en 2005, aucun foulard ne m'attendait.
 
J'ai commencé à me poser des questions. Je vivais aux Etats-Unis depuis
2000, mais j'avais entendu, au cours de mes voyages en Egypte que la
confrérie, ou Al-Ikhwan comme on les appelle en arabe, était en train de
changer. Elle avait adopté le jargon de la réforme et de la démocratie. Des
expressions comme "pluralisme politique" se glissaient dans les entretiens
qu'elle donnait à la presse.
 
Cette nouvelle confrérie existerait-elle vraiment?
 
Lors de notre rencontre d'il y a deux ans, le Guide suprême des Frères
musulmans, Mohammed Mahdi Akef, était entré en matière sur les "les moyens
pacifiques d'apporter le changement". Je dois dire que je fus impressionnée,
tout au moins jusqu'à ce que je lui demande si, au cas où ils arriveraient
au pouvoir, les Frères musulmans apporteraient des modifications à la
constitution égyptienne sur la question des droits de la femme.
 
Les Arabes favorables à un système politique fondé sur les principes de
l'islam défendent leur cause de différentes manières. Mais dès lors qu'il
s'agit des droits de la femme, ils se retrouvent dans une belle unité
conservatrice. Au Kuwait, ils ont bloqué jusqu'à l'année dernière le droit
des femmes à voter et à se faire élire. En Jordanie ils ont fait abolir une
loi donnant aux femmes le droit de demander le divorce et ont fait obstacle
à des lois visant à aggraver les peines prononcées pour les crimes dits
d'"honneur". Les conservateurs égyptiens seraient-ils aussi hostiles à la
cause des femmes?
 
"Non", m'a assuré Akef, "et la preuve en est d'ailleurs ici. Même si tu te
promènes toute nue, tu as pu entrer dans mon bureau".
 
Il faut dire que je portais un T-shirt et des pantalons.
 
L'expression "toute nue" m'a particulièrement indisposée parce qu'il se
trouve que j'avais porté auparavant le foulard, ou hijab, pendant neuf ans
quand j'étais une jeune femme. J'avais choisi de le faire à l'âge de 16 ans,
croyant qu'il s'agissait d'une obligation religieuse. Puis, m'étant
convaincue par mes recherches que le port du foulard n'avait rien
d'obligatoire, j'y avais renoncé à 25 ans.
 
Pourtant, il m'a fallu des années avant de ne plus me sentir coupable
d'avoir rejeté cette façon de s'habiller qui est devenue depuis une
quinzaine d¹année pratiquement l'uniforme de la femme égyptienne musulmane,
ce dont nous sommes en grande partie redevables aux Frères musulmans.
 
En fait, peut-être que si je n'avais pas eu cette expérience personnelle du
hijab, j'aurais laissé filer et n'aurais pas relevé la pique d'Akef. Mais
j'avais déjà donné, je connaissais la musique, j'étais censée me trouver
devant le frère musulman nouveau modèle, pluraliste politique  etc. Ce n'est
pas à moi qu'il fallait faire le coup de la culpabilité.
 
"Je ne suis pas toute nue", ai-je cru bon de préciser."Les versets dans   le
Coran concernant l'habillement des femmes ont été interprétés différemment".
 
"Selon la loi de Dieu, tu es toute nue", répondit-il. "Tes bras sont nus, ta
tête est nue. Il n'y a qu'une seule interprétation".
 
Une seule interprétation? Autant pour le pluralisme. De toute évidence, les
Frères musulmans avaient encore du chemin à faire.
 
En tant qu'Egyptienne musulmane, laïque et libérale qui défend le droit de
chacun de participer au processus politique, je perçois douloureusement le
paradoxe qu'il y a à vouloir défendre les droits de quelqu'un qui ne me rend
pas la pareille. Cette "interprétation unique" que venait de m'asséner Akef
prouvait clairement à mes yeux que les Frères musulmans continuent d'agir
comme les gardiens de l'islam et que quiconque ose les critiquer est accusé
de critiquer la religion elle-même.
 
Mais, précisément parce que je suis cette Egyptienne musulmane, laïque et
libérale, j'estime avoir le devoir de défendre le droit de la confrérie à
être présente sur la scène politique égyptienne. Si je ne le fais pas, je
serai aussi coupable que le régime qui, depuis des dizaines d'années, suce
l'oxygène du corps politique égyptien. Maintenant que le pouvoir prépare
Gamal Moubarak à prendre la succession de son père vieillissant, le régime
semble être reparti pour gouverner encore toute une génération.
 
A part l'Etat,  la confrérie est le dernier homme debout en Egypte. Voilà ce
qui nous reste: l'Etat et la mosquée. Les Frères musulmans doivent rester
sur la scène politique de l'Egypte, ne serait-ce que parce que leurs idées
doivent être exprimées en public pour pouvoir être contestées.
 
Bien que les Frères aient recueilli 88 sièges aux parlementaires de 2005,
rien ne me fera croire que la majorité des Egyptiens voterait pour eux dans
le cadre d'une consultation libre et loyale. La participation ayant été
inférieure à 22 pour cent lors de ce scrutin, je crois pouvoir en conclure
qu'ils ne veulent ni cet Etat, ni la mosquée: ils veulent un choix honnête.
 
Soumis aux pressions internes exercées par des oppositions diverses et par
les manifestations de rue, ainsi qu'aux pressions externes exercées par un
Washington qui s'est mis en tête de démocratiser les Arabes, le régime
égyptien semble plier quelque peu. Mais en assurant le succès électoral des
Frères musulmans, le Président Hosni Moubarak a joué sa carte maîtresse, la
carte de l'ogre, avec le plus grand succès.
 
Le régime a passé les deux dernières années à emprisonner et à harceler ses
opposants. Cette semaine encore, et pour la première fois depuis vingt ans,
il interdisait la plus importante réunion annuelle des Frères musulmans < un
dîner de gala en période de Ramadan. Une quarantaine de frères sont
actuellement devant les tribunaux militaires, sous l'inculpation de
blanchissage d'argent sale et de terrorisme.
 
La carte de l'ogre va encore faire les beaux jours du régime égyptien, en
tout cas tant qu'on se bousculera pour une place sur la scène politique du
pays. Alors, toute "nue" que je sois, je continuerai de me battre pour le
droit des Frères musulmans à avoir une place sur cette scène.
 
 
*Voir son article «L¹ennemi commun : le fanatisme religieux»
http://www.lapaixmaintenant.org/article1137

1/ Oubli : un autre article de Mona Eltahawy est disponible sur notre site :
"Les jeunes blogueurs font souffler un vent de liberté sur le monde arabe"
http://www.lapaixmaintenant.org/article1553

2/ Erratum : dans l'intro à l'article précédent, "La Jordanie gardienne des
lieux saints de Jérusalem ?", nous avions écrit : "Ce genre d'information,
qui NE peut être qu'un ballon d'essai, doit être prise avec toutes les
précautions qui s'imposent". Il fallait évidemment (?) lire : "Ce genre
d'information, qui peut N'être qu'un ballon d'essai, doit être
prise avec toutes les précautions qui s'imposent".
Où le léger (et erroné) déplacement d'une négation fait d'un discours de
précaution une affirmation péremptoire...
Texte de l'article : http://www.lapaixmaintenant.org/article1693
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