Hébétement à Tira

Publié le par david castel

[Comment introduire une chronique de Sayed Kashua ? En disant qu¹il brise
les schémas convenus ? Ce serait un peu court. Ici, il y a un peu de tout,
dont la parano (probablement la denrée la plus abondante dans la région), la
position inconfortable d¹un écrivain arabe israélien tenté par un retour aux
sources dans son village natal mais attiré par Tel Aviv, et une très jolie
confusion langagière. Ceux qui y chercheront une signification politique,
dans un sens ou dans un autre, la trouveront à coup sûr]
 
Ha¹aretz, 25 août 2007
 
http://www.haaretz.com/hasen/spages/896789.html
 
Hébétement à Tira
Sayed Kashua
 
Traduction : Gérard pour La Paix Maintenant
 
 
Je ne sais pas ce que j¹ai ces derniers temps. Encore une période pleine de
pression, de confusion, d¹instabilité, d¹hyperactivité, de nuits écourtées,
de mauvais rêves, de cauchemars en plein jour, d¹accès d¹hypocondrie, de
sentiments de suffocation, de suées, de vomissements, de boisson
inconsidérée, de cigarettes non-stop, de perte d¹appétit, d¹impuissance,
d¹envies sexuelles, de mal à l¹estomac et aux muscles, de picotements des
yeux, d¹oreilles qui bourdonnent. Il fallait que je parte de là. Peu
importait où. Je me suis dit qu¹aller chez mes parents me changerait
certainement les idées. A Tira, je serais entouré par la famille qui me
protégerait et m¹envelopperait de son amour. C¹était la période des
vacances, alors où était le problème ? Au contraire, les enfants seraient
ravis. Sur la route, la radio annonça que c¹était un type du village de
Manda qui avait subtilisé le pistolet du vigile dans la Vielle Ville de
Jérusalem et qui s¹était fait tuer.
 
Ma femme rompit le silence : « Pourquoi a-t-il fait ça ? Maintenant, ils
vont nous haïr ».
 
­ « De toute façon, ils ne nous aiment pas », dis-je. J¹étais content de la
conversation. En général, et cela est plus évident encore pendant les
voyages, ma femme et moi n¹échangeons pas un mot. Aller à Tira ou à Eilat ne
change rien : le silence total.
 
­ « Oui, mais maintenant, ils vont nous haïr encore plus ».
 
Penser à ce qui s¹était passé dans la Vieille Ville, aux Arabes et aux
Juifs, me calma et me fit penser à autre chose qu¹à mes sentiments
dépressifs. Vous savez, parfois, je suis reconnaissant à Dieu de vivre ici.
La politique, les guerres, les check points, les avions, me distraient des
vrais problèmes douloureux, auxquels je ne comprends rien.
 
­ « Tu sais », dis-je à ma femme, et pour la première fois de la semaine,
j¹ai souri, « si nous habitions un endroit calme, la Nouvelle-Zélande par
exemple, nous aurions divorcé depuis longtemps, c¹est sûr. Je veux que tu
saches qu¹à cause de ce conflit, je t¹aime beaucoup plus ». Nous avions
passé Ben Shemen. Ma femme n¹avait pas répondu. Elle s¹était endormie.
 
Tira eut sur moi un effet Prozac. Je le savais, d¹ailleurs, et c¹était le
but, non ? Les parents, les frères et s¦urs, les neveux et nièces, la
nourriture, les gâteaux, la télé grand écran, la climatisation, le
réfrigérateur plein à craquer, et par-dessus tout, l¹horloge murale qui
prouve qu¹ici, le temps passe beaucoup plus lentement.
 
On mangeait de la pastèque en regardant les infos. Tiens, encore une vedette
arabe : un chauffeur de camion qui avait broyé une voiture et tué la moitié
d¹une famille. Ca ressemblait à la pub contre les accidents de la route qui
dit quelque chose comme « vous pouvez être un terroriste sans commettre un
attentat ». Et voilà le chauffeur à la télé, insultant les photographes,
crachant, sans remords, menaçant. Un monstre, un assassin. Un terroriste.
 
­ « S¹il avait été juif, est-ce qu¹on l¹aurait filmé comme ça ? » demanda
mon père, en crachant des cosses de graines de tournesol. « On manque de
Juifs qui ont tué des gens dans des accidents ? »
 
Je suis heureux. J¹ai retrouvé mon appétit. La sensation de dépression s¹est
envolée. Mes enfants qui courent partout dans la maison avec mes neveux et
nièces me ramènent 30 ans en arrière, le bon vieux temps, l¹époque de Tira.
Qu¹est-ce qui m¹a pris de quitter cet endroit ? Durkheim, que j¹avais lu
pour un cours d¹introduction à la sociologie, avait raison : les urbains se
donnent la mort plus facilement que les ruraux. Je parle de suicide en solo,
pas pour des motifs nationalistes.
 
Le type de la Vieille Ville apparut de nouveau à l¹écran. Ici, tout le monde
pense qu¹il s¹agit d¹un complot. Le vigile a attaqué le premier, c¹est un
fait. Le film a été monté. Où sont les rushes ? Où est la soi-disant preuve
de l¹assassinat ? L¹Arabe israélien n¹est pas coupable, impossible. Ce sont
eux qui ont commencé, pas lui. Et moi, avec un sentiment de soulagement,
faisant suivre la pastèque fraîche d¹une tasse de café bouillante à la
cardamome, je me renversai sur le canapé et demandai, très très
tranquillement : « Pourquoi vous sentez-vous attaqués à cause d¹un type
isolé de Manda ? »
 
­ « Parce que c¹est comme ça que ça marche dans ce pays. Un Arabe commet un
attentat terroriste et tous les autres sont coupables », dit ma femme.
 
­ « Terrorisme ? Dis donc, la propagande marche bien sur toi », dis-je
calmement. « Réfléchis une minute. Il s¹agit de vigiles armés d¹Ateret
Cohanim (1) qui violent brutalement la Vieille Ville. »
 
­ « Attends », dit mon père. « Depuis quand es-tu devenu nationaliste ? »
 
­ « Je ne suis pas nationaliste », dis-je, mais mon père n¹avait pas
entendu.
 
­ « Si c¹est ce que tu penses, pourquoi y a-t-il des Arabes qui écrivent que
tu es un collabo ? »
 
­ « Qui a écrit ça ? »
 
­ « Quoi, tu ne lis pas les journaux ? », dit mon père, et il en sortit un
immédiatement
 
Je lus, ressentis des douleurs d¹estomac et une envie de vomir. Mes oreilles
commencèrent à bourdonner. Picotement des yeux. Hyperactivité, sentiment de
suffocation, et par-dessus tout, envie de me tirer de là.
 
­ « Où ça ? » cria ma femme alors que je me ruais hors de la maison.
 
Il fallait que j¹aille voir Tewfik, mon copain. Un Arabe, d¹accord, mais
totalement tel-avivien. Et, comme tout tel-avivien qui se respecte, il me
méprise parce que j¹habite Jérusalem.
 
­ « Il est clair que tu es déprimé », dit-il après notre accolade. « Comment
peux-tu vivre dans une ville aussi lourde ? Toute la politique et la merde
de ce pays. »
 
­ « C¹est vrai, tu as raison », dis-je. Je me sentais déjà mieux sur son
canapé. « A Jérusalem, tu ne trouveras pas de rue avec un nom aussi cool et
aussi joli que la tienne. Là-bas, tous les noms de rue évoquent des guerres
et des catastrophes. »
 
­ « De quelle rue parles-tu ? »
 
­ « Ben, de la tienne, Sderot Hen, l¹avenue de la grâce. Quel beau nom. Il
annoncerait presque la paix. »
 
­    « Tu déconnes ou quoi ? Hen, ce sont les initiales de Haïm Nakhman. »
 
­ « Quoi, ce type-là ? »
 
­    « Bialik. » (2)
 
 
(1) Ateret Cohanim : groupe religieux qui s¹est fixé pour objectif de «
racheter » le plus possible de maisons arabes à Jérusalem-Est.
 
(2) Bialik (1873-1934) est LE « poète national » d¹Israël. Pour comprendre
la confusion de Sayed Kashua (et il n¹est pas le seul à la faire, loin de
là), il faut savoir qu¹en hébreu, l¹utilisation des acronymes est très
fréquente.
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