Le bal des voleurs de Jean Anouilh

Publié le par david castel

 (6/28/2007)
 


Une œuvre de Jean Anouilh présentée à Casablanca est un événement culturel important. Jean Anouilh est un des grands auteurs français du XXe siècle. Son théâtre est inscrit au programme des lycées français du Maroc.

Anouilh est un écrivain de droite. Comment définir la droite ? Je privilégie la définition qu'en donnait André Gide, qui rapporte l'anecdote d'une dame de nationalité suisse : «Mais, monsieur Gide, c'est bien simple, si je n'avais plus de domestiques, je n'aurais plus le temps de tricoter pour les pauvres !»
La droite est ainsi un mélange d'exploitation et de paternalisme. Jean Anouilh défend cette droite en se faisant le grand pourfendeur de ses idées reçues.
Anouilh a publié ses nombreuses pièces sous les titres de pièces noires, pièces brillantes, pièces grinçantes et pièces roses ; les pièces secrètes ont été publiées à titre posthume.
Le bal des voleurs fait partie des pièces roses. Cela suppose de la bonne humeur et une happy end. De façon générale, le théâtre de Jean Anouilh est sombre.
L'argument de la pièce est à la fois simple dans sa formulation et compliqué dans ses intentions: trois chenapans se trouvent, l'été, à Vichy, aspirant, pour survivre, à filouter quelque richissime curiste. Ils font la connaissance d'une riche lady qui s'ennuie à mourir dans sa somptueuse demeure, en compagnie d'un lord cousin et de deux nièces riches et à marier. La lady trouve à se distraire dans la compagnie des trois chapardeurs; elle leur offre le gîte et le couvert, et de la considération. Elle s'amuse ; mais la nièce, la bien nommée Juliette, trouve son Roméo dans le plus jeune des voleurs. Celui-ci est honnête : il ne veut pas lui prendre le cœur, puisque, voleur, il n'est pas digne d'elle. Elle s'entête, il résiste. Deux banquiers, le père et le fils, la moustache vertueuse, font partie des courtisans de la lady ; ils guignent la dot de la seconde nièce. Ainsi, la ronde est formée et les personnages jouent un rôle qui n'est pas le leur. Le bal, voulu, par la lady, est l'apothéose : les banquiers vont en prison, tandis que Roméo, qui s'appelle Gustave, vole les Fragonnard, les candélabres, les tabatières du salon. Gustave vole, aidé en cela par Juliette qui veut partir avec lui. La lady considère le vol avec indulgence ; les voleurs sont absous, priés de déguerpir et Roméo-Gustave convolera avec Juliette. Anouilh, auteur de droite a construit une pièce politique, qui date, d'après mon livre, de 1932. En cette année, Hitler s'apprête à régner en Allemagne ; à Moscou, Staline décime la vieille garde de Lénine ; la France, engluée dans ses guerres coloniales, s'achemine vers le Front populaire, à la grande peur des possédants; pour ceux-ci, les ouvriers sont des voleurs, puisqu'ils veulent leur arracher les congés payés et la semaine de quarante heures. En 1932, le mot d'ordre stalinien est : classe contre classe. Et il était rudement appliqué. Anouilh va démontrer que l'ennemi de classe est déjà dans la forteresse; il s'est emparé de l'argenterie de famille et bientôt des riches héritières ; tout cela, sous le regard, d'une coupable indulgence des classes riches et oisives. Tel est le message du Bal des voleurs. Je ne suis pas en train de faire une lecture d'un marxisme primaire ; mais Anouilh est un homme de son temps ; et, en 1932, le temps était à ces réflexions, dans l'attente de l'apocalypse de la guerre mondiale.
Germain Morato est le metteur en scène casablancais de cette pièce ; il n'a pas retenu le contexte historique ; il s'est attaché à une version proche d'Eugène Labiche. Il a eu raison. Sa mise en scène est sobre et efficace ; les changements de décor sont rapides. Et, surtout, il fait mener aux acteurs un train d'enfer ; tout s'enchaîne très vite et, dans le même temps, les acteurs jouent dans le charme ; car tout est charmant, dans ce jeu, depuis la petite fille au bouquet, tout droit sortie d'un tableautin de Renoir, jusqu'à Peterbono, Patrick Lèbre, le chef des tire-laine. Charmant aussi, le couple Juliette, Réjane Nejmi et Gustave, Mohammed Oughdoud ; pétillante et charmante, Eva, Caroline Joly. Tchékovienne et charmante, lady Hurf, magistralement interprétée par Chantal Chantereau. Même les banquiers, Saïd Ouqaddar et Stéphane Drouet, sont sympathiques, c'est tout dire. Hector, Philippe Gustave, le troisième larron, n'arrive pas à se faire aimer d'Eva, sympathique tête de linotte.
Le metteur en scène a gommé les aspérités du dialogue et qui portaient vers la déprime ; il a rendu souriant, le vide sidéral des personnages qui n'ont rien d'autre à faire que s'ennuyer. Ils s'ennuient en chantant, en dansant, en nous amusant. Belle performance que le charme et la course de fond.
Il n'y a pas de second rôle, dans cette mise en scène ; tous les rôles ont leur nécessité dans le déroulement de l'action. Le musicien (Aline Lavaud) a une présence prenante ; le crieur public (Mohammed Gharbi) joue du tambour avec conviction ; il est difficile d'être un crieur public, surtout au Maroc ; et, enfin, l'agent de police, Abdelmajid Aasmi, joue le rôle ingrat et, cette fois-ci, souriant, de l'agent de police. En France, tout finit par des chansons, dit-on. Bravo pour cette performance. Une équipe chaleureuse est née. Souhaitons-lui un bel avenir.

Par Omar Akalay

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