"Histoire du mouvement ouvrier : la CNT face à la guerre et à la révolution (1914-1919)"

Publié le par david castel

Histoire du mouvement ouvrier : la CNT - fin

"Histoire du mouvement ouvrier : la CNT face à la guerre et à la révolution (1914-1919)"

Les quatorze premières années du 20e siècle marquent l'apogée du capitalisme. On les appelait "La Belle Époque". L'économie prospérait sans cesse, les inventions et les découvertes scientifiques s'enchaînaient les unes aux autres, une atmosphère d'optimisme envahissait la société. Le mouvement ouvrier a été contaminé par cette ambiance, ce qui s'exprimait par l'accentuation en son sein des tendances réformistes et des illusions selon lesquelles on pourrait arriver pacifiquement au socialisme à travers des conquêtes successives[1].

Pour toutes ces raisons, l'éclatement de la Première Guerre mondiale a constitué, pour ceux qui vivaient à cette époque, un choc brutal, une énorme décharge électrique. Les doux espoirs d'un progrès ininterrompu qui avaient émoussé les esprits, se sont transformés d'un seul coup en un terrible cauchemar. Une guerre d'une brutalité et d'une étendue inédites apportait de toutes parts ses effets dévastateurs : les hommes tombaient comme des mouches sur les champs de bataille ; le rationnement, l'état de siège, le travail militarisé s'implantaient à l'arrière. L'optimisme débordant s'est transformé en un pessimisme paralysant.

Les organisations prolétariennes se voyaient soumises à une épreuve dramatique. Les événements se sont précipités à une vitesse vertigineuse. En 1913 - malgré les gros nuages des tensions impérialistes - tout semblait rose. En 1914, la guerre éclatait. En 1915 commençaient les premières ripostes contre la guerre. En 1917 la révolution éclatait en Russie. Du point de vue historique, c'est un laps de temps extrêmement court. La conscience prolétarienne, qui n'a pas de réponses toutes faites, ni de recettes toutes prêtes pour faire face à toutes les situations mais qui se base sur une réflexion et un débat en profondeur, se trouvait face à un énorme défi. Les épreuves de la guerre et de la révolution - les deux événements décisifs de la vie contemporaine -se sont présentées successivement dans un délai de trois ans à peine.

"Éléments de bilan"

Ce survol nécessairement rapide de la réaction de la CNT face à la Première Guerre mondiale et à la première vague révolutionnaire mondiale démontre de façon frappante la profonde différence entre la CGT française anarcho-syndicaliste et la CNT espagnole de l'époque : alors que la CGT sombre dans la trahison en soutenant l'effort de guerre de la bourgeoisie, la CNT travaille pour la lutte internationaliste contre la guerre et se déclare partie prenante de la révolution russe.

En partie, cette différence est le résultat de la situation spécifique de l'Espagne. Le pays n'est pas impliqué directement dans la guerre, et la CNT n'est donc pas confrontée directement au besoin de prendre position face à l'invasion par exemple ; de même, la tradition nationale en Espagne est évidemment beaucoup moins forte qu'en France où même les révolutionnaires ont tendance à être obnubilés par les traditions de la Grande Révolution française. On peut comparer la situation espagnole à celle de l'Italie qui n'est pas impliquée dans la guerre dès 1914 et où le Parti socialiste reste majoritairement sur des positions de classe.

De même, et contrairement à la CGT française, la CNT n'est pas un syndicat bien établi dans la légalité qui risque de perdre ses fonds et son appareil à cause des mesures d'exception prises en temps de guerre. On peut ici faire un parallèle avec les Bolcheviks en Russie, également aguerris par des années de clandestinité et de répression.

L'internationalisme sans compromis de la CNT en 1914 est la démonstration éclatante de sa nature prolétarienne à l'époque. De même, face à la révolution en Russie et en Allemagne, ce qui la distingue est la capacité d'apprendre du processus révolutionnaire et de la pratique de la classe ouvrière elle-même, à un point qui peut étonner aujourd'hui. Ainsi la CNT prend clairement position pour la révolution sans essayer d'imposer les schémas organisationnels du syndicalisme révolutionnaire (la révolution russe "incarne, en principe, l'idéal du syndicalisme révolutionnaire") ; elle reconnaît la nécessité de la dictature du prolétariat et se range fermement et explicitement du côté des Bolcheviks. A partir de cette position, il ne fait aucun doute qu'elle a collaboré loyalement et discuté avec un esprit ouvert avec les organisations internationalistes en laissant de côté toute considération sectaire. Les militants de la CNT n'ont pas regardé la révolution russe à travers le prisme du mépris pour le "politique" ou "l'autoritaire" mais en sachant apprécier à travers elle le combat collectif du prolétariat. Ils ont exprimé cette attitude avec un esprit critique sans renoncer en aucune façon à leurs propres convictions. Le comportement prolétarien de la CNT dans la période de 1914-1919 constitue sans aucun doute un des meilleurs apports qui ont émané de la classe ouvrière en Espagne.

Néanmoins, on peut distinguer certaines faiblesses spécifiques au mouvement anarcho-syndicaliste qui pèseront sur le développement ultérieur de la CNT et sur son engagement aux côtés de la révolution en Russie. Il faut souligner que la CNT en 1914 se trouve essentiellement dans la même situation que Monatte, de l'aile internationaliste de la CGT française. Ni les anarcho-syndicalistes, ni les syndicalistes révolutionnaires n'ont réussi à bâtir une Internationale au sein de laquelle pouvait surgir une gauche révolutionnaire comparable à la gauche de la social-démocratie autour de Lénine et de Luxemburg notamment. La référence à l'AIT est une référence historique à une période révolue, qui n'est plus vraiment de mise dans la nouvelle situation. En 1919, la seule Internationale qui existe, c'est la nouvelle Internationale communiste. Le débat dans la CNT sur l'adhésion à l'IC et, notamment, la tendance à lui préférer une Internationale syndicale qui en 1919 n'existait pas (une Internationale syndicale rouge allait être créée en 1921 dans une tentative de concurrencer les syndicats qui avaient soutenu la guerre), sont indicatifs du danger du rejet doctrinaire par les anarchistes de tout ce qui ressemble à la "politique".

La CNT dans la période de 1914-1919 répondit clairement à partir d'un terrain internationaliste et d'ouverture à l'Internationale communiste (avec l'impulsion active, comme nous venons de le voir, de militants remarquables et de groupes anarchistes). Face à la barbarie de la guerre mondiale qui révélait la menace dans laquelle le capitalisme enfonce l'humanité, face au début de la réponse prolétarienne à la barbarie avec la révolution russe, la CNT a su être avec le prolétariat, avec l'humanité opprimée, avec la lutte pour la transformation révolutionnaire du monde.

L'attitude de la CNT changea radicalement à partir de la moitié des années 1920, où on a observé un net repli vers le syndicalisme, l'apolitisme, le rejet de l'action politique et une attitude fortement sectaire face au marxisme révolutionnaire. Pire encore, lorsqu'on arrive aux années 1930, la CNT n'est plus l'organisation résolument internationaliste et prolétarienne de 1914, elle est devenue l'organisation qui allait participer au gouvernement de la Catalogne et de la République espagnole et, à ce titre, participer au massacre des ouvriers, notamment lors des évènements de 1937.

Comment et pourquoi ce changement s'est opéré sera l'objet des prochains articles de cette série.

RR et CMir - Courant Communiste International - www.internationalism.org


[1] La résistance face à cette marée réformiste s'exprimait d'un côté, dans l'aile révolutionnaire de la social-démocratie et, de façon plus partielle, dans le syndicalisme révolutionnaire et également dans des secteurs de l'anarchisme.

[2] Revue internationale n°128, "La CNT : naissance du syndicalisme révolutionnaire en Espagne (1910-1913)"

[3] Ce n'est pas l'objet de cet article d'analyser l'évolution du PSOE. Cependant, rappelons que ce parti - comme nous l'avions déjà mis en évidence dans le premier article de cette série - était un des plus à droite de la 2e Internationale ; il souffrait d'une forte dérive opportuniste qui l'a précipité dans les bras du capital. La "Conjuncion Republicano-socialista" de 1919, une alliance électorale bancale qui a fourni un siège électoral à son leader, Pablo Iglesias, fut un des moments clef dans ce processus.

[4] Fabra Ribas, membre du PSOE critique vis-à-vis de la direction mais clairement belliciste, se lamentait du fait que le capital espagnol ne participerait pas à la guerre : "Si la force militaire et navale de l'Espagne avait une valeur effective, si elle pouvait contribuer avec son aide à la défaite du kaiserisme et si l'armée et la marine espagnoles étaient des institutions vraiment nationales, nous serions de fervents partisans de l'intervention armée avec les alliés". (Extrait de son livre El socialismo y el conflicto europeo ("Le socialisme et le conflit européen"), Valencia, sans date de publication, approximativement à la fin de 1914).

[5] Il mourut le 30 novembre 1914.

[6] Publié dans l'Almanach annuel de Tierra y Libertad ("Terre et Liberté"), janvier 1915. Tierra y Libertad était une revue anarchiste proche des milieux de la CNT.

[7] On peut noter la convergence de ces idées avec celles que défendirent Lénine, Rosa Luxemburg et d'autres militants internationalistes dès le début de la guerre.

[8] Ferrol est une ville industrielle, basée sur les chantiers navals et les arsenaux, avec un prolétariat ancien et combatif.

[9] Ceux-ci purent seulement assister à la première session car ils furent arrêtés par les autorités espagnoles et expulsés immédiatement.

[10]"Que cessent les critiques sur le fait que les socialistes allemands portent la responsabilité, ou les français, que Malato ou Kropotkine étaient des traîtres à l'Internationale. Belligérants et neutres, nous avons notre part de culpabilité dans le conflit pour avoir trahi les principes de l'Internationale". (Texte de convocation du Congrès publié dans Tierra y Libertad, mars 1915).

[11] Cité dans A. Bar, La CNT en los anos rojos ("La CNT dans les années rouges"), page 438. Ce livre, que nous avons déjà cité dans le premier article de la série sur l'histoire de la CNT, est assez bien documenté.

[12] En étroite relation avec la CNT.

[13] Livre de Bar, cité précédemment, page 526.

[14] La délégation du syndicat de la métallurgie de Valence déclara : "s'il existe une affinité claire et concrète entre la Troisième Internationale et la révolution russe et que la CNT appuie celle-ci, comment pouvons-nous être séparés de cette Troisième Internationale ?"

[15] Il convient d'ajouter que quand, l'été 1920, Kropotkine a envoyé un "Message aux travailleurs des pays d'Europe occidentale", s'opposant à la révolution russe et aux Bolcheviks, Buenacasa (remarquable militant anarchiste auquel nous avons fait référence précédemment) qui était alors l'éditeur de Solidaridad Obrera à Bilbao et un des porte-parole officiels de la CNT, a dénoncé ce "message" et a pris parti pour la révolution russe, les Bolcheviks et la dictature du prolétariat.

le jeudi 14 juin 2007 à 10h10
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Publié dans LAETITIA

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